de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Charles et Marie-Laure de Noailles, pour l’amour de l’art

Charles et Marie-Laure de Noailles, pour l’amour de l’art

Certes, ils appartenaient au meilleur monde, lui, neveu d’Anna de Noailles, la poétesse amie de Proust et de Jean Cocteau, et fils de la princesse de Poix, et elle, descendante par son père d’une riche famille de financiers allemands (les Bischoffscheim) et par sa mère d’une famille noble, les de Chevigné, dont certains membres avaient servi de modèles aux personnages de A la Recherche du temps perdu. Et ils étaient à la tête d’une immense fortune. Mais Charles et Marie-Laure de Noailles auraient pu se contenter, comme bon nombre de leurs égaux, de faire fructifier leur argent et de vivre le plus bourgeoisement possible. Or ils se lancèrent dans la passion de l’art, en collectionnant d’abord les artistes de leur temps, puis en les soutenant financièrement ou en faisant appel aux plus grands architectes et décorateurs de leur époque pour construire une villa sur les hauteurs de Hyères. C’est ce que montre le superbe livre qui vient de paraître sous la direction d’Alexandre Mare et de Stéphane Boudin-Lestienne, Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes du XXe siècle. Très richement illustré et découpé en chapitres, il aborde les différents domaines dans lesquels le couple investit et fit preuve de générosité.

Le premier domaine fut bien sûr la peinture qui vint s’ajouter la collection de grands maîtres (Rembrandt, Goya,  Cranach, Watteau, etc.) dont ils avaient hérité. Il semblerait qu’un des premiers tableaux que Charles offrit à son épouse pour la consoler parce qu’elle était souffrante fut un tout petit Picasso représentant une maison dans les arbres. A partir des années 20 jusqu’à la fin des années 60, le couple acheta abondamment, en faisant le choix de la modernité, la plupart du temps des œuvres moins de dix ans après leur création. Dans un premiers temps, ce sont les peintres déjà confirmés de l’école de Paris, comme Chagall, Kisling, Foujita, Derain, et les cubistes comme Braque, Gris, Léger ou Survage qui retiennent leur attention (deux grands noms, toutefois, brillent par leur absence : Matisse et Magritte). Puis ils se tournent vers les Surréalistes en achetant des œuvres de Max Ernst, Tanguy, Oscar Dominguez, entre autres. Avec Dali, ils entretiennent une relation particulière, puisque, non seulement ils lui achètent des œuvres, mais financent aussi l’achat de sa maison de Cadaquès en choisissant un tableau dans sa production de l’année à venir (les liens avec l’artiste catalan finiront, pour différentes raisons, par se distendre). Et jusqu’au bout, ils défendront l’air du temps avec des artistes comme César, Takis ou même Robert Malaval, dont Charles acquit les Projets de sculptures pour le parc de Saint-Cloud chez le jeune Yvon Lambert. Entre-temps, ils avaient aussi soutenu des personnalités plus classiques, comme les « néo-humanistes » qu’étaient Christian Bérard, Pavel Tchelitchev ou Eugène Berman.

Le volume n’est pas non plus en reste. Après avoir acheté des sculptures de, entre autres, Lipchitz et de Henri Laurens, les Noailles se lient avec Giacometti qui vient d’arriver, avec son frère Diego, de sa Suisse natale. Non seulement ils lui achètent des œuvres, comme la fameuse Table surréaliste qui figure aujourd’hui dans les collections du Centre Pompidou, mais ils le présentent à de nombreuses personnes, dont le décorateur Jean-Michel Franck avec lequel il collabore pendant une dizaine d’années pour des bas-reliefs muraux, du petit mobilier, des luminaires ou des bijoux.

Il faut dire que les Noailles ont besoin d’œuvres pour meubler les différentes maisons qu’ils occupent. Car après l’hôtel particulier de la place des Etats-Unis dont Marie-Laure a hérité et qui a été bâti autour d’une salle de bal peinte par le Napolitain Solimena (en fait, initialement pour un palais palermitain, le décor ayant été démonté panneau par panneau pour être acheminé jusqu’à Paris), ils ont décidé de faire construire une maison sur un terrain à Hyères légué par la mère de Charles. Voulant là aussi faire preuve de modernité, ils s’adressent d’abord à des architectes confirmés comme Mies van der Rohe ou Le Corbusier pour concevoir l’édifice. Mais devant le manque de disponibilité ou de souplesse de ceux-ci, ils préfèrent se tourner vers un jeune espoir, qui n’a encore aucune réalisation vraiment notable à son palmarès : Robert Mallet-Stevens. Le jeune homme, qui avait déjà un projet de maison pour le grand couturier et collectionneur Paul Poiret (projet non abouti en raison de la faillite de ce dernier), dessine une villa moderniste qui va devenir un modèle du genre. De nombreux aménagements seront faits par la suite qui dénatureront un peu le projet initial, mais la villa sera construite et elle appartient aujourd’hui à la ville de Hyères qui en a fait un centre culturel important, où se déroule, par exemple, le renommé festival de la Mode et de la Photographie. A l’époque, elle était remplie, comme l’hôtel de la place des Etats-Unis, de meubles signés de proches de Mallet-Stevens : Eileen Gray, Jean-Michel Franck, Pierre Charreau, etc. Et des fêtes et bals restés célèbres eurent lieu dans ces demeures somptueuses.

Aux arts plastiques et à l’architecture, il faut ajouter les arts nouveaux tels que le cinéma. Dès 1929, Charles et Marie-Laure demandent à Man Ray de venir tourner un film sur leur maison moderniste (ce sera Les Mystères du château du Dé, en hommage au Coup de dés jamais n’abolira le hasard de Mallarmé). Et rapidement, ils passent commande à Cocteau et à Georges Auric pour un film qui, à l’origine, devait être un dessin animé (et qui deviendra Le Sang d’un Poète) et à Bunuel et à Dali pour un film d’inspiration surréaliste, L’Age d’or. Mais ce dernier projet ne se passe exactement comme prévu. Outre que Bunuel ne retient que peu de choses du scénario de Dali, il contient des provocations (un père assassinant son fils, des évêques défenestrés, le Christ assimilé à un personnage de Sade, etc.) qui choquèrent les premiers invités qui le virent, en projection privée, le 30 juin 1930. Et les projections publiques qui eurent lieu à partir de la fin novembre au Studio 28 donnèrent lieu à un des plus célèbres scandales de l’histoire du cinéma. Le 3 décembre, des groupes d’extrême-droite firent irruption et saccagèrent la salle et les tableaux exposés dans le hall. Le film fut interdit ; la presse conservatrice monta au créneau, invoquant les origines juives de Marie-Laure pour promouvoir des idées censées saper les fondements de notre société chrétienne. Le nom des Noailles fut bien sûr lié au scandale. La gauche et les surréalistes prirent leur défense, mais eux-mêmes firent profil bas et il fallut attendre de nombreuses années pour que le visa de censure soit levé et que le film devienne le classique que l’on sait.

Il faudrait aussi citer la musique, leurs liens avec Poulenc, Auric, Sauguet, tous les compositeurs du « groupe de Six », mais aussi Kurt Weill ou Igor Markevitch avec qui Marie-Laure eut une liaison passagère. Il faudrait parler du soutien que Charles apporta au Musée de l’homme, à cette nouvelle science qu’était l’ethnographie et même à Al Brown, cet incroyable boxeur-danseur des années 30. Mais le mieux est encore de se plonger dans le livre qui évoque tout cela de manière très riche et détaillée. Et si l’on veut se convaincre de la place importante que Charles et Marie-Laure de Noailles occupèrent au siècle dernier (même s’ils apparurent comme de simples mondains aux yeux de certains et qu’ils ne firent rien, parfois, pour aller à l’encontre de cette réputation), il suffit de regarder la liste des invités placés par eux-mêmes au cinéma Le Panthéon, pour la première de L’Age d’Or, le 22 novembre 1930 (elle est intégralement reproduite dans le livre) : de Picasso à Tristan Tzara, en passant par André Gide, André Malraux, Georges Bataille ou Maurice Ravel, tout ce que Paris comportait de célèbre et de talentueux s’y trouvait réuni…

Charles et Marie-Laure de Noailles, mécènes du XXe siècle, par Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne, coédition Villa Noailles, Bernard Chauveau Editeur, 336 pages, 52€

Images : Charles et Marie-Laure de Noailles ; vue du fumoir de l’hôtel de la place des Etats-Unis (photo Roger Guilleminot, 1964) avec des œuvres de Lucien Coutaud, Christian Bérard, Salvador Dali et Félix Labisse) ; vue de la villa Noailles à Hyères par Thérèse Bonney, 1928 (collection villa Noailles) ; avec les amis musiciens : de gauche à droite, Gisèle Teyssoneau, Francis Poulenc, Denise Bourdet, Melchior de Polignac, Marie-Laure de Noailles, Arthur Rubinstein.

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