de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Découvertes à Ivry

Découvertes à Ivry

Curieusement, Friedrich Kunath, né en 1974 à Chemnitz, en ex-RDA, n’avait jamais eu d’exposition personnelle en France. Pourtant, il est représenté par de grosses galeries internationales (dont la prestigieuse White Cube londonienne de Jay Jopling) et a bénéficié de nombreuses expositions dans des musées et centres d’art en Allemagne et aux Etats-Unis. L’exposition qui se tient encore quelques jours au Crédac, le centre d’art contemporain d’Ivry, est donc  une découverte, celle d’un artiste entre deux identités (il vit désormais à Los Angeles), qui utilise tous les médiums sans en privilégier aucun (la peinture comme la sculpture, la photo ou la vidéo) et dont la marque n’est pas tant une esthétique ou une manière de faire immédiatement reconnaissable qu’un positionnement dans le monde, un jeu entre les cultures savantes et populaires, un regard tendre posé sur les mœurs de nos contemporains.

Le titre de l’exposition, A Plan to Follow Summer Around the World, à la fois drôle et poétique, est déjà en soi un projet: celui de suivre l’été à travers le monde, c’est-à-dire d’être toujours en vacances, de vivre au soleil, bref de ne tirer de l’existence que ses aspects positifs et agréables, une façon de voir les choses qui correspond parfaitement au credo californien. Et l’idée de voyage est d’ailleurs au centre de la proposition, avec  tous les clichés qui l’accompagnent. La première des trois salles que comporte le Crédac, justement intitulée « Travel Room », est envahie en son centre par une installation de valises pleines d’objets aussi divers que des bibelots, des disques ou des parfums français. Elle dit autant l’envie contemporaine de se déplacer que son incapacité à le faire sans encombrement. Autour d’elle, plusieurs œuvres sont disposées, comme la grande toile qui donne le titre de l’exposition et qui mêle allègrement la gravure ancienne du XVIIe siècle à la BD ou à la publicité, ou comme cette immense paire de mocassins, Honey I’m Home (Egg), qui suggère le retour à la maison à la fois par l’œuf au plat qui recouvre l’un des eux et par le sable qui reste au fond des chaussures. Mais d’autres vidéos posées non loin attestent aussi de l’impossibilité et de l’inutilité de ce voyage, comme If I Were Tree Among Trees, qui montre un homme déguisé en bonhomme de neige qui marche sans fondre et sans issue dans le désert, ou A Bout soufflé, où l’on voit un homme sauter à chaque plan dans un univers différent et sans que cela aboutisse nulle part.

Le voyage, c’est aussi le dépaysement et la découverte d’autres peuples ou d’animaux exotiques. Aussi  la deuxième salle, consacrée à l’animal, est-elle baptisée « Animal Zoo Room » et traite-t-elle des rapports entre l’homme et les bêtes. Car pour Friedrich Kunath, comme il est dit dans le petit flyer distribué à l’entrée, « la sympathie de l’homme pour les animaux naît d’une simple projection anthropomorphique : ils comblent notre besoin de nous rapprocher d’autres humains ».  Et qu’est-ce qui illustre mieux cette affirmation que What A Difference It Makes When It Doesn’t Make Any Difference Anymore, cette sculpture au sol représentant deux loutres aux pieds humains qui enserrent un disque de Barbra Streisand sur laquelle la chanteuse apparaît elle-même sur une plage, de dos, face au soleil couchant. ? Ou The End of the World is Bigger Than Love, une autre sculpture représentant une otarie qui tient en équilibre sur son museau un polyèdre dont la forme, n’est autre que celle que l’on trouve dans la célèbre « Melancolia » de Dürer ? Chez Kunath, tout est ambivalent et porteur d’un double sens, comme cette vidéo, Is There Life Before Death, qui le voit marcher le long de déversoirs en béton à Los Angeles, affublé d’un faux perroquet et tenant dans une main une grappe de raison, symbole d’ivresse et de vie, et dans une l’autre une corde nouée comme pour se pendre…

La troisième salle, enfin, « Sunset Room », atteint l’objectif du voyage : le coucher de soleil langoureux, symbole du rêve bon marché et de l’esthétique cheap que l’on trouve dans les publicités. Là, ce sont photos et peintures qui déclinent ce thème mille fois rabâché, qui apparaît toujours comme la clé du bien-être. Mais une très grande toile, (RE : VUILLARD (LAX), en présente aussi une version plus iconoclaste. Il s’agit de la reproduction d’un grand panneau de Vuillard, Les Premiers Fruits, peint à l’origine pour un salon parisien, qui est conservé au Norton Simon Museum, tout près de l’atelier de l’artiste et qui, de ce fait, représente pour lui un rattachement à sa vieille Europe. Mais il y a ajouté un somptueux coucher de soleil californien, quelques personnages de bandes dessinés et une formule qui convient si bien au mode de vie de la Côte Ouest : « RE : LAX ».

On le voit, l’art de Friedrich Kunath est tout en ironie, décalage, ambiguïté. Mais il n’y a pas de cynisme chez lui, pas la volonté trash de faire son beurre sur les travers de la société d’aujourd’hui. Au contraire, on décèlerait même une forme de romantisme dans son travail, une tentative un peu désespérée de faire corps avec un monde qui n’est plus tout à fait le sien. En cela, et par la multiplicité des médiums auxquels il a recours, il me fait penser à Ugo Rondinone qui lui aussi se métamorphose sans cesse, tout en restant fidèle à son univers. Tous deux font preuve de poésie et d’humour (il suffit de lire le titre qu’ils donnent à leurs pièces pour s’en convaincre), tous deux ont une vision un peu beckettienne de l’existence, tous deux cultivent une forme de dandysme nonchalant et de leurs œuvres naît une mélancolie sourde, souvent amplifiée par le refrain lancinant d’une musique.

guillaume-mary-gfl-ivryEn allant au Crédac (dépêchez-vous, il ne reste que quelques jours avant la fin de l’exposition), profitez-en pour faire un tour à la Galerie Fernand Léger, qui est à deux pas, et qui est l’ancien local du Centre d’art. Il s’y donne en ce moment une exposition intitulée : « L’eau-deux la surface » et qui met en parallèle le travail de deux peintres,  Guillaume Mary et Françoise Roy. Guillaume Mary peint des toiles de couleurs vives, entre abstraction et figuration et qui ont souvent pour base un motif architectural. Son traitement de la matière est aqueux, transparent, subtil, comme la fugacité du souvenir ou de l’impression auxquels ces architectures sont la plupart du temps liées.  Et son travail fonctionne bien dans la série ou la déclinaison, comme le montrent un certain nombre de tableaux et d’œuvres sur papier exposés ici (une rangée de petites peintures préparatoires en donne la preuve). Qui plus est, l’artiste a eu la bonne idée de les prolonger par des maquettes en bois qui leur donnent une dimension supplémentaire dans l’espace et renvoient à l’enfance, une époque qui semble importante pour lui. Enfin, elles sont dans un rapport à la fois proche et complémentaire avec les toiles Françoise Roy, plus délibérément abstraites et qui font preuve d’un raffinement très oriental. Une exposition soignée, donc, et attachante.

A Plan to Follow Summer Around the World de Friedrich Kunath, jusqu’au 23 mars au Crédac, Centre d’art contemporain  d’Ivry, La Manufacture des oeillets, 25-29 rue Raspail 94200 Ivry-sur-Seine (www.credac.fr)

L’eau-deux la surface de Guillaume Mary et Françoise Roy, jusqu’au 12 avril à la Galerie Fernand  Léger, 93 avenue Georges Gosnat 94200 Ivry-sur-Seine (www.fernandleger.ivry94.fr). Une autre exposition de l’artiste, Surface du réel, se tient jusqu’au 4 mai au CRAC de Montbéliard.

Images :  Friedrich Kunath, vue de l’exposition A Plan to Follow Summer Around the World, photo André Morin/ Le Crédac, Courtesy de l’artiste et Blum & Poe, Los Angeles ; BQ, Berlin ; Andrea Rosen Gallery, New York ; White Cube, Londres ; Guillaume Mary, vue de l’exposition L’eau-deux la surface à la Galerie Fernand Léger.

 

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