de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Dialogues avec Picasso

Dialogues avec Picasso

Picasso, encore et toujours. Comme si l’œuvre du géant d’origine espagnole n’avait pas fini de livrer ses secrets. Comme s’il y avait toujours quelque chose à relire, à redécouvrir, à réévaluer et qui changeait la perspective toute entière. Pour les musées, le nom de Picasso est aussi une garantie d’affluence et de remplissage des tiroirs caisses. Et le cycle Picasso-Méditerranée, initié par le Musée Picasso de Paris, qui a pour mission de mettre en valeur la richesse des liens unissant Picasso et la Méditerranée, au sens large, en programmant de 2017 à 2019 un cycle culturel dynamique, multiforme et pluridisciplinaire, est une bonne caisse de résonnance. « Il s’agit d’imaginer une cartographie et un réseau d’institutions liés au monde picassien », explique Laurent Le Bon, directeur du musée parisien. A ce jour, plus de 45 expositions ont déjà été programmées, avec plus de 70 institutions issues de neuf pays se coordonnant pour construire une communication commune, notamment à travers un label,  une charte graphique et un site internet. Mais le meilleur peut y côtoyer le plus accessoire.
Le plus accessoire, c’est, par exemple, Picasso à tous les étages, l’exposition qui consiste à mettre en relation certaines œuvres de l’auteur de Guernica avec la collection de l’Espace de l’art concret de Mouans-Sartoux. Là, on a cherché à voir comment les artistes qui sont au cœur de cette collection (Gottfried Honegger, Max Bill, François Morellet et Aurélie Nemours, entre autres) et qui sont des champions de l’abstraction, ont pu être influencés par Picasso, en prenant pour prétexte que l’émergence de l’abstraction, à laquelle ce dernier n’a jamais totalement cédé, fut toutefois favorisée par sa participation au cubisme.  Cela marche parfois, comme lorsqu’on rapproche un portrait d’Imi Knoebel (Maria) avec une Etude de tête de Picasso qui se résume à quelques indications de couleur, mais la plupart du temps, ces liens restent flous, approximatifs, artificiels. En fait, l’œuvre de Picasso est tellement riche et tellement protéiforme qu’on peut lui faire dire, sans se tromper, tout ce que l’on souhaite et établir tous les rapprochements que l’on désire (comme voir dans les « papiers collés » du début du XXème siècle une préfiguration du rapport au réel des Nouveaux réalistes). Qui plus est, les Picasso présentés ne sont parmi les plus importants…

Picasso Picabia.4Plus intéressantes s, quoique déjà bien connues, sont les relations qui unirent Picasso et Matisse tout au long de leur existence et que rappelle le Musée Matisse de Nice dans son exposition estivale. Les deux artistes s’estimaient beaucoup et ils avaient échangé des œuvres, Picasso héritant d’un portrait de la fille de Matisse, Marguerite, qu’il considérait comme un aboutissement et qui le suivit dans tous ses déménagements, Matisse, entre autres d’une Nature morte avec pichet vert et oranges de 1944. Ils ne se fréquentaient pas régulièrement, restèrent même de longues années sans se voir, mais se suivirent à distance, l’un ayant toujours un œil sur le travail de l’autre. A certaines époques, même, sans que cela soit clairement dit et bien que leurs préoccupations fussent complètement différentes, le travail de l’un était une réponse au travail de l’autre et le dialogue se nouait ainsi, dans une sorte d’émulation productrice. Enfin, après la mort de Matisse, Picasso lui adressa un dernier hommage dans sa série des « Ateliers de la Californie » en faisant figurer sur certaines toiles ces fauteuils et ces objets familiers, ces fenêtres ouvertes sur des végétations luxuriantes que son ainé aimait tant.

L’exposition niçoise s’intitule La Comédie du modèle, d’après l’expression utilisée par Aragon dans Henri Matisse, roman. Ce qui est un paradoxe assumé, puisqu’on sait qu’alors que Matisse ne pouvait vraiment créer que dans l’intimité de l’atelier, avec le modèle, Picasso, lui, après le Portrait de Gertrud Stein qui lui prit tellement d’heures de pose, se passa de modèle pour se fier, la plupart du temps, à sa seule imagination. Après toute une série de photos qui montrent leurs ateliers respectifs (Le Régina, à Nice, et La Californie, à Cannes, où les œuvres s’accumulent dans un même désordre organisé), elle montre comment les deux maîtres inclurent parallèlement l’acte créateur dans leurs travaux respectifs (par la présence de la main, par une mise en abyme du tracé du dessin), puis comment chacun chercha à transformer le signe (Matisse par la décantation, Picasso par la migration), puis comment les thèmes de l’un se retrouvèrent, soit en forme d’hommage, soit de manière critique, dans les œuvres de l’autre (les grandes odalisques alanguies de Matisse, par exemple, qui semblent venir sous le pinceau de Picasso, lorsqu’il songe à l’Orient), enfin comment ils s’affrontèrent dans l’illustration de livres, par sujets mythologiques interposés. Ces allers-retours subtils forment un ensemble de taille relativement modeste, mais pertinent et qui souligne bien à quelle hauteur de vue se situait cette amitié rivale, unique dans l’histoire de l’art du siècle dernier.

Picasso PicabiaPlus passionnante enfin, parce que beaucoup plus inédite, est la confrontation entre Picasso et Picabia dans l’exposition La Peinture au défi que propose le Musée Granet d’Aix-en-Provence. Car tout semblait séparer les deux hommes qui ne s’aimaient guère et qui ne se fréquentèrent pas beaucoup : leurs origines sociales (Picasso était de famille très modeste alors que Picabia était issu de la grande bourgeoisie), leurs engagements politiques (Picabia, outre qu’il n’a pas fait preuve de grand patriotisme pendant la Première Guerre, n’a jamais eu de sympathie pour le parti communiste et a même signé des textes douteux sous le régime de Vichy), leurs positionnement dans le champ de l’art (Picasso, qui s’imprégnait de tous les styles, était en dialogue constant avec les maîtres du passé, tandis que Picabia, qui a pourtant débuté avec de sages paysages postimpressionnistes, était un adepte de la nouveauté à tout prix), etc. D’ailleurs Picasso prétendait s’appeler Picabia lorsqu’il avait quelque chose à se faire reprocher.

Pourtant, bien des choses les rapprochaient aussi : leurs noms d’abord, qui commençaient tous les deux par « pica » (Léonce Rosenberg, qui fut le marchand de Picasso en 14, les appelait « les deux pica »), leur hispanité (le premier était d’origine espagnole alors que le second avait du sang cubain), leur apparence physique (tous les deux étaient petits et râblés). Et ils vécurent tous les deux sur la Côte d’Azur, Picabia à Mougins, où il avait élu domicile dès 1925 et Picasso à Cannes, après avoir séjourné dans différents autres lieux de la région). Dans les années 25-30, d’ailleurs, les deux hommes se virent l’été, à Cannes ou à Juan-les-Pins, mais tout en gardant toujours une méfiance réciproque.

Picasso_Picabia_Juan_les_PinsMais c’est dans leurs œuvres que le dialogue se fit le plus incisif : lorsque Picabia s’initia au cubisme, Picasso était déjà passé à autre chose et le premier y mettait une dimension lyrique et chorégraphique qui n’intéressait guère le second ; lorsque Picasso, en particulier avec un portrait de Max Jacob, revint au classicisme, Picabia, qui avait découvert New York, le Nouveau monde et avait adhéré au mouvement « dada » lui répondait par un portrait « mécanique » ; lorsque Picasso peignait une espagnole dans la tradition d’Ingres ou de Goya, Picabia multipliait les aquarelles sur le même thème, qu’il peignait d’après cartes postales et en faisait des clichés ironiques… En fait, Picasso soupçonnait Picabia d’être de « ceux qui en font toujours trop faute de savoir en faire assez », tandis Picabia reprochait à Picasso de chiper à droite à gauche, dans le jeu du « ni vu, ni connu, j’embrouille ».

C’est tout ce que montre cette passionnante exposition du Musée Granet. On croit qu’elle confortera nos certitudes, à savoir que Picasso est un génie qui s’inscrit dans la tradition alors que Picabia est un trublion iconoclaste qui, par ses constants changements de styles et son recours aux matériaux industriels (le ripolin) annonce la modernité. Mais lorsque, par exemple, dans la salle intitulée « vie et mort de la peinture », on voit, à côté de la célèbre Danse de Saint-Guy de Picabia, la Guitare de 1926 de Picasso, soit des cordes, du papier journal, une serpillière et des clous sobrement disposés sur une toile peinte, on se demande lequel était le plus moderne des deux…

 

Picasso à tous les étages, jusqu’au 7 novembre à l’Espace de l’art concret, Château de Mouans 06370 Mouans-Sartoux (www.espacedelartconcret.fr). A noter que parallèlement se tient au Château une belle exposition proposée par Nadine Gandy, Women on Paper, qui réunit des œuvres sur papier d’artistes femmes telles qu’Etel Adnan, Olga Adorno, Lia Perjovski ou Agnès Thurnauer.

La Comédie du modèle (Matisse et Picasso), jusqu’au 29 septembre au Musée Matisse, 164 avenue des Arènes de Cimiez 06000 Nice (www.musee-matisse-nice.org)

La peinture au défi (Picasso/Picabia), jusqu’au 23 septembre au Musée Granet, Place Saint Jean de Malte 13100 Aix-en-Provence (www.museegranet-aixenprovence.fr). Un beau catalogue sous la direction d’Aurélie Verdier, avec des textes de, entre autres, Philippe Dagen, Bernard Marcadé et Marie-Laure Bernadac, accompagne l’exposition (Coédition Somogy/Musée Granet, 280 pages richement illustrées, 35€)

 

 

Images : Henri Matisse, Marguerite, 1907, Huile sur toile, Musée national Picasso–‐Paris, Donation en 1973 © Succession H. Matisse Photo :© RMN–‐Grand Palais (Musée national Picasso–‐Paris) / Mathieu Rabeau ; Pablo Picasso, Guitare, printemps 1926, Cordes, papier journal, serpillière et clous sur toile peinte, 96 x 130 cm Musée national Picasso-Paris © Succession Picasso, 2018 ; Francis Picabia, Les Amoureux (Après la pluie), vers 1924-1925, Ripolin sur toile, 116 x 115 cm, Musée d’art moderne de la Ville de Paris © ADAGP, Paris 2018 ; Pablo Picasso et Francis Picabia, Juan-les-Pins, Été 1930, Photographie d’époque, 12,1 x 7,6 cm, Fundacion Almine y Bernard Ruiz-Picasso para el Arte,, Archives Olga Ruiz-Picasso © Succession Picasso, 2018 © ADAGP, Paris 2018

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