de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Duchamp de A à Z

Duchamp de A à Z

Que n’a-t-on dit sur Marcel Duchamp, le père de l’art moderne, ennemi de l’art rétinien et inventeur de l’art conceptuel ? De quels maux ne l’a-t-on accusé, dont celui d’avoir voulu bannir le bon goût et enterrer la peinture ?  Et de quelles vertus ne l’a-t-on excessivement paré, comme celle d’avoir inversé le rapport à l’œuvre avec sa célèbre formule : « c’est le regardeur qui fait l’œuvre » ? Il est vrai que les maximes de l’artiste sont parfois restées sibyllines, lui qui était grand amateur de jeux de mots, de rébus ou de contrepèteries parfois scabreuses (il a d’ailleurs commencé comme dessinateur de presse), et certains de ses commentaires ont pu donner lieu à des malentendus qui persistent encore aujourd’hui.

C’est pour remettre un peu les choses au clair et faire une sorte de « Duchamp pour les nuls » que le Musée des Beaux-Arts de Rouen, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, a décidé de lui consacrer une exposition sous la forme d’un abécédaire. Un musée qui a une légitimité particulière pour le faire, puisque, rappelons-le, Marcel Duchamp était normand, il est né près de Rouen, y a étudié et passé une partie de sa jeunesse, y a organisé, en 1967, une grande exposition sur ses propres œuvres et sur celle de ses frères et sœurs (Raymond Duchamp-Villon, Jacques Villon et Suzanne Duchamp) et y a été inhumé  dans le caveau familial, un an plus tard, avec cette épitaphe : « D’ailleurs, ce sont toujours les autres qui meurent ». Et un musée qui est riche en œuvres de l’artiste, puisqu’il possède, entre autres, les fameux « Rotoreliefs », ces disques en cartons sur lesquels sont imprimés des motifs circulaires qui, une fois qu’ils tournent à la vitesse de trente-trois tours, donnent une impression de relief.

On commence donc par la lettre A de « anartiste », ce terme dont Duchamp se qualifie lui-même, qui fait bien sûr écho à anarchiste, mais qui est plus une non-acceptation de l’idée d’artiste telle qu’elle était utilisée à son époque. Et de « Armory Show », ce salon américain dans lequel il présenta, en 1913, plusieurs toiles, dont le « Nu descendant l’escalier », basé sur la décomposition du mouvement, qui donna lieu à de nombreuses caricatures et le rendit célèbre. Et on va jusqu’à la lettre Z de « Zayas », le nom de l’ami artiste qui lui fit sur le crane une tonsure en forme de comète qu’une photo de Man Ray immortalisa. En passant bien sûr par le G de « Grand Verre », cette œuvre sur laquelle Duchamp travailla si longtemps après avoir abandonné la peinture et dans laquelle il condensa toutes ses recherches théoriques, le H de hasard, cette notion qui n’est pas synonyme, pour lui, d’abandon, mais au contraire d’accompagnement d’expérimentations scientifiques très sérieuses ou le L de « L.H.O.O.Q. », cette reproduction de la Joconde à laquelle il ajoute, dans un geste purement dadaïste, une fine moustache et une barbichette (l’œuvre a longtemps appartenu au parti communiste).

DuchampL’exposition est claire, parce qu’elle permet d’aborder par les entrées les plus diverses et à des degrés différents, l’œuvre éminemment complexe de Duchamp. Et elle est riche, parce le Centre Pompidou et différentes institutions ont prêté un important nombre d’œuvres. Ainsi, ce sont presque l’intégralité des ready-made, ces fameux objets manufacturés qui acquièrent, par leur simple présentation dans l’espace muséal, un statut d’œuvre d’art, qui sont présentés. On y voit aussi bien le célébrissime « Fontaine »,  cet urinoir que, par provocation, Duchamp, en 1916, envoya, en le signant R. Mutt, au Salon des artistes indépendants qui le refusa (il fut photographié par Alfred Stieglitz et reproduit dans sa revue) que « Air de Paris », ce cadeau que Duchamp fit, lors d’un  voyage  en France, à son ami collectionneur américain Walter Arensberg et qui n’est autre qu’une ampoule d’une forme particulière qu’il fit vider du sérum qu’elle contenait et sceller, de manière à ce qu’elle emprisonne « l’air de Paris », cette seule chose que le riche collectionneur ne pouvait pas s’offrir.

Bien sûr, on souhaiterait qu’une exposition d’encore plus grande ampleur aborde la question de l’influence de cette œuvre si dense et si complexe sur les artistes d’aujourd’hui (si tant est qu’une telle entreprise soit seulement envisageable !). Bien sûr, on aimerait voir comment ce discours a été compris, poursuivi, souvent déformé. Ce n’est pas le cas de cette exposition-ci, qui s’adresse volontairement au grand public. Mais avec son aspect ludique (un parcours pour les enfants a été aussi prévu), sa scénographie qui permet de passer avec fluidité d’un chapitre à un autre, la diversité des œuvres présentées (qui va des peintures, dont celles des membres de sa famille, aux ready-made, en passant par les dessus et les livres d’artistes), elle permet une excellente introduction à l’univers de Marcel Duchamp, un univers dont on encore loin d’avoir percé tous les secrets et qui constitue sans doute l’une des aventures les plus fascinantes et les plus radicales du XXe siècle.

ABCDuchamp, jusqu’au 24 septembre au Musée des Beaux-Arts, Esplanade Marcel Duchamp 76000 Rouen (www.mbarouen.fr). A noter qu’un très joli catalogue, réalisé sous la direction des commissaires, Sylvain Amic et Joanne Snrech, et reprenant la forme de l’abécédaire, accompagne l’exposition (en coédition avec Flammarion, 160 pages, 19,90€)

 

Images : Marcel Duchamp (1887-1968), Air de Paris (50cc de Paris) 1919 / 1964. Verre, bois 14,5 x 8,5 x 8,5 cm. Achat, 1986. Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle. Photo (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI © Association Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2018. ; Marcel Duchamp (1887-1968) L.H.O.O.Q. La Joconde
Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle. Photo (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian © Association Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2018.

 

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