de Patrick Scemama

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Enrique Ramirez

Enrique Ramirez

La mer est cœur du travail d’Enrique Ramirez, ce jeune artiste chilien qui vient de remporter le Prix Découverte des Amis du Palais de Tokyo et qui présente actuellement sa première exposition personnelle à la galerie Michel Rein. Car pour lui, elle est porteuse de vie, elle est à l’origine de tout (en français, le mot renvoie d’ailleurs phonétiquement autant à la génitrice qu’à l’étendue d’eau).  Et il a fait sienne cette constatation de nombreux explorateurs que, de tous les éléments du monde, « la mer est la seule qui ne change presque jamais ». Mais si la mer est porteuse de vie, elle est aussi porteuse de son complément, la mort, et particulièrement au Chili où, durant la dictature, de nombreux cadavres furent jetés à l’eau. « Quand on mange du poisson dans mon pays, dit-il, on se demande toujours s’il ne s’est pas nourri des corps qui ont été immergés. Cela peut paraître effrayant, mais c’est ainsi. Au Chili, la mer est aussi une mémoire. Et nous n’avons que la mer et la Cordillère des Andes. La géographie y a toujours à voir avec la politique ».

Pourtant, ce n’est pas près de l’eau qu’est né Enrique Ramirez, en 1979. Mais il a beaucoup navigué avec son père, dont le métier est de fabriquer d’ailleurs des voiles de bateaux. Dans un premier temps, le jeune homme envisage de faire carrière dans la musique, mais il se rend compte qu’il n’est pas assez doué pour cela et décide alors de se tourner vers le cinéma, où, en plus de l’art des sons, il pourra développer ses deux autres passions : la photo et l’image animée. Il entre dans une école où, faute de moyens, on enseigne davantage la théorie que la pratique. Il est donc amené à développer ses recherches en solitaire et c’est là que deux professeurs, Nestor Olhagaray et Guillermo Cifuentes, vont jouer un rôle important en l’incitant à persévérer dans le travail de la vidéo dite « artistique » et en lui permettant de montrer de premiers travaux dans une Biennale consacrée aux nouveaux médias.

Mais les débuts sont difficiles, car il n’est pas vraiment issu du milieu de l’art (pour gagner sa vie, il travaille d’ailleurs comme monteur de documentaires pour la télévision chilienne). Il lui faut attendre 2003 et une exposition au cours de laquelle on recrée, avec les mêmes personnes, une fête « funky » des années 80 (évidemment dans un esprit plus critique que festif), pour obtenir un début de reconnaissance. Trois ans plus tard, il remporte le 1er Prix de la Biennale Vidéos et Nouveaux médias avec, à la clé, une résidence de trois mois au Fresnoy, le Studio national des arts contemporains de Tourcoing. Il débarque en France sans parler un mot de notre langue, mais s’y plaît tellement qu’il parvient à y poursuivre un cycle d’études, au cours duquel il réalise des films qui remportent un certain succès. Retour un peu difficile en Amérique du Sud où il cumule encore ses activités d’artiste à celle de monteur et de professeur, puis décision importante : il se consacrera désormais entièrement à la création. Il obtient alors une résidence à la Cité des Arts de Paris où il séjourne actuellement jusqu’au début de l’année prochaine.

Ramirez 3Il faut dire qu’entretemps s’est déroulée une expérience hors-norme, qui a beaucoup pesé dans sa décision. Il a réalisé un film de vingt-cinq jours, Océan, qui correspond à la durée d’un voyage en bateau entre Valparaiso et Dunkerque. Pendant toute cette durée, en effet, Enrique Ramirez a pris place à bord d’un cargo qui transportait des fruits du Chili à Saint-Pétersbourg (avec escale à Dunkerque) et il y a installé un petit studio pour pouvoir réaliser un plan-séquence de la mer de la durée réelle de la traversée, lui pour qui la notion de temps est si importante, qui s’insurge tellement contre la manière de regarder la vidéo qu’a imposée YouTube. « Mon but était de filmer l’océan sans coupure ni interruption, dit-il, pour en retrouver la sensation physique. C’est toujours la même chose et c’est toujours différent, en fonction de la lumière, du temps, de la localisation. Et ce qui était fascinant, c’était que le bateau était le monde en soi, avec tous les rapports sociaux-économiques qu’on peut y trouver : il se rendait en Russie et son équipage était composé d’Ukrainiens ; il était affrété par une compagnie hollandaise mais battait pavillon des îles Marshall ; sa coque avait été construite en Bulgarie et il transportait des fruits chiliens… » Ce film-fleuve, ainsi que des photos et de petites vidéos réalisées au cours de cette même traversée, ont été montrés dans différents endroits (dont le Musée des Beaux-Arts de Dunkerque et actuellement au Chili) et a sans doute beaucoup contribué au fait qu’il remporte le Prix Découverte des Amis du Palais de Tokyo.

Car outre la mer, la notion de voyage – qui l’accompagne –  est essentielle dans le travail d’Enrique Ramirez. Et c’est ce qui apparait clairement dans l’exposition qui lui est consacrée à la galerie Michel Rein, qui le représente désormais. Deux pièces s’y font face, la plus grande et la plus petite, qui en résument très bien l’esprit : la première est une grande voile de bateau que son père a fabriquée et qu’il a récupérée, après qu’elle ait beaucoup navigué. Exposée telle quelle, avec tout son vécu et ses usures du temps, elle forme aussi une carte du continent sud-américain. La seconde est la présentation de deux pages de son passeport, sur lesquelles il a apposé de faux-visas. Elle est accompagnée d’un texte qui dit, entre autres : « Aller : pour qu’une personne se déplace d’un lieu à un autre, il faut avoir des ailes, une voiture, des pieds, des papiers, de l’argent (…), une photo d’identité, une autorisation, des chaussures. Retour : il faut être en règle (…), il ne faut rien laisser derrière soi, il faut avoir une langue, avoir un visa, des désirs, une carte de crédit, il faut avoir peur, de la chance, il faut savoir nager, avoir une boussole, il faut avoir à manger, de l’eau… »

 

REIN_Ramirez_2014_018bpressAspirer au voyage est une chose, mais le réaliser, on le voit, en est une autre. Il est très difficile, voire même impossible et c’est la raison pour laquelle l’exposition s’intitule : « Cartographies pour marins sur terre ». C’est plus à un voyage immobile, en fait, qu’elle nous invite, un voyage à l’intérieur des images (et de leur désillusion) et c’est ce que proposent les petites vidéos et les photos qui accompagnent les pièces susnommées. Enserrées dans des boîtes noires, derrière des verres sur lesquels des textes ont été gravés, elles donnent une dimension humaine et intime à l’immensité des flots et constituent comme des chapitres d’une histoire à la fois personnelle et politique du Chili où, précise l’artiste, « même l’eau n’appartient plus au peuple, parce que les sources ont été vendues à d’autres pays ». A l’entrée de l’exposition, on est accueilli par son père qui, à l’écran, fabrique ses voiles sur une table qui est comme la surface réfléchissante de la mer et, au centre, on se heurte à une œuvre plus conceptuelle qui dit : « Le monde toujours s’en va » et qui s‘efface progressivement pour laisser place à l’image d’une femme avec les pieds…dans l’eau.

Enrique Ramirez, à l’instar du colombien Marcos Avila Forero (cf http://larepubliquedelart.com/marcos-avila-forero/), qui a été lauréat l’an passé du Prix Découverte des Amis du Palais de Tokyo, aborde donc des questions politiques et sociologiques et gratte les cicatrices encore mal refermées de son pays. Mais il fait sur un mode poétique, de manière détournée, sans jamais asséner quelque vérité que ce soit. « Je crois que nous avons besoin de poésie dans le monde, explique-t-il, et je me suis toujours intéressé à cette forme littéraire. C’est un défi personnel que je me lance, une manière de regarder les choses par une voie détournée, l’envers du décor. Ce qui m’a aussi beaucoup frappé en Europe, c’est que les gens ne parlent pas de certaines choses, qu’ils maîtrisent beaucoup l’information. Nous, sud-américains, sommes plus sauvages et plus instinctifs. Nous faisons les choses et nous les pensons ensuite, alors qu’ici, il faut d’abord penser avant de faire. Ce qui peut être parfois très inhibant… »

On espère que notre ancien mode de pensée n’inhibera pas la spontanéité de cet artiste sensible et qu’elle lui permettra de continuer ses voyages, même immobiles, sur les mers du monde et de l’histoire.

 

Cartografías para navegantes de tierra d’Enrique Ramirez, jusqu’au 31 mai à la galerie Michel Rein, 42 rue de Turenne, 75003 Paris (www.michelrein.com). L’exposition liée à l’attribution du Prix Découverte devrait se tenir en octobre, au Palais de Tokyo. Le projet Océan a aussi un site: www.projetocean.com.

Images : Enrique Ramirez, La invención de América , 1998-2013, voile de bateau dacron, 27 cadres , 500 x 280 cm (27 cadres de 50 x 70 cm + 1 cadre de 29,7 x 21 cm), pièce unique, collection privée, Paris ; Muro, 2013, photographie argentique, tirage numérique , 80 x 100 cm (photo) / 82 x 102 cm (encadré), Edition de 5 ex + 2 AP ; Vue de l’exposition Cartografías para navegantes de tierra, Michel Rein, Paris, 2014. Courtesy de l’artiste et Michel Rein, Paris/Brussels

 

 

 

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