de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Gandy Gallery

Gandy Gallery

Nadine Gandy n’est pas tout à fait une galeriste comme les autres. D’abord parce qu’adolescente, elle a pratiqué du sport à haut niveau (elle a fait partie de l’équipe de France de natation, ce qui n’est pas le chemin le plus attendu pour aller vers le commerce de l’art). Mais surtout parce que, plutôt que de s’installer confortablement à Paris, elle a préféré défricher des terrains vierges et ouvrir le premier espace privé à Prague, en 1992, juste après la chute du communisme, dans un pays où l’art contemporain n’avait aucune reconnaissance officielle et où le marché était totalement absent. Retour sur un parcours courageux et original.

« C’est ma mère, explique-t-elle, qui m’a sensibilisée à l’art en m’emmenant au cinéma et en me faisant découvrir les films de Pasolini, Bergman, Visconti, Losey, etc. Cette culture de l’image m’a incité tout naturellement à étudier l’art et je suis donc inscrite à l’Icart (Ecole des Métiers de la Culture et du Marché de l’Art) qui venait juste d’ouvrir et à l’Ecole du Louvre, ce qui m’a permis de faire certains stages dans des galeries ou à la librairie La Hune. En fait, je n’ai jamais imaginé travailler ailleurs que dans le milieu de l’art. Le seul autre métier que j’aurais pu faire était éditrice, parce que j’avais aussi fait une thèse sur l’esthétique dans l’œuvre Thomas Mann et que j’avais même rencontré sa famille ». Mais l’art moderne puis contemporain se sont imposés et, un ou deux ans plus tard, en achetant une tache de sang de Gina Pane et une tache de graisse de Josef Beuys, Nadine Gandy a eu des réponses existentielles qui lui ont convenu. La fréquentation assidue, vers la trentaine, du CAPC de Bordeaux à l’époque où Jean-Louis Froment y organisait des expositions qui sont restées dans les mémoires a fini par la convaincre de son futur engagement pour les artistes.

Par le plus grand des hasards, elle se trouve à Berlin au moment où le mur tombe. C’est une période de grande euphorie, qui la fait beaucoup réfléchir. Comme elle désire ouvrir une galerie et qu’elle ne veut pas l’ouvrir à Paris, elle se demande : « Pourquoi pas Prague ? » « J’étais déjà allé à Prague sous le communisme, précise Nadine Gandy, à une époque où il était encore possible de traverser seule le pont Charles, et j’avais une grande attirance pour cette Europe centrale qui n’est qu’à mille kilomètres de Paris, alors qu’elle semble beaucoup plus lointaine, mélancolique et où tant de choses étaient à rebâtir. Mais je ne connaissais personne à Prague et je ne parlais même pas le tchèque (je n’en connais toujours que quelques phrases d’ailleurs). J’ai commencé par prendre rendez-vous avec Olivier Poivre d’Arvor, le directeur de l’Institut français qui venait juste de prendre ses fonctions et quand je lui ai exposé mon projet, il m’a écoutée, mais m’a fait part de ses doutes : « Les gens vont d’abord vouloir acheter des meubles ou des voitures, m’a-t-il dit, pas de l’art ». Mais elle ne se laisse pas démonter pour autant et, par d’autres biais, réussit à louer une aile d’un château à Roztoky u Prahy, à 5km du centre-ville, qui était un musée d’Etat et ou le terme « camarade » était encore largement employé…, avec l’idée d’exposer des artistes occidentaux qui n’avaient jamais été vus de ce côté de l’Europe. Avec le peu d’argent qu’elle a réussi à mettre de côté, elle ouvre sa galerie avec une exposition de Patrick Raynaud, Un voyage Radical, puis expose Jordi Colomer, Ben, André Du Colombier, Jean Dupuy et Olga Adorno, Jochen Gerz, Buren et bien d’autres. Elle commence aussi une politique d’édition qui s’avère importante pour la diffusion des artistes et l’économie de la galerie.

Gandy 1Progressivement, grâce entre autres au soutien de l’Institut français, très présent lorsqu’elle met en avant les artistes de l’hexagone, et à la presse, qui manifeste une grande curiosité à son égard, la galerie réussit à asseoir sa réputation. Et en 1995, Nadine Gandy rejoint le centre de Prague, près de l’Institut français, où le public est plus nombreux et où elle continue de montrer les artistes qu’elle aime et qui viennent, certains, pour la première fois sur ces territoires : Nan Goldin avec qui elle se souvient avoir visité le cimetière juif, Joseph Grigely, Douglas Gordon, matali crasset, Derek Jarman, Annelies Štrba, Yves Netzhammer, Laurence Wiener, Jonas Mekas, etc. « C’était un moment unique, se rappelle-t-elle, où la liberté venait tout juste de faire son nid, une époque tellement indéfinissable, de construction de soi, de nous tous, une période où quelque chose de neuf se mettait en place, où l’on retrouvait une parole et où le peuple tchèque rattrapait cette culture dont il avait été longtemps privé. » Pour autant, l’entreprise demande de la patience, les soirées sont parfois longues à l’ombre du « Château » et c’est à ce moment-là qu’elle mesure à quel point l’endurance qu’elle a acquise jadis en faisant des longueurs de bassins lui est désormais utile.

En 2005, après avoir intégré quelques artistes tchèques à la galerie – Vaclav Stratil, Jiri David -, avec l’idée de les faire connaitre en France et ailleurs, elle ressent le besoin de bouger encore parce que, dit-elle, «  Prague est une ville merveilleuse, mais dans laquelle on reste souvent enfermé, qui est une sorte de « cellule forteresse » selon l’expression de Kafka. » Elle pense alors à la Slovaquie, l’autre partie du pays, et en particulier à Bratislava qui a une position idéale puisqu’elle se situe à seulement quarante minutes de Vienne et à une heure et demi de Budapest et qu’elle est proche des Balkans. « C’est là où je suis encore aujourd’hui, dans un très bel immeuble Art-déco qui fait face à la fameuse « église bleue ». En fait, je n’ai pas eu le sentiment de recommencer quelque chose, mais de le poursuivre. Les gens qui s’intéressaient à moi à Prague ont continué à me suivre à Bratislava et je vais encore régulièrement dans la capitale tchèque. Mais Bratislava est plus doux, les gens s’y rencontrent encore dans la rue, alors que Prague est très grande, très touristique… Encore une fois, passer de Prague à Bratislava n’est en rien une rupture, juste un changement de région pour moi (comme d’autres passent de Saint-Germain au Marais). Et le but reste le même pour moi : s’ouvrir à ces territoires immenses où vivent quelques 150 millions de personnes, où on est encore si peu nombreux à défendre l’art contemporain et où, avec le temps, j’ai acquis une certaine légitimité. »

« Ce qui a changé, en revanche, poursuit-elle, c’est que depuis 2005 je présente uniquement des artistes de ces pays de la Mitteleuropa qui travaillent sur les questions essentielles de notre temps, qu’il s’agisse du rapport au corps, de la mémoire, de l’immigration, de ce qui de près ou de loin est lié à la notion d’identité. Parmi eux, les femmes occupent une place importante : Danica Dakic avec laquelle nous avons déjà fait un long parcours, Denisa Lehocká, Jana Zelibska, Pavlina Fichta Cierna (Slovaquie), Zorka Saglovà, Zbynek Baladran (Tchéquie) Orshi Drozdik (Hongrie) et bien d’autres. J’essaie aussi de continuer à faire le lien avec des artistes françaises telles que matali crasset, Michèle Sylvander ou Agnès Thurnauer qui investira la Kunsthalle de Bratislava prochainement (décembre 2016-janvier 2017).

Gandy 2D’une manière générale, les choses ont beaucoup évolué dans cette partie du monde. Les « pays périphériques » sont devenus le centre de l’Europe, celle-ci s’est construite, même si la Slovaquie avec le Danube si imposant, est un petit pays. Il y a beaucoup d’échanges et on y ressent une belle énergie et de bonnes vibrations. Je pense que les oeuvres et les artistes y trouvent une place différente parce qu’ils ne ressentent pas la même pression, et que le temps de la pensée est encore libre et livré à lui-même, dans la créativité. On peut juste s’étonner que les institutions françaises ne fassent pas encore assez montre de curiosité pour ces territoires alors que tant d’autres pays – notamment anglo-saxons- commencent réellement à reconnaître l’importance de cette scène de l’Est et des Balkans. Ma consolation est la foire de Vienne qui se tient chaque année en septembre et où de nombreuses galeries de l’Est sont présentes. Cette année, j’y ai vendu l’intégralité de mon stand à de grands collectionneurs, ce qui représente une grande fierté pour moi et une grande reconnaissance pour les artistes que je représente. »

L’année prochaine, la galerie fêtera ses 25 ans et cet anniversaire « joyeux » donnera lieu à plusieurs manifestations. Cela commencera par l’ARCO, la foire de Madrid, en février, avec un stand qui fera dialoguer Lia Perjovschi(RO) et Oto Hudec (SK). Jana Zelibska, artiste de la galerie, occupera le pavillon tchéco-slovaque à la prochaine Biennale de Venise et des expositions et publications d’artistes contemporains et historiques d’Europe Centrale se feront en 2017, ainsi qu’un livre comportant une vue de chaque exposition de la galerie depuis 1992 avec la complicité de matali crasset. Une belle manière, pour Nadine Gandy, de célébrer une aventure qui était loin d’être gagnée d’avance, mais qu’à force de patience et de persévérance, elle a fini par faire triompher.

-Gandy gallery, Sienkiewiczova 4, Bratislava, Slovaquie (www.gandy-gallery.com). Prochaine exposition: Vendula Knopová, jeune photographe tchèque qui présente une exposition sur le thème du mariage, du 9 décembre au 26 février.

 

Images : vue de l’immeuble dans lequel se trouve la galerie à Bratislava ; portrait de Nadine Gandy ; vue d’une exposition de Denisa Lehocká, crédit photo: Adam Šakový, courtesy the artist and Gandy Gallery

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