de Patrick Scemama

en savoir plus

Hors norme

Hors norme

Dans mon précédent billet (http://larepubliquedelart.com/picabia-et-lucian-freud-en-ecrits/), je vous parlais de livres ayant trait à la peinture. Je voudrais en rajouter deux, qui, dans leurs formes ou leurs  volumes, se démarquent largement de ce qui peut être publié ailleurs. Le premier est de Claude Eveno. Il a pour titre : Un monde avant, et pour sous-titre : « Voyages intérieurs dans la peinture ». Rédacteur en chef des Cahiers du CCI et éditeur du Centre de Création Industrielle, entre autres, Claude Eveno s’est d’abord intéressé à l’art du XXe siècle pour les possibilités de rupture qu’il offrait. Mais il a ensuite éprouvé le besoin de revenir à ce qui avait permis ces ruptures, c’est-à-dire tout ce qui précédait. Et en simple amateur d’art, sans ambition scientifique, il s’est mis à rechercher, à collecter et à classifier les peintures dites « fondatrices ». Grâce aux technologies numériques, en particulier, et pendant une dizaine d’années, il a sélectionné plus de 80 000 images dans son ordinateur, pour le simple plaisir de les contempler régulièrement. Et de cette masse d’archives, il a eu l’idée de tirer un récit qui tient autant de l’autobiographie que du livre d’art et se présente sous la forme d’un voyage dans l’océan des peintures ou plutôt, comme il le dit lui-même, « quatre voyages selon ce qui a constitué quatre champs d’interrogation dans ma vie : la religion, l’histoire, la nature et le peuple – des choses bien abstraites mais qui s’étaient fortement incarnées grâce à la peinture ». Ainsi, à travers d’innombrables références à des toiles qui constituent les jalons de l’histoire de l’humanité et que l’on a vu reproduites un peu partout, c’est tout un parcours qui se dessine, le parcours d’un homme appartenant à une génération avant tout concernée par la question politique et pour laquelle l’art était surtout un moyen de changer le monde.

Mais publier un tel livre serait revenu à réaliser un volume de plusieurs centaines de pages et qui aurait coûté très cher. C’est alors que Claude Eveno et les Editions Christian Bourgois qui l’éditent, ont eu l’idée lumineuse de recourir à l’instrument même qui a servi d’outil au projet : internet. Et ils ont décidé de dissocier le texte et les images, en ne publiant, en version papier, que le texte et en mettant sur la toile les images auxquelles il renvoie et auxquelles on accède en scannant un flashcode situé sur la couverture du livre ou en allant sur le site des Editions Bourgois. On pourrait croire que le processus est laborieux et qu’il oblige sans cesse à avoir le livre dans une main et le smartphone ou l’ordinateur dans l’autre, mais il n’en est rien, car, comme l’auteur parle la plupart du temps de toiles qui appartiennent à la mémoire collective, la navigation sur le net n’est là que pour vérifier ou pour se remémorer ce qui est écrit. Qui plus est, cette confrontation entre le texte et les images oblige à une autre lecture du livre, où le lecteur s’implique davantage et qui le force à faire son propre choix et sa propre interprétation des peintures proposées. On est donc presque dans une expérience interactive qui constitue une véritable nouveauté dans le domaine de l’édition et qui, à n’en pas douter, fera date.

Le second est la réédition, aux Cahiers d’Art, du mythique Catalogue Pablo Picasso par Christian Zervos. Les Cahiers d’Art – il est peut-être bon de le rappeler – est la célèbre maison d’éditions que fonda Christian Zervos dans les années 30 et qui publia une revue mettant surtout en avant les artistes vivant et travaillant en France à l’époque : Picasso, Matisse, Braque, Léger, Ernst, Giacometti, etc. Présentée de manière particulièrement soignée, sur un papier de grande qualité, dans une mise en page sophistiquée, la revue collabora directement avec les artistes qui conçurent pour elle des œuvres originales (les pochoirs de Miro ou de Duchamp comptent parmi les œuvres les plus emblématiques de ces artistes). En 1960, l’éditeur et sa femme Yvonne avaient publié 97 numéros de la revue et des  monographies sur Le Greco, Matisse, Man Ray ou l’art africain et mésopotamien. Parallèlement, ils organisaient des expositions dans la galerie qui jouxtait la maison d’éditions, dont celles de Tanguy, de Calder ou de Victor Brauner. Enfin, Christian Zervos travailla jusqu’à sa mort en 1970 sur le catalogue raisonné de Picasso (33 volumes) qui est devenu l’ouvrage de référence sur le peintre, mais qui était épuisé depuis longtemps.

Après la mort de leur fondateur, toutefois, les Cahiers d’Art déclinèrent et, en 2011, ils étaient à vendre lorsque Stefan Ahrenberg, un collectionneur suédois, franchit le seuil de la librairie. Il s’enthousiasma pour cette institution au passé si glorieux et décida de les racheter et de relancer la revue avec l’aide de figures incontestées du milieu de l’art, comme le critique et commissaire d’expositions Hans-Ulrich Obrist ou Samuel Keller, le directeur de la merveilleuse Fondation Beyeler de Bâle. Un premier numéro est déjà sorti avec un dossier sur Ellsworth Kelly et des contributions, entre autres, de Cyprien Gaillard et de Sarah Morris. Mais la grande affaire du moment, c’est la réédition en deux éditions différentes, française et anglaise, de ce monstre que représente le Catalogue Picasso par Christian Zernos, qu’on a rapidement appelé « le Zernos » et qui est la somme du travail de toute une vie : 16 000 peintures et dessins reproduits sur plus de 6000 pages regroupées en 33 volumes. Pour mener à bien ce projet, Stefan Ahrenberg s’est associé à Sotheby’s qui distribue l’ouvrage et le vend sur son site. Un ouvrage hors norme, tant par son volume que par son prix : 20 000$, prix promotionnel en précommande : 15 000$ (l’ouvrage de Claude Eveno, lui, n’est qu’à 19€). Mais il est vrai qu’autant par sa splendeur, sa précision et l’autorité qu’il représente, ce catalogue est une œuvre d’art en soi, qui s’adresse avant tout aux collectionneurs, et comme chacun sait, la beauté n’a pas de prix !

-Claude Eveno, Un monde avant, Editions Christian Bourgois, 155 pages, 19€

Catalogue Pablo Picasso par Christian Zervos, réédition revue et corrigée du catalogue original. En vente sur zervos.sothebys.com ou directement aux Cahiers d’Art, 15 rue du Dragon 75006 Paris (www.cahiersdart.fr)

A noter que la galerie des Cahiers d’Art présente jusqu’au 18 janvier une exposition de dessins de Philippe Parreno, dont on peut voir actuellement au Palais de Tokyo la très belle exposition Anywhere, anywhere out of the World (http://larepubliquedelart.com/le-palais-fantome-de-philippe-parreno/).

 

Cette entrée a été publiée dans Livres.

0

commentaire

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*

*