de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Jean-Luc Verna, l’entre-deux

Jean-Luc Verna, l’entre-deux

Ce qui frappe d’abord, quand on voit Jean-Luc Verna, l’artiste à qui est consacrée la monographie qui vient de paraître chez Flammarion, c’est son corps : un corps tatoué de la tête aux pieds, avec des piercings sur les ailes du nez qui lui donnent un air de diablotin et souvent des lentilles de contact de couleur qui le font ressembler à une créature venue d’ailleurs. Un corps construit, donc, et volontairement façonné. Un corps dont il use comme performer dans des spectacles de Giselle Vienne, comme chanteur dans ses divers groupes rock (surtout I Apologize), comme acteur dans plusieurs vidéos de Brice Dellsperger et en particulier dans Body Double X, dans lequel il « rejoue » tous les rôles du film de Zulawski, L’Important c’est d’aimer. Mais un corps dont il use surtout dans des photographies noir et blanc qui le représentent, nu, adoptant des postures relevant aussi bien de l’histoire de l’art que de la culture rock. Ainsi, certaines photos renvoient à la fois à une Crucifixion de Goya et à Freddie Mercury pendant une ovation, au David du Bernin et à Siouxsie Sioux (l’idole de l’artiste), au Christ du Jugement dernier de Michel-Ange (Chapelle Sixtine) et à Gary Glitter.

Histoire de l’art et culture rock, on est là au cœur de la problématique de Jean-Luc Verna et surtout de son activité principale, le dessin, qu’il pratique avec une virtuosité et une maîtrise qui le rapprochent des grands maîtres de la discipline comme Ingres ou Félicien Rops. Mais pas n’importe quel type de dessin : le transfert sur papier, c’est-à-dire une technique sophistiquée de décalage qui consiste à dessiner d’abord sur du papier, puis à passer au calque et à la photographie qui agrandit pour ensuite reporter par frottage au trichloréthylène cette photographie sur un mur, des papiers anciens et jaunis ou des tissus. Et ce dessin est le plus souvent rehaussé à la pierre noire, au crayon de couleur ou au fard à paupière, car l’artiste ne fait pas mystère de son goût pour le maquillage, l’apparat, le postiche, tout ce qui transforme et embellit, tout ce qui permet les identités multiples. Pratique postmoderne qui pourrait ressembler à de l’appropriationnisme, mais résulte davantage d’une volonté de brouillage et de mise à distance.

Verna 3Il en résulte un curieux mélange de raffinement et de trivialité, de préciosité et de provocation, d’académisme et de liberté d’exécution. Par leur facture, les dessins pourraient s’apparenter autant au symbolisme de la fin du XIXe siècle qu’à l’œuvre d’Alfred Kubin (un artiste que Jean-Luc Verna a découvert relativement tardivement, mais dans lequel il a vu un frère de sang), mais par leurs sujets, ils s’inscrivent dans des univers résolument contemporains : ce sont des angelots qui défèquent des roses (hommage à Genet), des études de mains qui font des doigts d’honneur, des saintes aux visages de chanteuses punk. Et le papier jauni sur lequel ils sont transférés ne fait que renforcer cette ambiguïté temporelle. C’est qui ce qui fait la force, d’ailleurs, de ce travail, cet entre-deux, cette manière d’être à la fois classique et moderne, cette manière de n’appartenir à aucun groupe ni à aucune école, tout en étant traversé par les préoccupations de son temps. Et c’est ce qui lui confère une place si particulière dans le paysage de l’art contemporain français, une place non d’exclu, mais d’original, de non conforme aux schémas en vigueur, en quelque sorte, de marginal.

1977236_1477186789170878_1419077548_nCette marginalité, Jean-Luc Verna la clame d’ailleurs haut et fort, lui le niçois qui aura tout fait apparemment pour échapper au joug étouffant d’un père culturiste et hyper viril et d’une mère catholique de droite. Comme son homosexualité qui imprègne son œuvre et lui permet de surjouer, en les détournant, les codes de la « folle ». Mais là encore une homosexualité transgressive, libertaire, pasolinienne, pas le mode de vie lisse et convenu, uniquement guidé par la recherche du plaisir, qui règne dans le Marais aujourd’hui. « Je ne conçois pas mon corps comme une œuvre d’art, déclarait l’artiste dans un entretien réalisé par Olivier Marrot pour Art Côte d’Azur. Je me rends possible pour les différentes activités de performer. D’un point de vue éthique, je me refuse d’ailleurs à développer le physique imposé par une idéologie gay qui est devenue aussi rigide que celle des gens qui les ostracisaient. Je ne suis pas un vrai sportif, je m’entretiens mais ne cherche pas à faire plus jeune. J’ai un peu de gras, des vergetures, j’en joue. J’ai déjà fait des photos nu avec dix kilos de trop, je m’en servais parce que j’avais un corps gynoïde qui me permettait des postures plus maternelles. Je mets un point d’honneur à dessiner autant d’hommes que de femmes, de bébés que de vieux, de gros que de maigres, de beaux que d’étranges, d’handicapés que de chimères. Je me situe au milieu de la société. Je ne fais partie d’aucune nomenclature. »

La très belle monographie qui paraît aujourd’hui chez Flammarion (en coédition avec le Centre national des arts plastiques) reproduit plus de deux cents œuvres de l’artiste, dessins, mais aussi photos, images de concerts, de vidéos et même bijoux, puisqu’il a aussi conçu une série de bijoux baroques en verre qui ont tous la forme du « cockring ». Elle est agrémentée de deux solides textes qui évoquent, l’un (celui de Stéphanie Moisdon) l’aspect graphique, l’autre (celui de Claude-Hubert Tatot) l’aspect performatif du travail. Et l’on y voit le travail sensible, grotesque, plein de délicatesse au fond, de cet artiste qui sous sa haute stature, son aspect gothique et sa rage punk, révèle un vrai besoin d’amour. Un des motifs les plus récurrents de son travail n’est-il pas le détournement du logo de la Paramount qui inscrit son nom sur un fond de montagnes enneigées, comme le sont celles qui entourent Nice en hiver ? Reprenant les montagnes auréolées d’étoiles et les inscrivant dans une forme ronde parfois entourée d’ampoules comme le sont les miroirs dans les loges de cinéma, Jean-Luc Verna a simplement écrit : « Paramour ».

Jean-Luc Verna, coédition Flammarion/Centre national des arts plastiques, 240 pages, 45€

Images : Jean-Luc Verna, Le Greffon, 2000, transfert sur papier ancien rehaussé de crayon et de fard, 32x23cm, collection Frac Pays de la Loire, Carquefou ; Centaure espagnol, 1995, transfert sur papier ancien rehaussé de crayon et de fard, 21×29,5 cm ; photo de l’artiste brandissant sa monographie. Courtesy de l’artiste et Air de Paris.

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