de Patrick Scemama

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La République de l'Art
La douceur et le monde de brutes

La douceur et le monde de brutes

Il y a trois jours maintenant que la barbarie s’est abattue sur Paris. Trois jours que des gens, majoritairement jeunes, sont morts, simplement  parce qu’ils prenaient un verre, assistaient à un match de foot ou écoutaient un concert et qu’ils prenaient du plaisir à cela. Pendant trois jours, la plupart des musées et des salles de spectacles sont restés fermés, les restaurants et les lieux de divertissement se sont vidés et un silence glaçant, effrayant et seulement rompu par le bruit des sanglots, a pesé sur la capitale. Aujourd’hui la vie reprend, théâtres et galeries rouvrent leurs portes et la musique résonne à nouveau dans les salles de concert. The show must go on. Mais comment ?

Comment ? Comme avant, parce que c’est le seul moyen de donner tort aux assassins qui ne cherchent qu’à détruire les valeurs – et donc aussi les plaisirs – qui sont le fondement de notre civilisation. Comme avant, c’est-à-dire sans la peur, parce c’est la peur qu’ils cherchent à distiller et avec elle tous les réflexes d’exclusion qu’elle engendre : le repli, la méfiance, le rejet de l’autre. Comme avant, mais encore plus qu’avant, parce que, quand des modes de vie sont menacés, il ne faut pas hésiter à faire du renforcement paradoxal et à sortir encore davantage, à s’aimer encore davantage et à profiter de l’existence encore plus pleinement. Tout cela, on le sait, et cette manière de répondre à l’obscurantisme  – au demeurant indispensable – tourne en boucle sur les télés ou les réseaux sociaux. Il n’empêche qu’à chaque fois, la blessure est un peu plus profonde, que l’insouciance se perd un petit peu plus et qu’il peut sembler bien dérisoire d’aller voir des expositions ou d’écouter de la musique lorsqu’on est confronté à tant de violence et à tant d’atrocité.

Brotherus 1Dans ces moments de deuil, avant qu’on se sente assez fort pour se confronter à de grandes idées ou à de grands projets, on peut avoir besoin de quelques moments de douceur, de choses qui, comme le doudou d’un enfant, nous réconcilient avec la vie. On peut écouter des morceaux qu’on aime bien ou lire des pages d’auteurs qui nous réconfortent. Et on peut voir des expositions qui, l’espace d’un instant, nous vont directement au cœur et nous font des propositions belles et intelligentes sans nous obliger à nous contorsionner intellectuellement. Deux de ce type d’exposition se tiennent actuellement à Paris. Elles ne marqueront peut-être pas l’histoire de l’art de manière indélébile, mais nous offrent cette tendresse, cette lumière, cette candeur, cette naïveté presque, au sens noble du terme, dont on a tant besoin pour se reconstruire.

La première est due à Elina Brotherus et elle porte un titre qui résonne particulièrement bien aujourd’hui : Carpe Fucking Diem. Elina Brotherus, on l’avait quittée, il y a deux ans, avec une exposition magnifique, mais qui était toute de douleur puisqu’elle traitait de son impossibilité à enfanter: Annonciation (cf http://larepubliquedelart.com/la-boucle-est-bouclee/). Elle revient aujourd’hui avec une exposition plus légère, mais qui est pleine d’énergie et qui semble offrir plus de pistes pour aller vers une renaissance. La pièce principale, Marcello’s Theme, est une vidéo étrange dans laquelle on voit l’artiste, accompagnée de son chien Marcello, marcher dans la forêt finlandaise, se recueillir devant un renard mort ou regarder la nature environnante à travers les vitres d’une maison. Toute la vidéo est bercée par la musique lancinante, de Maria Kalaniemi, une accordéoniste à qui Elina Brotherus a commandé plusieurs compositions, et cette dernière y apparait dans des tenues colorées, qui semblent interroger son identité et son rapport au milieu dans lequel elle évolue. D’autres vidéos, comme celles, courtes,  qui répondent aux instructions laissées par Shiomi Mieko, une artiste japonaise du mouvement Fluxus, ou Howl, dans laquelle elle rend hommage, avec l’artiste finno-américaine, Victoria Schultz, au poète Allen Ginsberg, ponctuent l’exposition et des photos, parfois tirées des vidéos, la complètent.

Dans tous les cas, ce qui éblouit et émeut, c’est la simple présence d’Elina Brotherus, cette manière évidente qu’elle a de porter un regard bienveillant et lumineux sur les choses. Dans une des courtes vidéos, par exemple, on la voit juste fixer le spectateur sans ciller et ce regard porte à la fois la douceur, l’intensité et la pénétration qui sont à l’œuvre, dans un autre registre, dans les films de Bergman. Et ces liens à la nature, si forts et si présents, ce rapport à l’animalité qui est en nous semblent poser les questions les plus simples et les plus essentielles. Depuis toujours, au fond, Elina Brotherus nous raconte sa vie, avec ses hauts et ses bas, ses émerveillements et ses déceptions. Cet épisode-là semble plutôt faire partie des « hauts », de ceux dont l’humeur est à la farce d’écolière. Au même moment que l’exposition, paraît d’ailleurs chez Kehrer Verlag un livre qui porte le même titre. Et dans ce livre est publiée une photo (non présente dans l’exposition) qui pourrait être signée Sarah Lucas et qui la montre, avec son chien dans une main, faisant un doigt d’honneur avec l’autre. Ce doigt d’honneur, c’est bien sûr à cette maternité non accomplie et à cette période si triste de son existence qu’elle le fait. Mais c’est aussi à la mort, à toutes ces contraintes et ces rôles que la société nous fait jouer et que les assassins de vendredi dernier voudraient à tous pris nous imposer.

Nabil 3Une autre exposition apparemment légère mais qui fait preuve in fine de beaucoup plus de subtilité est celle proposée par Youssef Nabil sous le titre : I Saved My Belly Dancer. De Youssef Nabil, il a aussi déjà été question dans ces colonnes, à l’occasion de la sortie, il y a deux ans, d’une monographie chez Flammarion (cf http://larepubliquedelart.com/lorient-sensuel-et-reveur-de-youssef-nabil/). On connaît le goût de l’artiste d’origine égyptienne, mais qui vit aujourd’hui à New York, pour les stars de cinéma des années 50 qui ont bercé son enfance (il rêvait d’ailleurs d’être cinéaste). Et on sait les rapports difficiles qu’il entretient avec son pays pour lequel il éprouve une immense nostalgie mais dans lequel il ne se reconnaît plus aujourd’hui. Et on distingue entre toutes ses photos qui semblent sorties de magazines un peu surannés et défraîchis, parce que ce sont des tirages argentiques en noir et blanc qu’il colorie lui-même à la main.

Le film qu’il présente à la galerie Nathalie Obadia et qui est l’essentiel de l’exposition (les photos qui l’accompagnent en sont extraites) synthétise à la fois toutes ses craintes et ses aspirations. On y voit un homme (Tahar Rahim), couché sur le sable, près de la mer, et qui rêve. Il rêve d’abord de l’Egypte qu’il a connue et qui a disparu (on le voit marcher au milieu de tous les cadavres des égyptiens illustres qu’il a connus et admirés). Puis une danseuse du ventre apparait et danse devant lui, comme pour lui dire que le monde auquel il est attaché n’est pas complètement mort. Elle le charme, il l’embrasse sur fond de soleil couchant et lui (ou plutôt son double habillé en cowboy) finit par l’emmener sur son cheval dans un désert américain très hollywoodien,  où ils vivent désormais. Les dernières images le montrent seul et toujours couché face à la mer.

Ce court-métrage de Youssef Nabil (12 mn), sans dialogue, est lui aussi accompagné d’une musique belle, lancinante et nostalgique. Simple, comme naïf avec ses couleurs pimpantes et son décor de carton-pâte, il se lit comme un conte au symbolisme évident. Mais il est aussi un rappel de la condition de la femme dans cette partie du monde où tant de choses ont changé et en particulier du corps de la femme à travers cette pratique délibérément érotique qu’est la danse du ventre, que l’on s’obstine aujourd’hui à faire disparaitre. C’est ce corps, désirable, sensuel, provocant, que les fondamentalistes veulent nier en l’enfermant dans des burqas sombres qui l’uniformisent ; ce sont ces corps libres, jeunes et ouverts au plaisir que les assassins de vendredi ont cherché à éliminer.

Carpe Fucking Diem, Elina Brotherus, jusqu’au 16 janvier chez gb agency, 18 rue des Quatre Fils 75003 Paris (www.gbagency.com)

– I Saved My Belly Dancer, jusqu’au 6 janvier à la galerie Nathalie Obadia, 3 rue du Cloître Saint-Merri 75004 Paris (www.galerie-obadia.com)

 

Images : Elina Brotherus, Marcello’s Theme, 2014 Carpe Fucking Diem series, Pigment print mounted on aluminium, framed 90 x 135 cm ; 92,5 x 137,5 x 3 cm framed Edition 6 (+ 2 A.P.) Courtesy the artist and gb agency, Paris; Giraffe and Owl, 2013, Carpe Fucking Diem Series, Pigment print mounted on aluminium, framed 60 x 90 cm ; 62 x 92 x 3 cm framed Edition 6 + 2 A.P. Courtesy the artist and gb agency, Paris; Youssef Nabil, I Saved My Belly Dancer #XIII (détail), 2015, Tirage argentique coloré à la main

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commentaires

2 Réponses pour La douceur et le monde de brutes

PMB dit: 18 novembre 2015 à 16 h 02 min

Les tueurs se réclament d’un État qui a aboli la notion même de culture parce que la culture c’est la vie, l’ouverture et que eux c’est la fermeture de la tombe, la mort, la mort toujours recommencée (merci Brassens). Voir chez eux l’usage obsessionnel de la couleur noire. Il n’y aura jamais d’art daeshien.

Mais ce Daesh ne vient pas du néant : il est le fils monstrueux du wahhabisme, qui a été capable, avec la veulerie cupide de nos dirigeants, de créer une caricature de Louvre à Abu Dhabi, où on cache les seins et les sexes des Grâces de Cranach. Sexe pour le plaisir et la procréation, sein pour le plaisir et l’allaitement : on est bien dans la haine de la vie.

(Je poste ici car c’est le seul endroit où ne peut pas venir déféquer le cafard du Var)

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