de Patrick Scemama

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La République de l'Art
La force du geste

La force du geste

Les galeries sont désormais presque toutes rouvertes et les musées ne devraient pas tarder à l’être. Mais dans des conditions sanitaires particulières, avec toujours un nombre de visiteurs restreint, un port du masqué obligatoire, un parcours obligé et souvent limité. Parmi les musées qui retrouveront bientôt leurs visiteurs, le Centre Pompidou (début juillet). Celui-ci a été fermé la veille du vernissage de l’exposition Christo, qui devait être une grande rétrospective, en prélude à l’empaquetage de  l’Arc de Triomphe, prévu à l’automne. Or, on a appris il y a deux jours la mort de l’artiste à 84 ans, pour causes naturelles (et non en raison du Covid). L’exposition va donc devenir un hommage à cette très grande figure, qui fut une des dernières à savoir investir l’espace publique avec autant de poésie et de grâce. On peut ne pas être sensible à l’univers de Christo, on peut se demander ce qui l’incitait à vouloir révéler l’ossature d’un objet ou d’un bâtiment à travers l’emballage (et lui-même n’a d’ailleurs jamais donné véritablement d’explications, même si c’est sans doute du côté de ses premières pièces, très marquées par la résistance politique, qu’il faut aller les chercher), mais on doit reconnaître que son geste avait une incroyable force, qu’il enchantait le quotidien, obligeait le spectateur à se positionner et suscitait de nombreux débats, ce que peu d’œuvres d’art contemporain parviennent encore vraiment à faire aujourd’hui, du moins pour de saines raisons (apparemment, l’empaquetage de l’Arc de Triomphe, déjà repoussé à l’année prochaine à cause de la pandémie, serait maintenu).

Il en est un autre, d’un âge à peu près similaire, dont le geste force l’admiration : Niele Toroni, qui propose une nouvelle exposition à la galerie Marian Goodman. Depuis 1966, l’artiste, d’origine suisse, a conçu une méthode qui consiste à apposer sur différents supports des empreintes d’un pinceau plat de 50 mm à intervalles réguliers de 30 cm. Et jusqu’à ce jour, il s’y tenu, se permettant pour seule liberté le choix de la couleur de la peinture. Bien sûr, il y avait au départ avec les membres du groupe BMPT (Buren, Mosset, Parmentier, Toroni) auquel il appartenait, la volonté de réduire la peinture à une sorte de degré zéro en ayant recours à des formes minimales (comme les bandes de 8,7 cm pour Buren) et en revendiquant l’idée qu’il n’y a à voir que ce que l’artiste montre, qu’il n’est guidé par aucune inspiration particulière, que la peinture résulte d’un travail. Mais de tous, Toroni est le seul qui soit resté vraiment fidèle à sa méthode, qui n’en ait pas bougé, qui ne soit pas tombé dans le décoratif et qui l’ait appliqué aussi bien sur des toiles que sur les murs des institutions dans lesquelles il exposait. Et il a toujours tenu à réaliser ses empreintes tout seul, n’a jamais délégué, faisant en sorte que chaque œuvre soit unique et différente, même si elle ressemble bien entendu comme deux gouttes d’eau à une autre. Dans l’exposition chez Marian Goodman, Un tout de différences, Toroni applique même ses empreintes sur des photographies de ses anciennes œuvres, c’est-à-dire de ces anciennes empreintes, comme dans un palimpseste. C’est dire si le geste est fort et qu’il mérite qu’on y consacre une existence toute entière.

Y a-t-il une force du geste dans l’exposition de Rachel Rose qui est prolongée jusqu’à la rentrée à Lafayette Anticipations ? Oui, sans doute dans la première salle, qui ouvre sur une série de pièces faites récemment, The Borns, et qui sont des formes en verre soufflé que l’artiste a placées ou enfoncées dans un morceau de roche en forme de fragment de coquille d’œuf. En fait, ces sculptures sont faites d’une seule et même matière, le sable, mais prise dans deux états et à deux moments différents. En effet, le verre est constitué à partir de sable, qui est lui-même de la roche pulvérisée. Mais alors que le verre soufflé à chaud, qui n’est pas solide, se fige immédiatement, la roche, qui est au contraire très dure, met des milliers d’années à se former. Ce sont donc deux états contraires, mais issus d’une même source, que l’artiste américaine, que l’on a peu vue en France, rassemble et auxquelles elles donnent des formes très poétiques. Pour elle, ces pièces, qui ont été réalisées alors qu’elle était enceinte, ont un lien avec l’œuf, qui et à la fois un symbole alchimique et celui qui donne la vie. Opposition des matières, mais aussi des résistances et des couleurs (la transparence du verre, le noir de la roche), on est là dans un système binaire qui renvoie à la vie et à la mort, au cycle de l’existence toute entière.

C’est d’ailleurs toute l’exposition qui propose un cheminement initiatique. Les œuvres sont regroupées par salles que l’on traverse en marchant sur une moquette épaisse qui absorbe tous les bruits (comme dans le liquide amniotique) et l’on passe de l’obscurité de cette première salle à une vidéo projetée dans la dernière, tout en haut, en plein ciel, sur un écran traversé par la lumière et la vue sur les toits de Paris. Mais les vidéos justement, qui constituent pourtant l’activité principale de Rachel Rose, peuvent laisser circonspect. On va d’un travail quasi documentaire réalisée dans des zoos aux Etats-Unis et évoquant la question de la cryogénie (Sitting Feeding Sleeping) à une reconstitution historique de l’Angleterre rurale du XVIIe siècle où ont lieu de nombreux bouleversements économiques et spirituels (Wil-o-Wisp) en passant par une interview de l’astronaute David Wolf au sortir de son séjour à bord de la station Mir (Everything and More). Mais sans vrai fil conducteur. Une exception, une vidéo, Lake Valley, qui est un film d’animation que l’on avait déjà pu voir au Palais de Tokyo lors de la saison sur l’enfance (cf http://larepubliquedelart.com/une-saison-en-enfance/), et qui met en scène un animal délaissé par ses propriétaires dans une banlieue américaine. Petit bijou de finesse, de tendresse et de délicatesse, elle mérite à elle-seule la visite.

S’il y a force du geste, enfin, dans le travail de Jean-Charles de Quillacq, qui est présenté actuellement à la galerie Marcelle Alix, c’est peut-être avant tout dans son aspect performatif, qui en est une part importante. Celui-ci ne s’était-il pas fait plâtrer les bras, lors d’un précédent festival Do Disturb, encore au Palais de Tokyo, et n’avait-il pas demandé à un collectionneur de s’occuper de lui en le nourrissant, le lavant, l’emmenant aux toilettes pendant plusieurs jours (c’était une manière d’illustrer littéralement la fonction de « curator », c’est-à-dire de quelqu’un qui prend soin) ? Et n’avait-il pas proposé, lors d’une autre biennale, à ceux que cela intéressait de faire de lui ce qu’ils voulaient (en dehors de tout acte de violence) en échange d’un moulage de leurs nez qu’il plaçait ensuite dans une couverture (certains, essentiellement de sexe masculin, ne s’en sont apparemment pas privés) ? Il y a chez l’artiste un fantasme de soumission, d’objectivation qui peut sembler étrange chez un homme au moment où les femmes se battent pour échapper à cette marchandisation (mais peut-être doit-on y voir un retournement dialectique qui lui permet au contraire de porter plus haut la subversion et la dénonciation ?). Et son exposition actuelle, Autofonction, qui est davantage composée de sculptures ou de pièces sur papier, ne dit pas autre chose.

On y voit des moulages, des prothèses, des pièces couchées qui épousent la forme du sol ou en équilibre instable sur une table (et même des photos de casting, puisqu’il a aussi voulu être acteur pour Alain Guiraudie). Mais c’est toujours le corps de l’artiste qui est mis en avant, un corps ouvert, offert et qui en jouit (sa galeriste prétend que les pièces relèvent toutes d’un plaisir masturbatoire et que la difficulté est de faire en sorte que ce plaisir puisse être partagé par le spectateur). De fait, le désir circule partout, et même dans les sortes de transferts qu’il réalise à l’acétone à partir de livres et qui font ressortir des formes étonnamment phalliques. Certains, dont je suis, peuvent préférer un rapport plus immédiat et moins fétichisé au corps et à la sexualité (il serait intéressant, par exemple, de comparer une sculpture de l’exposition représentant un jean à l’intérieur duquel Jean-Charles de Quillacq a placé des baskets et des chaussettes usagées avec une photo de Tillmans reprenant la même composition, mais dans une perspective beaucoup plus spontanée, beaucoup moins détournée). Mais on ne peut rester indifférent à ces pièces qui ne visent pas forcément la séduction plastique, mais qui semblent tellement incarnées (dans la composition de certaines, entrent même de l’urine de l’artiste ou des substances qu’il ingère) qu’elles titillent longtemps l’imagination et les sens du regardeur.

-Niele Toroni, Un tout de différences, jusqu’au 25 juillet à la galerie Marian Goodman 79 rue du Temple 75003 Paris (www.mariangoodman.com)

Rachel Rose, jusqu’au 13 septembre à Lafayette Anticipations, 9 rue du Plâtre 75004 Paris (www.lafayetteanticipations.com)

 -Jean-Charles de Quillacq, Autofonction, jusqu’au 25 juillet à la galerie Marcelle Alix, 4 rue Jouye-Rouve 75020 Paris (www.marcellealix.com)

-Images : Christo, la Mastaba de la Fondation Maeght. Photo Wolfgang Volz © Christo 2016 ; Vue d’exposition, Niele Toroni, Un tout de différences,  Empreintes de pinceau n°50 répétées à intervalles réguliers de 30 cm, Galerie Marian Goodman, Paris, 2020, Crédit photo : Rebecca Fanuele Courtesy de l’artiste et Marian Goodman Gallery ; vue de l’exposition Rachel Rose à Lafayette Anticipations (The Borns) photo : Andrea Rossetti ; vue de l’exposition Jean-Charles de Quillacq, Autofonction, à la galerie Marcelle Alix, photo Aurélien Mole.

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour La force du geste

Gascon dit: à

Oui, Rachel Rose surprenant: très belles les sculptures, mais on voit pas vraiment le lien entre les différentes vidéos

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