de Patrick Scemama

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La République de l'Art
L’art dans les abbayes

L’art dans les abbayes

Pour un artiste, exposer dans un lieu de culte, même désaffecté, ne va pas de soi : on peut difficilement faire abstraction du passé de l’endroit, on n’y montre pas n’importe quel type d’œuvres et l’architecture conditionne souvent l’accrochage et la présentation. Au Collège des Bernardins, par exemple, cette magnifique abbaye cistercienne du XIIIe siècle située au cœur de Paris et qui est devenue un carrefour de rencontres entre l’Eglise et la société contemporaine, c’est dans l’ancienne sacristie que l’on propose aux artistes, depuis quelque temps, d’intervenir. Une petite pièce toute en hauteur, avec des fenêtres en ogives, des arcs, sans aucune ligne droite, propice à la méditation, bien loin de l’architecture « carrée » du white cube. Cet automne, c’est Tarik Kiswanson qui a été choisi pour investir le lieu (le commissariat de ce cycle d’expositions a été confié à Gaël Charbeau).

Tarik Kiswanson, on l’avait découvert l’an passé au Salon de Montrouge (cf http://larepubliquedelart.com/montrouge-un-jeune-salon-sexagenaire/) avec d’étranges et séduisantes sculptures en laitons qui étaient à la croisée entre des masques de guerriers et des niqabs et, depuis, sa carrière a pris un envol fulgurant : entrée, quelques mois plus tard, dans la puissante galerie Almine Rech, exposition à Berlin chez Carlier/Gebauer et dans différents centres d’art comme le Pavillon Vendôme, etc. Il faut dire que la trajectoire du jeune homme n’est pas banale : d’origine palestinienne, mais né en Suède où son père, qui était souffleur de verre, avait émigré pour des raisons politiques dans les années 70, il a fait ses études à Londres et vit désormais à Paris. Cette question de l’identité et du brassage des cultures est bien sûr un des points essentiels de son travail, mais pas seulement : ce qui intéresse Tarik Kiswanson, c’est aussi les frontières de l’art, la manière dont on passe d’une discipline à une autre (il a aussi expérimenté la photo et la performance, collaboré avec des danseurs et des créateurs de mode). Pour lui, dont la grand-mère était brodeuse, il n’y a pas de distinction entre l’art et l’artisanat et certaines de ses pièces sont à la limite du design ou de l’objet utilitaire (il aurait pu, pour cette raison, être présent dans la section contemporaine de l’exposition L’Esprit du Bauhaus actuellement aux Arts décoratifs (cf http://larepubliquedelart.com/le-bauhaus-est-toujours-vivant/). C’est dire si son intervention dans ce lieu si riche en spiritualité qu’est cette ancienne sacristie était attendue.

Kiswanson 2Force est de reconnaître qu’elle déçoit beaucoup. Car les trois sculptures que l’artiste a imaginées dans ce métal poli avec lequel il travaille maintenant régulièrement et qui est censé nous renvoyer une image déformée, outre qu’elles apparaissent peu créatives sur le plan de la forme, ne font pas preuve d’une grande richesse sur le plan conceptuel. Voulant jouer avec la hauteur du lieu et avec le fait que « le plafond semble faire « plier » l’architecture », il a conçu trois pièces en lanières de de métal, de tailles différentes, qui sont comme des fleurs renversées suspendues au plafond par un simple fil et à l’intérieur desquelles le spectateur peut entrer pour s’isoler. L’idée étant que celui-ci puisse s’y recueillir, s’y soustraire du monde, tout en restant en contact avec lui, et que le reflet de l’ image qu’il peut apercevoir le renvoie à lui-même. C’est soigné et élégant, très réussi sur le plan technique (cette manière de jouer sur l’élasticité du métal !), mais peut-être un peu trop « design », justement, un peu trop joli, pour être vraiment profond et émouvant.

On est d’autant plus déçu que dans ce même lieu, il y a quelques mois, Stéphane Thidet avait conçu une installation qui est sans doute une des plus belles qu’on ait pu voir récemment et que, pour une raison que je m’explique pas (le temps sans doute), je n’avais pas commentée. Il s’agissait de deux troncs d’arbres morts, l’un vertical, l’autre horizontal, qui tournaient sur eux-mêmes et décrivaient des cercles dans un bassin d’eau placé sous eux. L’ombre des troncs ainsi que les mouvements effectués dans le liquide se reflétaient, grâce à un savant éclairage, sur les murs nus de la sacristie. Le tout avait un aspect hypnotique, qui fait que l’on aurait pu rester des heures devant cette chorégraphie majestueuse. Et pour en souligner à la fois l’austérité, la poésie et le caractère méditatif qui conviennent si bien au lieu, l’artiste l’avait intitulée : « Solitaire ».

On retrouve ce même Stéphane Thidet, qui mène une carrière discrète, mais non moins intelligente (on avait déjà remarqué sa cabane, au Palais de Tokyo, à l’intérieur de laquelle la pluie tombait, cf http://larepubliquedelart.com/inside-voyage-interieur/, ainsi que l’œuvre qu’il présente actuellement au Mac/Val, dans le cadre de l’exposition L’Effet Vertigo), à l’Abbaye de Maubuisson, cette autre superbe abbaye cistercienne construite au XIIIe siècle dans les environs de Paris et qui consacre elle-aussi une partie de ses activités à l’art contemporain. Là, ce sont plusieurs sculptures, installations sonores ou vidéos que présente l’artiste dans les différents espaces dont il dispose. La première, Un peu plus loin, renvoie à un lac asséché californien, Racetrack Playa, célèbre pour ses rochers qui se déplacent mystérieusement à sa surface. Pour l’évoquer, Stéphane Thidet a recouvert la salle dite « des religieuses » d’une couche d’argile lisse et il y a déplacé des rochers pour laisser de longues empreintes dans le sol aride. Ce qui rend la pièce belle, outre son caractère minimal et lunaire, c’est qu’elle fige le mouvement, qu’elle joue de cette dualité entre ce qui est animé et inanimé, de ce qui fut et de ce qui est.

La deuxième (en fait, il n’y a pas d’ordre et on peut les visiter de la manière qu’on veut), dans la salle du parloir, s’intitule D’un soleil à l’autre. Il s’agit cette fois de deux gongs, éclairés dans une pièce noire comme deux astres, qui  vibrent au rythme des fréquences de planètes, notamment le soleil, captées grâce à une antenne radio installée dans le parc de l’abbaye. Ici, le son devient matière (c’est un élément à partir duquel travaille souvent Stéphane Thidet pour créer des environnements immersifs) et la technicité est au service d’un très beau voyage immobile.
Thidet 1La  troisième, dans la salle du chapitre, Insomnies, aligne des lits comme dans un dortoir ou un hôpital et fait écho aux anciennes moniales de Maubuisson qui dormaient à l’étage de l’Abbaye. Les matelas qui couvrent ces lits sont traversés par des arbustes de gattilier (appelé également « arbre au poivre »), qui étaient cultivés par les moines et dont la vertu principale était de préserver des tentations de la chair. Jouant, non sans humour, avec l’histoire du lieu et la question du corps, Stéphane Thidet flirte avec le surréalisme et met l’élément naturel au cœur de ses préoccupations.

Si on y ajoute une très belle vidéo, Half Moon, qui est la seule œuvre qui n’a pas été créée in situ et qui montre, par l’intermédiaire d’une caméra de surveillance, des animaux sauvages (biches, renards, etc.) envahissant le parc d’une luxueuse villa des environs de Los Angeles, on mesure l’importance et la diversité du travail de l’artiste. Par des gestes extrêmement simples, des « déplacements » comme il aime le dire lui-même, il opère une faille dans des situations quotidiennes qui les rendent soudain étranges et perturbantes. « A considérer ses œuvres, écrit Jean de Loisy, le regardeur s’étonnera sans doute de la mutation qu’y subit le réel, alors que l’essentiel des caractéristiques qui l’organisent est respecté et que leur apparence nous éloigne assez peu du vraisemblable. » Et pour le coup, il fait parfaitement  entrer son travail en interaction avec le lieu qui l’abrite. Cette exposition s’appelle : « Désert », elle a valeur d’initiation et elle évoque directement les notions de retraite, de prière et d’introspection. L’image du désert est une image de vide, d’inconnu, mais aussi une image de contemplation et de silence. Comme le disait Balzac, dans la nouvelle Une passion dans le désert : « Le désert, c’est Dieu sans les hommes. »

ONGOING REFLECTION – You, Me, So Many de Tarik Kiswanson, jusqu’au 18 décembre au Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy 75005 Paris (www.collegedesbernardins.fr)

Désert de Stéphane Thidet, jusqu’au 27 août 2017 à l’Abbaye de Maubuisson, Avenue Richard de Tour, Saint-Ouen l’Aumône (95)

A noter que l’entrée de ces deux expositions est gratuite.

 

Images : Stéphane Thidet, Un peu plus loin, photo Marion Benoist, Courtoisie de l’artiste et des galeries Aline Vidal et Laurence Bernard ; Tarik Kiswanson, ONGOING REFLECTION Collège des Bernardins by voyez-vous (VV) ;  Stéphane Thidet, Insomnies, photo Marion Benoist, Courtoisie de l’artiste et des galeries Aline Vidal et Laurence Bernard.

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