de Patrick Scemama

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La République de l'Art
L’art de la réserve

L’art de la réserve

 

 

Ce qui surprend dans le travail d’Emmanuel Régent, c’est la manière dont sont juxtaposées, au sein d’une même pratique, des œuvres qui apparemment appartiennent à des formes et des registres différents : des dessins réalistes au feutre noir, extrêmement travaillés, et qui relèvent d’une technique classique ; des peintures sur lesquelles sont étalées, selon un ordre établi,  plusieurs couches de couleurs et que l’artiste ponce pour en révéler le cœur intime, parfois jusqu’à la trame de la toile ; des objets, comme posés là, véritables objets trouvés (un sac ,des bandes de papier de verre bleu) ou à peine modifiés par la main de l’artiste (une grille lacérée, un cadenas scié). On pourrait penser que plusieurs plasticiens sont passés par là ou qu’il s’agit d’une exposition collective, mais une mise en regard attentive des pièces permet de comprendre qu’il s’agit bien de la même main et que l’œuvre, dans sa diversité, fait preuve d’une subtile mais solide cohérence.

C’est ce que permet un bon accrochage, comme l’était celui de l’expositions qui s’est tenue l’hiver dernier au Musée d’Art Moderne et Contemporain (MAMAC) de Nice. On y voyait par exemple une de ces peintures poncées que l’artiste appelle « Nébuleuses », tant elles font penser à ces astres flamboyants qui surgissent dans la nuit, à côté d’un dessin au feutre qui représente la sortie d’un tunnel routier vue de l’intérieur. Les deux œuvres faisaient face à une sculpture précieuse qui n’était autre, placée sur un socle, qu’une rafle de raisin trempée dans de l’or (« Raissa »). Et d’emblée, on comprenait ce qui réunissait ces trois pièces et leur donnait un dénominateur commun : la lumière. Car c’est bien la lumière qu’Emmanuel Régent, en ponçant, va chercher dans l’épaisseur de la matière, allant jusqu’à donner l’impression que la toile est rétroéclairée, c’est bien la lumière qu’il exalte en montrant la sortie de la nuit et c’est bien d’un habit de lumière qu’il pare ce rebut qui, sinon, aurait fini à la poubelle. Emmanuel Régent vit dans le Sud, près de Nice, à Villefranche-sur-Mer, et cette lumière fait partie de son quotidien. Comme les nombreux artistes qui sont venus la chercher en s’installant dans la région, elle nourrit son travail, mais jamais de manière explicite, anecdotique ou pittoresque.

CRE001 Nébuleuse (Chantal), acrylique sur bois, 30 x 37 cm, 2011Car plutôt que de lumière, c’est d’éblouissement qu’il faudrait parler. La lumière présente dans les œuvres de l’artiste éclate, aveugle, éclabousse. Elle dissipe les ombres et élimine les contours, à l’instar des flashs de photographes (une série de dessins présente dans l’exposition montrait d’ailleurs des touristes asiatiques se livrant à leur pratique chérie de la photographie). Elle a la fugacité d’une apparition, comme ces images que les nouvelles technologies font surgir d’un peu partout aujourd’hui ou ces radiographies médicales que l’artiste apprécie tant et qui font que bon nombre de ses dessins ou peintures ont un aspect pixellisé. Mais en même temps – ou parce -qu’elle révèle, elle blanchit, efface et fait peu à peu disparaître les êtres et les choses. L’art d’Emmanuel Régent est un art du moins, de la disparition, de l’absence. Il privilégie le blanc, la réserve, comme ces artistes orientaux qui semblent suggérer ainsi que la vérité est ailleurs, pas forcément dans ce qui est montré, mais dans ce qui est à côté, le hors-champs. Dans ses dessins de manifestations ou de files d’attente (des séries réalisées à partir d’images trouvées sur Internet) ne subsistent que des silhouettes désincarnées qui errent, sans qu’on sache désormais l’objet de leur revendication ou de leur attente ; dans ses dessins maritimes (« Mes chemins de ronde », une série qui reprend toujours le même motif de rochers situés sur le chemin de son atelier), la mer varie d’intensité selon le jour et l’heure, la fatigue de l’artiste ou son intention de la montrer intense ou juste esquissée. Et ce blanc, cette réserve, c’est aussi l’espace qu’Emmanuel Régent laisse à l’imagination du regardeur et qui donne à son travail toute sa dimension conceptuelle. C’est à celui-ci de l’investir ; c’est à lui, comme disait Marcel Duchamp de « faire l’œuvre ».

D’oriental, le travail de l’artiste n’a donc pas que l’aspect formel. Il en découle une philosophie du temps, un éloge de la lenteur, peut-être une certaine forme de sagesse. Dans un entretien donné à Daria de Beauvais, au moment de son exposition au Palais de Tokyo, en 2010 (il avait été lauréat du Prix « Découverte ») , il disait vouloir « prendre le temps du faire, organiser sa gymnastique, user des centaines de feutre, remplir du noir, préserver du papier, dessiner pour mieux voir en dehors de la feuille »… On ne saurait mieux définir un mode de vie qui exalte la contemplation et qui est à l’opposé de la rapidité oppressante et de l’obligation de rentabilité de notre monde d’aujourd’hui.  Presque un acte de résistance. D’ailleurs Emmanuel Régent est aussi  pêcheur. Dans ce même entretien, il dit pêcher autant qu’il dessine, c’est-à-dire « presque quotidiennement ». Et il explique comment une activité nourrit l’autre : « Je pratique principalement la pêche à la palangre qui consiste à déposer la veille au soir puis à relever au lever du soleil, une ligne horizontale de 60 hameçons entre 30 et 80cm de fond. C’est un gros temps de préparation, où il faut avant et après chaque calage entretenir la palangre. C’est à ce moment-là que je rêve aux poissons du lendemain, c’est ce simple espace de spéculation que je recherche ». Et c’est dans cet espace bien sûr que l’œuvre trouve sa source…

Nul doute que dans la tempête déchainée et parfois incontrôlable de l’art d’aujourd’hui, à l’abri des tsunamis médiatiques et autres grosses vagues de l’air du temps, Emmanuel Régent, qui est finaliste du Prix Canson du dessin et qui vient d’avoir une exposition personnelle à la galerie Analix Forever à Genève,  garde un cap déterminé et serein, discret et parfaitement assuré.

L’exposition des finalistes du Prix Canson se tient jusqu’au 16 juin au Petit-Palais  à Paris.

Images : Le Chemin de mes rondes 5, 2010, feutre encre pigmentaire sur papier arches, 56 X 76 cm ; Nebuleue (Chantal), acrylique sur bois, 30 X 37 cm, 2011.

 

 

 

 

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