de Patrick Scemama

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La République de l'Art

Le grand n’importe quoi

OLes aventures de la vérité, peinture et philosophie : un récit. Quel beau titre ! Et quelle ambition ! C’est celle affichée par Bernard-Henry Lévy pour l’exposition qu’il a conçue cet été pour la Fondation Maeght de Saint-Paul de Vence. Une exposition décidée il y a deux ans (le philosophe est un habitué de Saint-Paul), qui a donné lieu à un épais catalogue paru chez Grasset  et surtout à un prêt considérable d’œuvres, venues aussi bien de musées que de collections privées, voire même à la création d’œuvres spécialement créées pour l’évènement  (une grande toile de Kiefer, par exemple, ou une photo de Pierre et Gilles).

Malheureusement, la montagne accouche d’une souris. Car rien ne convainc dans cette exposition ; tout semble plutôt fait pour montrer les œuvres qui plaisent à BHL, mais sans réelle justification. Mais reprenons depuis le début. Le discours qu’entend tenir le philosophe autour de ce sujet passionnant que sont les rapports entre la peinture et la philosophie (tiens, pourquoi simplement la peinture et pas d’autres formes d’art comme la sculpture, pourtant présente dans l’expo, ou la vidéo ou les installations ? Comme si la seule forme d’art digne de dialoguer avec la philosophie était la peinture !), ce discours donc s’articule autour de sept séquences, rythmées comme un des meilleurs épisodes de Dallas. Dans la première, La Fatalité des ombres, BHL part du platonisme qui excluait l’art de la Cité, parce qu’il était du côté, « non de l’être, mais de l’ombre, du reflet, du simulacre, du semblant, du disparaître ». Dans la deuxième, Technique du coup d’Etat (titre très BHLien), il veut montrer comment les peintres, pour légitimer l’image, ont repris le dessus, dès le Moyen-Âge, en inventant la fable de Sainte Véronique, une jeune juive qui, à la sixième station du Calvaire, offre son voile au Christ et voit s’y imprimer son visage. Dans la troisième, La Voie royale, il fait éclater le triomphe des peintres, qui prennent le pas sur les philosophes en les accusant à leur tour d’être du côté du reflet et des apparences. Dans la quatrième, Contre-Être, il s’en réfère à Nietzsche qui aurait permis à la peinture à rompre les amarres avec les « quais de l’Etre », à ne plus renvoyer qu’à elle-même. Dans la cinquième, Tombeau de la philosophie, il va même plus loin en évoquant la peinture qui, prenant le relais de la philosophie, « l’humilie, la moque, la dévore ». Dans la sixième, La Revanche de Platon, c’est la contre-offensive de la philosophie qui, répondant à l’agression, « neutralise la peinture par l’idée ». Dans la septième, enfin, La Grande Alliance, c’est la réconciliation, là « où l’on voit les peintres faire penser les philosophes et les philosophes animer la main des peintres ».

Reyer Jacobsz van Blommendael, Socrate ses deux +®pouses et Alcibiade 300dpiSoit. Mais outre que ce match en sept rounds donne une image totalement fantaisiste de l’histoire de l’art (La peinture et la philosophie ont-elles toujours entretenu, d’abord, des rapports aussi conflictuels ? Et peut-on dire qu’après Nietzsche, la peinture n’a plus renvoyée qu’à elle-même, alors qu’au contraire, c’est le moment où elle cherche le plus la vérité au-delà de l’apparence ? Enfin les peintres ont-ils jamais essayé d’humilier la philosophie ?), il ne tient pas du tout la route sur le choix des œuvres pour l’illustrer. Car si les deux premières séquences s’en sortent à peu près (des œuvres autour de la Caverne de Platon pour la première – mais que vient faire la sérigraphie de chaussures avec poussière de diamant de Warhol ou même la tache de graisse de Beuys au milieu de tout cela ?- et des œuvres de Vouet ou d’un anonyme flamand renvoyant à Sainte Véronique pour la deuxième), que dire de la troisième qui, si l’on s’en tient au découpage fait par BHL, couvre au moins quatre siècles de l’histoire de l’art ? On y voit côte à côte et sans la moindre justification des œuvres de Picasso, Sophie Calle, Rubens, Victor Hugo, Picabia, Philippe de Champaigne, Fernand léger, Jean-Michel Basquiat… j’en passe et des meilleurs. Tout cela n’a aucun sens, une œuvre pourrait prendre la place d’une autre sans que cela gêne quoi que ce soit et, pour tout dire, on a le sentiment d’un grand n’importe quoi. Les autres séquences ne s ‘en tirent guère mieux, faisant même preuve de naïveté (dire qu’avec sa toile, Les Vacances de Hegel, qui représente de manière très malicieuse un verre d’eau perché sur un parapluie ouvert, Magritte « ne continue pas Hegel, mais le dépasse…Il accompagne par la peinture ce dépassement de l’hégélianisme qui est la grande aventure  de la pensée moderne. » relève d’une véritable naïveté) ou d’incompréhension (comment peut-on écrire, à propos de portraits de Proust en canevas de Francesco Vezzoli, qui ne sont que des œuvres queer, ironiques et drôles : « Quand le texte proustien fait penser la main de l’artiste » ?).

On le voit, cette exposition est affligeante. Sous prétexte de discours philosophique, tout n’y renvoie qu’à la subjectivité et à l’ego surdimensionné de son auteur. C’est d’autant plus dommage qu’on imagine l’effort tant en terme d’organisation qu’en terme financier qu’elle a dû représenter. Et elle montre des œuvres qui, prises indépendamment, sont de très grandes qualités (on est heureux, en particulier, de retrouver une toile signée à la fois par Gilles Aillaud, Arroyo, Francis Biras, Lucio Fanti, Fabio Rieti et Nicky Rieti, La Datcha, toile qui représente Althusser, Barthes, Lacan, Lévi-Strauss et Foucault et qui avait disparu depuis 1969). Cerise sur le gâteau, un petit fascicule est distribué à l’entrée et qui commente les différentes œuvres (je l’ai déjà pas mal cité dans cet article). Je ne résiste pas à le faire encore une fois : à propos d’une pièce d’Anthony Goicolea, Super, qui montre en positif et en négatif des gens autour d’une table, voilà ce que BHL écrit : « L’ombre de la Cène. Sa forme dégradée. Pourquoi pas ? ça tient toujours. » Une même désinvolture est à l’œuvre dans toute l’exposition.

Les aventures de la vérité, peinture et philosophie : un récit, Fondation Maeght, 06570 Saint-Paul de Vence, jusqu’au 11 novembre (www.fondation-maeght.com)

Nature morte aux grenadesPS : A propos d’exposition qui mélange tout et n’importe quoi, mais de manière beaucoup plus légère et beaucoup moins prétentieuse, je ne vous ai pas signalé, dans le cadre d’Un Eté pour Matisse, l’exposition qui se tient au Palais Masséna, qui a été « curatée » par le responsable de la manifestation, Jean-Jacques Aillagon him-self, et qui s’intitule Palmiers, palmes et palmettes. Comme son titre l’indique, le thème en est la représentation du palmier, qui a été introduit sur la Côte d’Azur au milieu du XIXe siècle et qui en est devenu le symbole. On y voit donc des œuvres d’artistes du XXe qui l’ont beaucoup peint (Matisse, bien sûr, mais aussi Dufy ou Picasso), à côté d’œuvres anciennes (de nombreuses scènes de bataille où figure la palme du vainqueur), des œuvres religieuses (la palme de la paix), des œuvres contemporaines (des photos de Youssef Nabil ou le « palmier » d’Yto Barrada) ou des affiches publicitaires vantant les charmes de Nice avec palmier à l’appui. C’est charmant, instructif, bien fait et le Palais Masséna est un havre de fraîcheur. Bref, une parfaite exposition pour l’été.

Palmiers, palmes et palmettes, Musée Masséna, 65 rue de France 06000 Nice, jusqu’au 23 septembre (matisse2013.com)

 

Images :

-Gilles Aillaud / Eduardo Arroyo / Francis Biras / Lucio Fanti / Fabio Rieti / Nicky Rieti, La Datcha, 1969. Huile sur toile, 225 x 425 cm. Collection particulière © Photo Amando Casado/ Adagp, Paris 2013

-Reyer Jacobsz. van Blommendaell, Socrate, ses deux épouses et Alcibiade, 1675. Huile sur toile, 210 x 198 cm. Strasbourg, Musée des Beaux-Arts © Photo musées de Strasbourg, Mathieu Bertola

-Henri Matisse, Nature morte aux grenades, 1947, huile sur toile, Musée Matisse Nice, © Succession H. Matisse, photo: François Fernandez

 

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commentaires

27 Réponses pour Le grand n’importe quoi

Jacques Barozzi dit :

Entre BHL et Jean-Jacques Aillagon, la palme va sans conteste au second !

Jacques Barozzi dit :

Près d’un demi siècle avant Garibaldi, Nice avait déjà vu naître l’aîné de ses deux plus illustres gloires internationales : André Masséna (1758-1817). Un républicain, comme son cadet, mais plus pragmatique et moins idéaliste que lui, et dont le destin ne fut pas moins romanesque, voire rocambolesque. De condition encore plus modeste que Garibaldi, Masséna, orphelin de père à 6 ans, apprenti mitron à 9, puis employé dans la fabrique de pâtes de son oncle ensuite, s’embarqua comme mousse à 14 ans et s’engagea dans l’armée française trois ans plus tard, sans jamais n’avoir suivi aucune scolarité. Grâce aux opportunités offertes par la Révolution et l’Empire, il parvint cependant à se hisser jusqu’au rang de Maréchal de France ainsi qu’aux titres de Duc De Rivoli et de Prince D’Essling ! Pas mal pour le pauvre rejeton d’une famille de Piémontais, devenus depuis plusieurs générations cultivateurs et bergers à Levens, sur les hautes collines du nord de Nice, d’où sont grand-père était descendu pour s’établir, ainsi que son père, comme marchand d’étoffe dans la vieille ville. Napoléon disait de lui : « Il était décidé, brave, intrépide, plein d’ambition et d’amour-propre, son caractère distinctif était l’opiniâtreté. Il n’était jamais découragé… » Mais l’Empereur lui fit aussi une réputation de brigand. Disons que, comme la majestueuse place centrale qui porte aujourd’hui son nom et permet une harmonieuse transition entre la vieille et la nouvelle ville, Masséna, sujet italien à l’origine, offre un exemple d’ « intégration » particulièrement réussie dans l’histoire de la France. Nice s’en enorgueillit et baptisa également de son nom le principal lycée et le plus ancien musée de la ville.

Jacques Barozzi dit :

D’ailleurs le paradigme de départ de BHL me parait déjà oiseux, voire foireux. Plutôt que la peinture (les arts plastiques) et la philosophie, il eut été préférable de confronter la première discipline artistique à la littérature, les deux n’étant pas réductibles à l’idée mais ont à voir avec la beauté.

versus dit :

Votre titre n’est-il pas un peu réducteur?
Je n’ai pas encore vu cette exposition mais suis en pleine lecture du livre/catalogue des Aventures de la vérité de BHL.
Et cela vaut intérêt, croyez-moi.
Outre la manière bien particulière de se mettre en scène dans ses recherches et ses relations mondaines, notre philosophe nous instruit sur « son monde » de l’art. Et rien que pour cela, je trouve ce livre instructif.
Pour qui connait un peu ce monde là, on voit bien se dessiner les rapports de la critique appointées et de ses commanditaires, le mélanges de l’art contemporain placement et la recherche de la caution symbolique auprès d’artistes essentiels.
La philosophie de l’art, son histoire, ses problématiques sont traversées en coup de vent.
Il est vrai que le coup de téléphone reçu à St. Paul à minuit pour « faire baisser la valeur d’assurance du Cosme Tura de 55 à25 millions d’euros », cela vaut son pesant de cacahouètes!

Versus dit :

On peut dire plutôt, une traversée de la philosophie, chemise au vent!
Il faut encore noter l’absence totale de références aux textes philosophiques concernant les conceptions sur l’art.
Survoler les problématiques de l’esthétique contemporaine en citant furtivement J.L. Nancy, Badiou, Didi-Huberman et Daniel Arasse enfin par la seule citation sans explication de son  » On y voit rien! », c’est un peu court!
Rien que pour son « obsession », la vera iconica, on aurait pu s’attendre à une recherche, une confrontation des sources de recherches philosophiques. Marie-José Mondzain, par exemple, même pas citée..
(…)

admin dit :

Je n’ai pas lu le livre/catalogue et ne peux donc pas le juger. Je ne doute pas que, sur papier, les explications de BHL ne manquent pas de brio. Il n’empêche que les choix opérés pour l’expo ne semblent jamais vraiment justifiés.

Versus dit :

Cher administrateur,
(Êtes-vous Patrick Scemama?)
Je ne pense pas que son texte ait du brio, bien au contraire!
Il est instructif, ai-je écrit, j’insiste, en ce qui concerne un certain milieu de l’art et cela étalé avec une certaine complaisance pour ne pas dire une complaisance certaine.
De Gagosian à C. Millet, la boucle est bouclée de son milieu relationnel, du moins de celui qu’il veut bien rendre public à des fins d’auto-valorisation.
On est dans l’anecdote auto-hagiographique d’un tintin au pays du marché de l’art, avec une certaine naïveté ( vous l’avez vous-même souligné dans votre présentation)assez sympathique pour l’occasion.
On est dans l’épate plouc, ( bon sang, quelles fréquentations !)alors que vous savez qu’il existe aussi chez de très grands peintres vivants une simplicité d’accueil et de réception.
Bref, il est très peu question de rapport de l’image à l’idée ou de la peinture et de sa traduction en concept ( il « glisse » sur Deleuze et son fameux concept/percept).
C’est dire le survol, sans parachute de secours, de son Odyssée de St. Paul!
Bien à vous.

Jacques Barozzi dit :

Pour moi le jardin de pelouses et de planches, ombragé de pins majestueux, de la fondation Maeght est un lieu magique auquel l’on ne saurait toucher et en déflorer l’esprit : nature méditerranéenne et sculptures contemporaines !
A côté, le merveilleux village fortifié de Saint-Paul-de-Vence est devenu un souk touristique, que l’on peut désormais éviter, hélas !

Passou dit :

Bien vu, cher Patrick Scemama. L’ai-je bien descendu ? Parfaitement. A la mesure de la prétention du curateur. A défaut de m’être transporté jusqu’à St Paul de Vence pour l’occasion, j’ai lu le catalogue et suivi l’accrochage sur le site « La Régle du jeu ». Un monument de bêtise prétentieuse. BHL est aussi aveugle à la peinture que sourd à la musique. L’art est absent de ses préoccupations littéraires. Voilà pourquoi sa littérature est sans voix. Aucune oreille, aucun regard. Cette expo n’est qu’une station de plus dans son chemin de croix malrucien. Il instrumentalise la peinture au profit de la construction de sa propre statue, la seule image qui l’ait jamais intéressé. Patrick vous êtes l’un des rares à n’avoir pas été corrompu par l’invitation au vernissage avec tout ce que cela suppose. Le réseau BHL, sa vraie réussite, incontestable, a une fois de plus bien fonctionné, aussi bien pour une expo que pour un livre. Et Harry Bellet, d’ordinaire mieux inspiré dans Le Monde, d’annoncer que ce catalogue sera le bréviaire des futurs jeunes curateurs ! Comme si ils allaient disposer des moyens financiers de BHL, de son accointance avec Pinault, de ses relations avec les collectionneurs etc pour monter une expo !
Un détail : Kiefer réalisant une oeuvre pour BHL, c’est un bobard mégalo lancé par l’intéressé et repris dans toute la presse. J’ai vérifié : BHL a fait demander une oeuvre à Kiefer (ils ne se connaissent pas), BHL a été invité à chercher ce qui lui plairait dans les réserves du galerie Tadeusz Ropac, il a choisi une oeuvre assez ancienne d’ailleurs et voilà tout…

Versus dit :

Bonjour à Jacques et Passou ainsi qu’à notre hôte!
Jacques, pour le déplacement à St Paul, il vous faut passer à Vence plutôt, à la Galerie Chave voir l’exposition de mon ami Pascal Verbena..
http://galeriechave.com/artiste-pascal-verbena.html
Et arrêtez-vous enfin à Marseille! ( Si votre copain ne vous héberge pas gratos comme vous l’avez publiquement annoncé chez Passou,j’ai découvert des chambres d’ hôtes avec jardins intérieur et citronniers en plein centre ville, propriété de deux anciens camarades de classe terminale. Ça ne s’invente pas!
( Plus sérieusement, il faudra revenir sur « La Datcha »…)

Versus dit :

Oui, « La Datcha », à comparer avec « Au rendez-vous des amis » de Max Ernst, 1922..y’a pas photo, il s’agit d’un remake!

Versus dit :

..Ou d’un clin d’œil critique cynique référencé..pour qu’ Arroyo l’ait planqué pendant autant de temps!

Versus dit :

Sûrement un  » Au rendez-vous des ennemis », cette Datcha!

bouguereau dit :

tes

bouguereau dit :

bon pisqu’on veut pas dmes poss..’lut

Versus dit :

Arroyo a sûrement opéré là, avec ses amis, ce qu’il a opéré avec l’ histoire de l’ Espagne franquiste ( Cf. son « Trente cinq ans après » in 10/18 publié en 1974 pour la traduction française.)
L’entretien liminaire avec Bernard Lamarche Vadel est significatif en ce qui consiste à « refaire » l’histoire, comme son  » Miro refait ».
Comble d’ironie involontaire, on ressort cette toile quasi inconnue à la Fondation Maeght – le surréalisme revisité ainsi que son histoire avec un de ses peintre emblématique, Miro que la fondation Maeght met en avant avec des prêts conséquents au Musée-fondation au Landernau de l’art, chez Michel Edouard Leclerc!

admin dit :

La toile de Kiefer est en tous cas annoncée à Saint-Paul comme ayant été spécialement créée pour l’expo. Quant à La Datcha, il est clair qu’elle est plus intéressante pour ce qu’elle raconte à la fois des gens représentés sur la toile et des gens qui l’ont peinte que pour ses réelles qualités picturales (c’est une œuvre doublement cryptée).

Versus dit :

Il me semble même que BHL, au vu de cette peinture collective mais fortement dirigée à mon sens par Arroyo, n’a pas été au bout de l’ histoire de sa « déconstruction », celle comme le dit Arroyo dans le texte ci-dessous : » Réévaluer pour moi est donc sortir la peinture de l’Art, sortir l’œuvre peinte de l’idéologie de l’œuvre ».
( Ce tableau se situant dans la suite de ses « réfections » 1967..1969…

EA.( Edouardo Arroyo) Rien de plus détestable que la peinture militante comme tu l’appelles, parce qu’elle ne peut être que rhétorique et non vécue. Je ne crains pas les menaces de ce que tu énonces ; dans les tableaux tout peut se passer et ce terrain est toujours une extraordinaire surface d’argumentation. J’ai voulu dans cette série violenter la peinture mais jamais la réduire, la violenter pour mieux m’en servir. On peut parler de peinture mais aussi d’images ; à la fin de ce livre il y a une photo qui représente une voiture qui a sauté au troi­sième étage d’une église : le cercueil de Carrero Blanco ; il faut être espagnol, avoir vécu là-bas, avoir lu Quevedo, pour se rendre compte de l’énorme concen­tration historique d’éléments condensés dans cette carte de Noël joyeuse et inattendue, l’image était trop forte pour que l’on puisse intervenir, la vérité était présente dans chaque centimètre carré de cette image, il fallait simplement la titrer, mettre en dessous : « Ami­ral Luis Carrero Blanco ». Comment codifier alors lors­qu’il s’agit toujours d’utiliser tous les moyens possibles et imaginables pour que le discours passe, pour que les voix s’entendent et que la réalité se manifeste dans sa violence irrécupérable.

BLV.( Bernard Lamarche-Vadel) Pour suite de ce que tu dis : est-il pensable que l’activité du peintre puisse être de titrer la réalité ? C’est me semble-t-il du même coup ôter à la peinture sa fonction spécifique : perturber le plus violemment possible l’axe de la désignation, de la reproduction, atteindre le plan des coups d’intensité.

EA. C’est possible que les éléments que tu annonces soient vrais, mais mon propos serait d’écarter ces entraves (la désignation, la reproduction). Je ne vois pas pourquoi tu veux limiter l’angoisse du résultat final du tableau, une énorme quantité de souvenirs, d’états présents, de volonté et d’astuces pour que le discours soit toujours pénétrable et jamais encastré dans l’his­toire de l’art. Il y a un mot qui attire mon attention dans ce que tu dis : « titrer la réalité ». Et c’est juste, c’est une pratique qui m’est propre, je ne peux pas concevoir un tableau sans titre. Titrer une photo, titrer un document, c’est l’adopter, c’est le faire, le posséder, c’est le faire
rentrer dans l’axe d’un comportement, d’une attitude. Ma peinture, effectivement, titre la réalité, étant donné que j’ai cru toujours à la force de l’image ; par exemple quand l’étudiant R. Juano Casanova saute par la fenêtre à l’arrivée de la police dans son domicile de Madrid ou quand la femme du mineur Constantina Ferez Mar-tinez est tondue par la police, ces titres de noblesse resteront certainement historiquement plantés en bas d’une image (peinture) comme honte et saleté de 35 ans de dictature.

BLV. Ton livre, à sa façon, « refait » l’histoire espa­gnole contemporaine. Afin d’organiser le placement de cette publication dans ton travail de peintre, il me semble nécessaire d’opérer un retour en amont. Jusqu’à l’exposition « Mirô refait » (Biennale de Paris 1967) qui, on s’en souvient, fit quelque scandale, tu repeignais alors Mirô, tu opérais la réévaluation de l’œuvre de Mirô face à l’événement de l’Espagne franquiste dont il était devenu l’un des symboles, même malgré lui.
EA. Dans ce livre, je ne voudrais pas « refaire » l’his­toire pessimistement, comme il se doit. Je ne fais que la subir ou la constater : c’est la même chose, si c’était possible aussi, la modifier. Effectivement, entre « Mirô refait » et le travail de ce livre une correspondance étroite existe : puisqu’il s’agit toujours de l’Espagne, j’ai peint pour « Mirô refait » une œuvre qui ne me plaisait pas. J’ai refait les tableaux comme j’aurais voulu que Mirô les fasse. C’est-à-dire en comprenant qui il était et d’où il venait.

BLV. Qu’en est-il actuellement de ce mode de. déconstruction par la force de la réévalution dans la suite de « Mirô refait » ?
EA. Entre 1967 et aujourd’hui le temps est passé, mais pas pour ce que tu appelles déconstruction. Je pense que dans ma pratique de peintre je continue à décons­truire. C’est un des rôles que j’ai toujours revendiqués ; déconstruire, le mot est bon. Même si cette polémique de la mort de l’art en relation avec la mort de la pein­ture n’a plus cours, étant donné que des événements plus ou moins récents ont donné raison aux gens qui considèrent que la peinture est un moyen efficace et collé à l’histoire, je continue à affirmer que par la pratique même de peindre à l’huile, pour banal que cela puisse paraître, est condensée toute cette idée de la réévavaluation dont tu parles : accepter la discipline que pose le tableau, lutter contre la division agonisante qui a rendu l’ histoire de l’art semblable à un parcours en chemin de fer, avec ses retards, ses attentes et ses stupides accélérations. Réévaluer pour moi est donc sortir la peinture de l’ Art, sortir l’ oeuvre peinte de l’idéologie de l’ œuvre. »
Arroyo Trente cinq ans après collection 10/18 1974.

Versus dit :

« lutter contre la division agonisante qui a rendu l’ histoire de l’art semblable à un parcours en chemin de fer, avec ses retards, ses attentes et ses stupides accélérations. » Arroyo, opus cité.
Et faut-il ajouter, actualité internationale oblige, ses déraillements!

xlew.m dit :

C’est vrai que la presse a eu tendance à rendre compte des jugements et attendus du commissaire Lévy avec plutôt pas mal de bienveillance, mais n’y voyons pas qu’aveuglement ni manifestation de complaisance, le projet annoncé est bien-là, dans toute l’obscénité (au sens baudelairien lorsqu’il contemplait l’exposition d’une merveilleuse charogne) de son ambition proclamée. The man knows how to deliver the goods. Cela rend certains nerveux, je les comprends plus qu’un peu pour m’être moi aussi forcé à entrer dans la prose béhachélienne toujours aussi prompte à vous jeter au fond du puits du plus noir des déconcertements. Mais comme c’est bon aussi quelquefois de perdre contenance devant un texte, de laisser même un peu sa raison oublier que certaines circonstances de la vie lui interdisent absolument le droit d’accéder à la moindre parcelle sauvage donnant sur les champs en jachère de la divagation mentale. B-H L., en bon ardent néo-surréaliste (son non-catalogue rappellerait peut-être légèrement celui de la galerie Maeght de l’expo surréaliste internationale de 1947) ne transige pas, des tranchées de « Bosna » aux venelles de Venise, il commet un acte d’une extrême simplicité (dans la vision un peu frappée qu’il a des choses) ; celui du marcheur qui actionne constamment la gâchette fine de son esprit tremblant de Quaker-président de la société religieuse des amis de l’art, celui qui rassemble les toiles, obtient les rendez-vous, ruse sur les conditions exclusives des consentements aux prêts, etc. Tout cela paraît entrepris d’une manière délicieusement enfantine, après tout la sûreté des avis et la précision des souhaits ne sont pas l’apanage des adultes, B-H L. s’en souvient tous les jours, semble-t-il, cela me plaît, même l’agacement qu’on ressent devant cette profusion exhibitionniste de courage (le courage physique et intellectuel ont toujours l’air d’être proclamés chez lui, là où il suffirait d’en appeler à l’honnêteté), peuvent un peu se dissiper si l’on y met du sien. Perdu dans le brouillard de la grande préface qui nappe de ses analyses fumeuses l’entrée dans cet anti-musée imaginaire anti-malrucien, le lecteur reste perplexe devant ce compartimentage en sept stations, un peu grotesque dans son propos, devant cette partie de journal dans lequel l’auteur nous confie des accidents de vie comme autant de signes chamaniques rythmant, tel un étrange codex garoustien en diable, la bonne propitiation du grand-oeuvre à venir. Mais l’édition du livre est belle, les photographies magnifiques, on est séduit, assez violemment car souvent contre son gré, même lorsqu’on rigole un peu devant certaines assertions, on est ébahi devant le cran de l’auteur a recycler tous les concepts de la french theory d’antan avec autant de facilité, à se résoudre à employer le style très vif d’une oralisation assumée (beaucoup de « Mais bon. » inter-lardés dans ses textes commentant les tableaux, encore plus de « ? », des points d’interrogation scandant un discours volontiers paraphraseur, comme si le discoureur acceptait de prendre à regrets — amusés — quelques pincettes suspensives de son jugement. Pas mal d’humour dans les formules aussi, sont-elles toujours volontaires ?) La toile d’Arroyo et ses compères étant examinée an large et en travers dans les commentaires, on pourrait parler de celle peinte par un obscur (pour BH-L) Sergueï Kitchko, « L’aurore de la révolution », elle est peut-être emblématique des choix de l’auteur qui revendique sa filiation surréaliste, (pourtant quelque peu contrite sur les bords dirait-on, mais cela ne l’empêche nullement au début du texte de dire les « influences » qui le guident depuis le temps de la jeunesse et, ô surprise, ce sont les mêmes que celles des écrivains rebelles réunis autour de Breton dans les années vingt-trente, Rimbaud, Lautréamont, Duchamp, etc.) elle arrive comme un parapluie au beau milieu d’une table de dissection, ce sont ces sortes d’effets de stupeur (on fait des découvertes) et de tremblement (on râle de ne pas trouver toujours ses peintres préférés, Gorky n’apparaît pas par exemple) qui nous font attacher du prix à ce livre-expo. Surtout lorsque notre patience semble à bout ; nous revoilà soudain en territoire connu ; la fulmination de notre être devant les entreprises de Bernard-Henri Lévy ré-aimante notre boussole intérieure dans le bon sens. Ce n’est pas rien. Il faudrait maintenant que Grasset et Maeght proposent chaque année des « Aventures » (je trouve le titre inepte et aventureux plus qu’aventurier) du même topo à d’autres personnes, des écrivains, (promis, pas des « philosophes »), je pense à Alain Corbin ou Marc Fumaroli, quelles belles expos en perspectives cela serait…(celle de Jean Clair à Orsay en 2010 en présente un autre exemple convaincant.) « Le Grand N’importe Quoi », oui pourquoi pas, c’est un bon titre pour un article, mais un grand n’importe quoi construit dans le grand verre du fameux jouer d’échecs, qui laisse quand même voir de belles choses, non ?

Versus dit :

@xlew.m
Il ne s’agit pas uniquement de consulter pieusement un livre d’image mais de « disserter » sur Les aventures de la vérité » avec comme sous-titre : » Peinture et philosophie : un récit ». On est pas en littérature!

xlew.m dit :

@ Versus (vous êtes en plein dans « le contre-être » glosé par Lévy avec ce nom)
Le grand enjeu du livre, s’il y en a un, c’est peut-être bien de découvrir (avec B-H L., les histoires de « dévoilement de la vérité », remises sur le devant de la scène par Heidegger, sont contemplées avec un énorme esprit de sérieux) les raisons pour lesquelles les images furent sujettes au fameux interdit biblique (dès le Décalogue, puis confirmé par Jésus.) Dans le texte de B-H L. on sent poindre légèrement le doux style de l’imprécateur quelquefois, lorsqu’il reprend l’idée de « l’Alètheia » toute puissante par exemple, derrière ses constantes références à Derrida et Deleuze, c’est bien plus les thèmes de Marcel Détienne qui sont repris (l’efficacité de « la parole de vérité »), enfin c’est comme ça que je vois les choses, pour lui, il s’agit de chercher à nous montrer que l’art contemporain, non seulement dit le monde mais le dit en s’étant affranchi de la notion « d’idolâtrie » (les idoles que combattirent les prêtres juifs et chrétiens), quelque chose qui, depuis l’aube des siècles historiques le teintait défavorablement (c’est toujours en débat, B-H L. se fait un peu le chevalier blanc des artistes, quitte à grimper dans une charrette et devenir vert pour leurs beaux yeux.) Non absolument pas, le livre de B-H L; n’appelle pas à la dissert’ (et en ce qui me concerne, tant mieux, alléluia), on a tout de même le droit de le prendre comme une tapisserie d’images à consulter selon son bon plaisir (pas mal de toiles habituellement invisibles sont offertes), un livre d’heures mis à la portée de tous. Avec un peu de chance, B-H L. a peut-être même une résidence de vacances à Bayeux.

Versus dit :

@xlew.m,
En ce qui concerne le terme « disserter »,il ne vous a pas échappé qu’il est employé sur le mode un peu ironique…
Et je suis comme vous, j’aime à consulter les livres d’images mais plus encore consulter les œuvres de près…
Bien à vous.

Versus dit :

@xLew.m
Serions-nous des « Homo spectator » alors, à la manière bien particulière dont M.J. Mondzain l’exprime.
De la captation des « images » par B.H.L. au profit de sa seule image, cette lutte de pouvoir continuée depuis le VIIIème siècle?

http://www.franceculture.fr/emission-je-deballe-ma-bibliotheque-christian-benedetti-nous-lit-25-2012-11-06

xlew.m dit :

« Le Grand Nimport’nawak » est une sculpture du peuple Kwakiutl que B-H L. obtint du chef Nakoaktok, artiste plasticien. Si elle n’apparaît pas dans le livre édité par Grasset et Maeght, c’est qu’elle est réputée pour être une puissante oeuvre qui capte (à l’aide de petits soulcatchers en os de caribou, qui la composent en partie) les âmes de ceux qui la contemplent (même sur papier.) À cette heure, elle repose dans les souterrains secrets du palais dessiné par Josep Lluìs Sert. On dit que seuls certains visiteurs du soir triés sur les volets verts du musée Matisse du Cateau-cambrésis (plutôt que de celui de Nice) peuvent espérer s’en approcher la nuit sans trop de danger, au péril pour eux tout de même de devoir exposer le manque ou du trop plein de vérité que contient leur être intérieur…

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