de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Les galeries parisiennes avant la FIAC

Les galeries parisiennes avant la FIAC

La rentrée de septembre est une période stratégique pour les galeries parisiennes. Elle se situe dans la perspective de la FIAC et de toutes les manifestations annexes qui se dérouleront en octobre : réouverture de la Monnaie de Paris avec une grande exposition Paul McCarthy ; ouverture de la Fondation Vuitton, dans le Bois de Boulogne, abritée par le bâtiment construit par Frank Gehry ; création de « OFF(ICIELLE) », la foire satellite de la FIAC qui se tiendra à la Cité de la Mode et du Design… Certaines galeries ont choisi d’afficher dès maintenant des programmes qui se poursuivront jusqu’à la fin de ces manifestations. D’autres préfèrent aller crescendo et ne dévoiler qu’un avant-goût de leurs richesses, réservant d’autres cartouches pour plus tard.

Parmi les galeries qui choisissent de frapper fort dès l’ouverture du rideau, on peut citer la galerie Perrotin qui, décidément, occupe toujours le devant de la scène. Elle offre tout son espace d’exposition de la rue de Turenne à Laurent Grasso qui, tout en continuant à collaborer avec son premier galeriste (Chez Valentin), réalise son premier « solo show », Soleil Double, chez le marchand de Sophie Calle ou de Murakami. Il y développe un récit autour de Némésis, la planète double du soleil, qui serait responsable de nombreuses catastrophes, qu’il décline en de nombreux supports qui occupent toutes les salles de la galerie et illustrent parfaitement la diffraction du temps qui est à la base de son travail : peintures sur bois faites dans le goût des primitifs flamands sur lesquelles apparaissent des comètes ou des soucoupes volantes, vitrines évoquant de grands désastres de l’humanité et dans lesquelles figurent des objets réels ayant trait à ces désastres (dans celle relative à Pompéi, par exemple, figure un fragment de statue romaine),  néons, pages de livres anciens dont celui de Galilée, vidéo réalisée avec l’aide d’un drone sur Stromboli, etc. On peut ne pas être très sensible à cet univers aux confins de la science véritable et de la science-fiction, mais force est de reconnaître que l’exposition impressionne par son ampleur (toutes les pièces produites sont nouvelles), sa qualité plastique (le soin apporté à la réalisation des œuvres est exceptionnel), son ambition qui la situe au carrefour de plusieurs disciplines.

En face, dans l’espace plus restreint de l’impasse Saint-Claude, c’est une exposition plus attendue qui accueille le visiteur : celle de Wim Delvoye. Wim Delvoye, on le connaît surtout pour ses cochons tatoués ou sa grande machine à reproduire la digestion humaine (Cloaca). Mais on oublie parfois que, derrière le provocateur, se cache un incroyable inventeur de formes. C’est ce que rappelle cette exposition qui montre de nouvelles séries de sculptures, dont des valises en aluminium ciselé aux armoiries de l’artiste et aux motifs de miniatures persanes. On y voit aussi une incroyable sculpture en marbre qui représente les racines d’un arbre d’où surgit une grande tour d’inspiration médiévale qui tourne sur elle-même et plusieurs œuvres faites à partir de pneus : les plus épais, de voiture, sont découpés et ciselés comme de la dentelle flamande, les plus fins, de vélos, sont torsadés et contraints pour leur donner l’apparence de nœuds gordiens qui s’enroulent sur eux-mêmes. C’est d’une virtuosité folle, d’un humour décapant et d’une inventivité sans pareille.

Jules de Balincourt_2055_a_300dpiTaddaeus Ropac, une des grosses galeries voisines (mais qui, elle, aura un programme différent pour la FIAC), présente une autre exposition attendue : Blue Hours de Jules de Balincourt, ce peintre américain né en France et qu’on voit assez peu à Paris. Il  été surnommé le « Houellebecq de la peinture » par un de ses confrères, Jean-Marc Bustamante,  et ce surnom semble bien trouvé tant ses toiles, qui évoquent les voyages, les transhumances humaines et les lieux artificiels et faussement paradisiaques rappellent l’univers désenchanté et grinçant de l’auteur des Particules élémentaires. Dans des couleurs délavées et flottantes, avec une sorte de fausse naïveté, il crée des mondes ambigus, sorte de parcs d’attractions où on ne sait pas trop si les gens sont enfermés ou s’ils sont là par leur propre volonté. C’est un peu inquiétant, pas forcément séduisant, mais cela intrigue.

Comme intrigue la « Sublimation » ou les nouvelles peintures de Mathieu Mercier qui vient de rentrer chez Torri. Ou, mais pour d’autres raisons (sans doute l’équilibre miraculeux qui semble les animer), les sculptures magnifiques du grand Anthony Caro chez Daniel Templon. Ou encore, mais pour des raisons qui cette fois n’ont plus rien d’apolliniennes, This is the visit, l’installation volontairement foutraque et grunge de Laure Prouvost, la française qui a remporté le prestigieux Turner Prize, chez Nathalie Obadia.

En matière d’intrigue, Ryan Gander, qui expose chez gb agency, n’a rien à leur envier, lui qui est passé maître de l’association d’idées, d’œuvres qui ne se dévoilent pas au premier regard, mais demandent du temps et de la mise en perspective pour être comprises. Justement, sa nouvelle proposition, Retinal Accounts, présente toute une série de petites pièces qui semblent se répondre les unes aux autres et jouer avec les concepts comme avec des balles de ping-pong (ou avec la légèreté des ballons qui semblent flotter contre le plafond de la galerie, alors qu’ils sont en fibre de verre). De ce point de vue, cette exposition est plus réussie, même si moins ambitieuse, que celle qu’il avait présentée au Plateau l’an passé (cf http://larepubliquedelart.com/le-jeux-de-pistes-de-ryan-gander/).

Au Plateau, on pourra voir, à partir du 2 octobre, une grande exposition d’Aurélien Froment  dont une partie, Fröbel fröbelé, a déjà été montrée à la Villa Arson de Nice (cf http://larepubliquedelart.com/lesprit-et-le-temps/). Mais en attendant, on peut voir chez Marcelle Alix quelques images réalisées par l’artiste à Arcosanti, ce  projet de cité et de laboratoire urbain conçu par Paolo Soleri dans le désert d’Arizona dans les années 70, et surtout le film Camillo’s Idea, qui avait déjà été présenté lors de la précédente Biennale de Venise, mais qu’il est bien de revoir ici, dans de meilleures conditions. L’œuvre d’Aurélien Froment (qui a d’ailleurs collaboré, jadis, avec Ryan Gander) n’est pas facile à aborder. Elle ne démontre rien, mais juxtapose des idées ou des principes qui ne font sens que dans leur corrélation. De ce fait, elle demande un effort particulier au spectateur. Mais qui prendra le temps et fera l’effort de s’y plonger découvrira une œuvre riche, qui joue beaucoup sur les systèmes d’apprentissage et de connaissance et dont la cohérence ne peut être mise en doute

1_CR_ExpoGCC_2014_hEnfin, pour revenir au mode de l’intrigue et de la légèreté, il faudrait citer l’exposition de Clément Rodzielski, à la galerie Chantal Crousel, qui porte, comme d’habitude, un titre pour le moins mystérieux (« qui ouvre le code herméneutique », aurait-on dit chez les structuralistes) : Fraises noires. Cet artiste, dont il a déjà été question dans ces colonnes (cf http://larepubliquedelart.com/une-image-peut-en-cacher-une-autre/) parvient, avec des interventions minimales qui font preuve à la fois d’humour et de grand sérieux, à débusquer ce qu’il y a entre les images, à interroger leur destin, tout en étudiant les codes de la peinture abstraite. Là, il joue sur différents supports (dessins, photos, plaque d’aluminium, entre autres) et investit tout l’espace de la galerie, mais il le fait toujours avec la même subtilité et la même délicatesse que lorsqu’il travaille sur papier, pour des espaces plus restreints. C’est donc une fête de l’intelligence que de le voir passer du micro au macro, de la trace au geste affirmé, avec ce même souci de révéler l’infra-mince, cette manière dont les formes circulent, se métamorphosent, disparaissent.

Soleil Double de Laurent Grasso et Wim Delvoye, jusqu’au 31 octobre à la galerie Emmanuel Perrotin, 76 rue de Turenne et 10 impasse Saint-Claude 75003 Paris (www.perrotin.com)

Blue Hours de Jules de Balincourt, jusqu’au 18 octobre à la galerie Thaddaeus Ropac, 7 rue Debelleyme 75003 Paris (www.ropac.net)

-Mathieu Mercier, jusqu’au 18 octobre à la galerie Torri, 7 rue Saint-Claude 75003 Paris (www.gaalerietorri.com)

Last Works d’Anthony Caro, jusqu’au 25 octobre à la galerie Daniel Templon, 30 rue Beaubourg 75003 Paris (www.danieltemplon.com)

This is the visit de Laure Prouvost, jusqu’au 31 octobre à la galerie Nathalie Obadia, «  rue du Cloître Saint-Merri 75004 Paris (www.galerie-obadia.com)

Retinal Accounts de Ryan Gander, jusqu’au 11 octobre chez gb agency, 18 rue des 4 Fils 75003 Paris (www.gbagency.fr)

De l’ombre des idées d’Aurélien Froment, jusqu’au 8 novembre à la galerie Marcelle Alix, 4 rue Jouye-Rouve 75020 Paris (www.marcellealix.com)

Fraises noires de Clément Rodzielki, jusqu’au  16 octobre à la galerie Chantal Crousel, 10 rue Charlot 75003 Paris (www.crousel.com)

 

Images : Vue de l’exposition de Wim Delvoye à la Galerie Perrotin, Paris 6 septembre – 31 Octobre, 2014 Photo: Claire Dorn © studio Wim Delvoye, Belgique Courtesy Galerie Perrotin ; Jules de Balincourt, As Far West As We Could Go, 2014, huile sur panneau, 182,9 x 121,9 cm, Courtesy Galerie Thaddaeus Ropac Paris/Salzburg; vue de l’exposition Clément Rodzielski, Fraises noires, à la galerie Chantal Crousel, photo Florian Kleinefenn.

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