de Patrick Scemama

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La République de l'Art
L’exposition-fiction

L’exposition-fiction

Avec  les expositions Pierre Huyghe et Philippe Parreno (et, dans une moindre mesure, Le Surréalisme et l’objet), je vous ai parlé récemment de ces expositions qui, au-delà des œuvres, intègrent le spectateur dans un environnement et une scénographie qui  renvoient à la scène de théâtre (cf : http://larepubliquedelart.com/lexposition-theatre/). Je voudrais vous entretenir maintenant d’une forme d’exposition qui va encore plus loin dans ce processus et que l’on pourrait appeler : « l’exposition-fiction ». Le meilleur exemple que l’on pourrait en donner se tient actuellement à Londres, dans quelques pièces habituellement fermées au public du Victoria and Albert Museum. Il s’agit de l’exposition Tomorrow du duo d’artistes Elmgreen and Dragset, qui n’en sont pas à leur coup d’essai dans ce genre d’entreprise. Lors d’une récente Biennale de Venise, ils avaient en effet transformé le pavillon nordique en luxueuse résidence d’un collectionneur gay, où les œuvres (dont celles du duo lui-même) étaient réparties dans les différentes pièces dans lesquelles on pouvait déambuler comme si on entrait chez quelqu’un. Mais le collectionneur venait d’être assassiné et son corps flottait encore dans la piscine. A partir de là, toutes les hypothèses étaient permises…

A Londres, où les deux garçons sont des stars, surtout depuis qu’ils ont placé sur une des colonnes de Trafalgar Square – celle que les artistes investissent régulièrement – une statue de marbre représentant un enfant sur un cheval de bois (on imagine le choc sur une place toute entière dédiée à la commémoration d’une victoire militaire), le scénario est moins trash. C’est le luxueux appartement de Norman Swann, un architecte fictif, qu’ils ont reconstitué. Norman Swann (allusion proustienne ?) est un homme d’un certain âge qui n’a pas connu le succès escompté et qui a longtemps vécu grâce à l’argent de sa famille. Mais maintenant que cet argent est dilapidé et qu’il n’est plus en mesure de l’entretenir, il doit vendre son bien et commence à faire ses cartons.

_30B6071C’est à l’intérieur de cet appartement composé d’une entrée, d’une salle de réception, d’un bureau, d’une chambre et d’une cuisine (seule la salle de bain manque) que nous pénétrons. Un appartement qui est conçu comme le décor de film qui ne se tournera jamais, car, bien sûr, Norman Swann n’y apparaît pas. Mais on imagine qu’il a dû le quitter peu de temps auparavant, car  il y est présent sous la forme de multiples indices : du café au fond d’une tasse, des cendres dans un cendrier, une table à dessiner sur laquelle traînent encore des plans et des maquettes… Libre aux spectateurs, à partir de ces différents éléments et de tous les objets, provenant soit des collections du Musée, soit de la propre collection des artistes, de se faire leur propre image de l’architecte. On devine en tous cas, au vu des nombreuses représentations d’hommes nus, que ses goût sexuels le portent plutôt vers les garçons (comme ceux, ouvertement revendiqués, des artistes, qui ont longtemps formé un couple à la ville) ; on comprend, en remarquant le flacon de somnifères sur sa table de nuit, que ses nuits n’ont toujours été faciles ; on subodore, en lisant le post-it qui lui rappelle de payer sa note d’électricité ou en évitant la bassine qui recueille la fuite d’eau du plafond, que ses fins des mois ont souvent posé problème. Enfin, on imagine l’enfant solitaire et brimé qu’il a dû être, essentiellement grâce une sculpture qui le représente, petit lord blotti, comme Cendrillon, au fond de la cheminée.

Ce qui est génial dans cette exposition-installation d’Elmgreen and Dragset, c’est bien sûr la précision et le soin avec lesquels ils ont reconstitué cette existence (et on s’amuse d’y reconnaître leurs propres œuvres, comme cette maquette laissé dans un coin de l’enfant sur le cheval de bois). Tout y est, depuis l’écharpe accrochée au porte-manteau de l’entrée jusqu’au lit défait ! Mais il ne s’agit pas non plus d’une entreprise schizophrénique visant à nous faire croire à l’existence réelle du personnage. Les deux complices s’amusent et nous laissent des indices qui n’ont rien d’équivoque quant au caractère purement fictionnel de l’entreprie , comme cette table dressée et ces assiettes coupées en deux comme sous l’effet d’un séisme. Cela dit, derrière l’humour se cache aussi une réflexion sur ce que peut être l’identité gay et sur les traumatismes qui ont pu y mener (on retrouve là les thèses développée par Didier Eribon dan ses Réflexions sur la question gay) et sur la manière dont la sphère privée peut être présentée dans le public, ce qui est un des thèmes sur lesquels les artistes ont beaucoup travaillé, en particulier dans leurs passionnantes « Powerless Sculptures » (des sculptures qui remettent en question l’ordre « hétérosexuel » de la société).  Mais ils ont trop de légèreté (ou peut-être d’élégance) pour s’y appesantir !

_30B6077Si vous allez au V and A Museum, vous pourrez aussi  vous rendre à la Serpentine Gallery, qui n’en est pas très éloignée. On y présente le travail de Wael Shawky, un artiste égyptien dont on a déjà pu voir le travail, entre autres, à l’illustre Dokumenta de Cassel. Se basant sur des récits de grands auteurs arabes comme Mohamed Mustagab ou Amin Maalouf, Wael Shawky réalise des films qu’il fait interpréter soit par des marionnettes, soit par des enfants qui parlent avec des voix d’adultes. A travers l’histoire et les cultures de son pays, c’est aussi l’art du récit qu’interroge l’artiste, un art qui tient une place toute particulière dans la civilisation arabe et qui se perpétue de générations en générations. Les films sont longs (parfois plus d’une heure) et je n’en ai vu que des parties, mais ils ont l’air passionnants et très soignés sur le plan visuel. Comme la Serpentine Gallery montre aussi des dessins et les marionnettes qui ont servi au film, on peut rester longtemps à écouter ces histoires à la fois si ancestrales  et modernes.

Enfin, puisque j’ai cité ici l’article que j’ai écrit sur la très belle exposition de Beaubourg, Le Surréalisme et l’objet, je voudrais revenir sur le catalogue qui accompagne l’exposition, mais qui existe aussi indépendamment d’elle. Il s’agit du Dictionnaire de l’objet surréaliste, qui a été réalisé sous la direction du commissaire de l’exposition, le très savant Didier Ottinger, et qui se présente donc sous la forme d’un dictionnaire avec d’ entrées relatives aux multiples formes du mouvement. On y trouve aussi bien des noms propres, comme ceux des fondateurs du surréalisme (Breton en tête), que des thèmes qui en sont déterminants  (comme la « poupée » qui fascinera tant d’artistes, le « rêve » qui en est la base même ou la « révolte » dont il sera toujours porteur). Des articles viennent aussi décrire les différentes expositions surréalistes (dont celle – fameuse, parce que consacrée à l’érotisme – qui a eu lieu à la galerie Daniel Cordier en 1958) et une anthologie de textes est publiée en fin de volume. Comme l’ouvrage est aussi abondamment illustré, qu’il est cosigné par les meilleurs spécialises et qu’il est très intelligemment mis en page, on s’y promène avec autant de plaisir qu’entre les allées de l’exposition. Bref, c’est le cadeau idéal à mettre au pied du sapin !

Tomorrow d’Elmgreen and Dragset, jusqu’au 2 janvier  au Victoria and Albert Museum, Cromwell Road, Londres SW7 2RL (www.vam.ac.uk)

-Wael Shawky, jusqu’au 9 février à la Serpentine Gallery, Kensington Gardens, Londres W2 3XA (www.serpentinegalleries.org)

Dictionnaire de l’objet surréaliste, sous la direction de Didier Ottinger, coédition Gallimard/Centre Pompidou, 336 pages, 275 illustrations, 39,90€

Images : Vues de l’exposition Tomorrow d’Elmgreen and Dragset au Victoria and Albert Museum, courtesy des artistes et de la galerie Victoria Miro, Londres.

 

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