de Patrick Scemama

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Nathalie Obadia

Nathalie Obadia

Nathalie Obadia est une galeriste heureuse. Heureuse, parce que qu’elle exerce le métier dont elle rêve, au fond, depuis l’adolescence. Et heureuse parce qu’elle l’exerce sans complexe, sans regretter de ne pas être commissaire ou responsable d’institution et en assumant complètement le caractère commercial de son entreprise : « Le commerce peut aussi être noble, précise-t-elle, il peut être synonyme de partage et d’échange ».

Cette brune vive et piquante est tombée toute petite, il est vrai, dans la marmite de l’art. Des parents collectionneurs (en particulier de Pop-Art), qui l’emmènent voir les plus grands musées d’Europe, des lectures spécialisées (Connaissance des arts, Art Press), des séjours parisiens très organisés (« Je notais très scrupuleusement dans des carnets toutes les expositions que je devais voir ») la familiarisent rapidement avec la création de son temps. Et elle constate que la fréquentation des artistes est toujours source de débats intéressants. Pourtant, ce  ne sont pas des études d’art qu’elle entreprend, mais de droit et de sciences-politiques, qu’elle envisage comme un plus pour atteindre son ambition première. Diplômes en poche, elle devient stagiaire chez Adrien Maeght ou auprès de Marie-Louise Jeanneret et finit par intégrer la galerie Templon, où elle se fait tout un réseau relationnel et apprend les rouages du métier. En 1993, à l’âge de 30 ans, elle se jette à l’eau et ouvre sa première galerie dans un petit espace de la rue de Normandie, où elle montre surtout de la peinture (Carole Benzaken, Valérie Fabre, Pascal Pinault) : « Un choix courageux, car à l’époque, la présence publique était très présente, à travers les achats des FRAC, et il y avait une haine absolue de la peinture, que l’on considérait comme bourgeoise et obsolète. On s’est d’ailleurs un peu moqué de moi, au départ, et de mes peintres, qui de plus, étaient souvent de sexe féminin. Mais lorsqu’on a vu que Carole Benzaken, par exemple, avait les honneurs d’une grande exposition à  la Fondation Cartier, le discours a un peu changé ».

Même si elle constitue un socle important (avec aussi les allemands Franck Nitsche ou Albert Oehlen), la peinture n’a pourtant jamais eu une place exclusive au sein de la programmation de la galerie. Des artistes comme Jessica Stockholder ou Chloe Piene explorent d’autres médiums et les photographes (Luc  Dalahaye, Patrick Faigenbaum, Andres Serrano ou Youssef Nabil), même s’ils ont souvent un lien très fort avec l’art pictural, y sont bien représentés. « Mon but a souvent été d’offrir aux artistes leur première exposition en Europe, explique Nathalie Obadia. Ou de les porter vers des projets muséaux, comme j’ai pu le faire avec Joana Vasconcelos, qui, après Jeff Koons et Murakami, a eu la chance de pouvoir montrer ses œuvres au Château de Versailles ». Mais la galeriste ne se contente pas de promouvoir ou d’accompagner la carrière d’artistes émergents. Elle défend aussi le travail d’artistes morts (Martin Barré) ou qui ont déjà une longue carrière derrière eux (Shirley Jaffe, Sarkis). « Martin, explique-t-elle, je l’avais connu chez Daniel Templon et j’avais gardé d’excellents rapports avec lui. Lorsqu’il est mort, j’ai essayé de lui donner la place qu’il mérite. Mais plutôt que de l’exposer seul, j’ai décidé de le remettre dans un contexte contemporain en confrontant ses œuvres à celles, par exemple, d’abstraits américains comme Christopher Wool, Robert Mangold ou Peter Halley. Et l’on s’est rendu compte alors à quel point son travail était moderne et précurseur. Idem pour Shirley Jaffe, que, tout en restant bien sûr très respectueuse, j’ai voulu montrer différemment. Ou Sarkis, que j’expose actuellement et dont on ne pourrait pas soupçonner, en voyant l’exposition, qu’elle est celle d’un homme qui n’est plus tout jeune. Aujourd’hui, cela se pratique couramment, mais j’ai été la première dans ma tranche d’âge à établir ces liens transgénérationnels ».

!cid_71070645-5789-4878-A1DA-B359978FA88CRécemment, la galerie s’est ouverte aux artistes non-occidentaux comme Ramin et Rokni Haerizadeh (Iran) ou Mithu Sen (Inde). Car pour Nathalie Obadia, qui voyage beaucoup et s’est toujours intéressée au monde, « il n’y a pas de galerie sans ouverture sur l’extérieur ». « Aujourd’hui, poursuit-elle, avec la mondialisation, les artistes finissent tous par faire les mêmes études et par explorer les mêmes médiums, mais ceux qui retiennent l’attention sont quand même ceux qui parlent le mieux de leur propre culture ». Et elle a intégré des artistes qui étaient précédemment chez Jérôme de Noirmont, mais qui, depuis la fermeture de la galerie, n’avaient plus de représentation : Valérie Belin, qu’elle connaissait depuis longtemps et pour laquelle elle avait beaucoup d’estime, et Fabrice Hyber, avec qui elle voulait absolument travailler, parce qu’elle le considère comme un des plasticiens « les plus généreux et les plus créatifs en France aujourd’hui ». Enfin, après avoir investi un très bel espace rue du Cloître Saint-Merri, à deux pas du Centre Pompidou, elle a été une des premières à ouvrir une galerie à Bruxelles pour donner une autre visibilité à ses artistes et elle a récemment inauguré un autre et magnifique espace à Paris, rue du Bourg-Tibourg, qui est l’ancien atelier du peintre Jean Dewasne.

Alors, cette hyperactive qui a fêté, l’an passé, les vingt ans de son entreprise, partage-t-elle l’opinion selon laquelle il n’y aurait plus de place aujourd’hui pour les galeries de sa dimension et que, pour survivre, celles-ci devraient automatiquement, soit réduire leurs activités, soit passer à la vitesse supérieure ? « Non, répond-elle, avec une certaine sérénité. Il faut essayer de faire le mieux, avec les meilleurs artistes. Lorsque j’ai ouvert, en 93, on m’a déjà dit que j’étais folle et que les ventes aux enchères allaient tuer les galeries. On s’est vite rendu compte que les œuvres qui flambaient aux enchères étaient d’abord achetées à prix raisonnables dans des galeries. Aujourd’hui, je trouve que la concurrence avec des grandes galeries telles que Ropac ou Gagosian, qui ouvrent d’immenses espaces en banlieue, est plutôt saine. En quelques années, elle a fait de Paris la place de l’art contemporain la plus importante en Europe continentale. Plus que Berlin. Beaucoup de galeries se plaignent qu’il n’y ait pas de collectionneurs en France, mais c’est faux. Il y a un constant renouvellement parmi la nouvelle génération. Bien sûr, il faut aller les chercher, donner de soi et toute mon équipe s’y applique. Moi-même, il m’arrive souvent de contacter directement des gens que je ne connais pas, mais sur lesquels j’ai lu des articles dans la presse dans lesquels ils exprimaient leur goût pour l’art, pour leur proposer de venir à la galerie. Et  j’ai ainsi pu constituer tout un réseau de collectionneurs qui viennent voir les expositions tout autant qu’ils me parlent de leur activité. »

« Il est vrai que le métier a changé et que les foires, par exemple,  occupent désormais une place très importante. J’y réalise environ 30% de mon chiffre d’affaires annuel. Mais pour autant, je continue à voir beaucoup de monde dans mes galeries. De même, Internet a bousculé la donne et permis de vendre des œuvres à des gens qu’on n’a jamais vus. Mais j’essaie toujours de rester en contact avec eux et je m’arrange, lorsque je voyage, pour les rencontrer, comme ce collectionneur dont j’ai fait la connaissance, récemment, en Australie. Ainsi, la relation ne reste jamais complètement lointaine et désincarnée ». Avec Nathalie Obadia, l’optimisme, décidément, est toujours de rigueur.

Galerie Nathalie Obadia, 18 rue du Bourg-Tibourg et 3 rue du Cloître Saint-Merri, 75004 Paris, et 8 rue Charles Decoster, 1050 Bruxelles (www.galerie-obadia.com)

Jusqu’au 1er mars, la galerie de la rue du Bourg-Tibourg présente Au commencement le blanc, une exposition de Sarkis ; jusqu’au 5 avril, celle de la rue du Cloître Saint-Merri présente Triptyques atypiques, une malicieuse exposition d’Agnès Varda ; et jusqu’au 8 mars, celle de Bruxelles présente Peintures et fusains, une exposition consacrée au magnifique peintre Eugène Leroy.

-Images : vue de la galerie lors d’une exposition de Fiona Rae ; portrait de Nathalie Obadia, © Luc Castel / Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/Bruxelles

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans La galerie du mois.

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