de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Pinault ouvre sa Bourse

Pinault ouvre sa Bourse

Le voici enfin ce fameux musée dont François Pinault a tant rêvé et qui aurait dû voir le jour, il y a de nombreuses années déjà, sur l’Ile Séguin de Boulogne-Billancourt, si la municipalité de l’époque ne lui avait pas mis tant de bâtons dans les roues (rappelons que c’est à la suite de cet épisode malheureux que le milliardaire breton décida d’aller s’implanter à Venise, où on l’accueillit à bras ouverts) ! Il aura mis du temps à voir le jour, ses travaux comme son ouverture ont été largement retardés par la crise sanitaire, mais force est de reconnaître que le résultat est à la hauteur de l’attente et qu’il va constituer désormais un jalon essentiel dans la vie culturelle de la Capitale.

Comme elle a déjà été largement commentée dans la presse, on ne s’attardera pas sur la transformation du lieu par Tadao Ando, le célèbre architecte qui a déjà réaménagé le Palazzo Grassi et la Pointe de la Douane de Venise. Ce qui frappe, toutefois, quand on entre dans la Bourse de Commerce (puisque c’est ce bâtiment que la Mairie de Paris a mis à disposition du collectionneur), c’est de voir à quel point celle-ci a gardé son identité, à quel point elle n’a pas été dénaturée par l’intervention du bâtisseur nippon. Son geste principal -mais de taille- a été de dresser un mur circulaire en béton au centre de la Bourse. D’esthétique minimale, qui tranche bien sûr avec le reste du bâtiment construit sur plusieurs époques, il forme une grande rotonde surplombée par la verrière d’origine et la fresque pompière, fin XIXe, qui célèbre les vertus du commerce. De là partent des escaliers, d’une grande sobriété eux-aussi, qui desservent les différentes galeries, très ouvertes et qui proposent des vues séduisantes sur le paysage parisien alentour. Au dernier étage est installé un restaurant qui s’inscrit dans la simplicité et la zénitude de l’ensemble et, au sous-sol, des salles obscures permettent d’accueillir des vidéos ou des installations sonores et un auditorium est construit pour les débats, les concerts ou les performances. Tout respire avec ampleur ; contrairement à la Fondation Vuitton, la circulation y est fluide et on éprouve un réel bien-être à évoluer dans ces espaces où la lumière entre de partout et où l’on ne se sent jamais écrasé (à noter bien sûr la présence de l’inévitable librairie en fin de parcours).
Cette rotonde est donc impressionnante et spectaculaire. Mais elle oblige à y montrer des œuvres qui ne le sont pas moins. Pour l’exposition d’ouverture, François Pinault et ses commissaires ont choisi une pièce d’Urs Fischer, Untitled 2011-2020, qui avait déjà été vue, mais sous une forme différente, à la Biennale de Venise. Il s’agit d’une reproduction de L’Enlèvement des Sabines du sculpteur maniériste Giambologna, mais d’une reproduction en cire et dans laquelle des mèches sont intégrées, ce qui fait que la sculpture fond tout au long de l’exposition. A ses côtés, une reproduction, en cire également, de son ami Rudolph Stingel (également présent dans la suite de l’exposition) et des sièges de différentes provenances (qui dialoguent ainsi avec l’idée de mondialisation proposée par la fresque) ont été disposées. Tout cela fond, se délite et constitue un vaste memento mori qui semble vouloir dire que même imposant et puissant, on finit toujours par s’éteindre (ironique portrait en creux du collectionneur ?).

Cette exposition d’ouverture, on pouvait d’ailleurs penser qu’elle serait une sorte de catalogue ou de best-off de la collection. Mais il n’en est rien. François Pinault l’a davantage voulu comme un acte inaugural, le prélude d’un cycle dont elle serait l’amorce, un début et non une fin. Ici, pas de Jeff Koons ou de Damien Hirst qui ont fait la gloire controversée du collectionneur (il est vrai que la plupart des Koons seront au Mucem de Marseille cet été), mais une programmation exigeante, qui met l’accent sur les problématiques de genre, de race, d’appartenance ou sur les inégalités sociales (« J’ai souhaité que cette exposition soit le manifeste des valeurs que j’ai toujours défendues, précise-t-il : la soif de liberté, la révolte contre l’injustice, l’acceptation de l’autre »). Après la fuite du temps version Urs Fischer et les néons ou les objets de chantiers revisités que Bertrand Lavier a installés, non sans humour, dans les vitrines qui entourent la rotonde, c’est le très grand artiste afro-américain David Hammons, mal connu en France, qui a droit à une mini-rétrospective. Refusant la représentation en galerie et les lois du marché (même s’il peut sembler paradoxal de le retrouver là), Hammons crée une œuvre très en phase avec la société américaine et qui fut l’une des premières à dénoncer avec rage le colonialisme. Ce sont là trente pièces de cet artiste radical qui sont proposées, dont la moitié n’avaient encore été vues dans des expositions.

Au premier niveau, c’est la photo qui est mise à l’honneur avec un ensemble très conséquent de tirages de Cindy Sherman, Michel Journiac, Sherrie Levine ou Richard Prince (plutôt la photo conceptuelle et féministe, donc, relevant de ce que l’on a appelé « l’appropriationnisme », avec une série sidérante de Louise Lawler, Helms Amendement, en réaction à un texte de loi refusant d’allouer des fonds pour la prévention contre le sida sous le prétexte de ne pas encourager la toxicomanie et l’homosexualité). Et le dernier étage d’exposition, qui fait le tour du bâtiment, est une succession de salles plus fortes les unes que les autres : outre celle réservée à Rudolph Stingel déjà cité (une belle réflexion sur la matière même de la peinture), une réservée à l’école allemande (Kippenberger, Thomas Schütte et le jeune Florian Krewer), une autre aux flamands (Marlene Dumas et Luc Tuymans, qui ont déjà été beaucoup montrés à Venise), d’autres enfin à des peintres de la communauté noire (la sublime Lynnette Yadom-Boakye, Kerry James Marshall, etc.), Myriam Cahn ou la génération émergente : Claire Tabouret, Ser Serpas (toute jeune artiste transgenre de Los Angeles) ou Xinyi Cheng, la délicate, raffinée et troublante Chinoise de Paris. Bref, un ensemble de pièces où domine la figure humaine et en particulier celle que l’on a trop longtemps cachée.

Si l’on ajoute la si poétique installation de Pierre Huyghe en sous-sol, la petite souris qui parle de Ryan Gander près de la librairie ou les chaises en bronze de Tatiana Trouvé qui accompagnent le visiteur de salle en salle, comme un gardien qui aurait laissé sa place, on mesure l’importance et la richesse de cette première exposition. Alors on pourra toujours trouver que cela est bien chic et propret, qu’il est facile de proposer des œuvres qui critiquent les inégalités sociales quand on est soi-même largement à l’abri du besoin, il n’empêche que cette ouverture de la Bourse du Commerce est une éclatante réussite, une magnifique revanche contre ceux qui prétendent à longueur de temps que l’art d’aujourd’hui est pauvre, vain, qu’il n’a plus rien à dire et à proposer.

Ouverture, Bourse de Commerce, Pinault Collection, 2 rue De Viarmes 75001 Paris (www.pinaultcollection.com). Ouverture le 22 mai sur réservation, mais déjà complet jusqu’au début du mois de juin.

Images : Rotonde – Vue d’exposition, « Ouverture », Urs Fischer, Untitled, 2011 (détail), Cire, pigment, mèches, acier, Giambologna : 630 × 147 × 147 cm, Rudi : 197 × 49 × 69 cm, Chaise : 116 × 78 × 72 cm

Chaises supplémentaires produites pour l’exposition, 2020 :, Chaise à 3 pieds (Éthiopie) : 94 × 75 × 64 cm, Siège d’avion : 120 × 140 × 66 cm, Chaise à dossier haut (Afrique) : 137 × 65 × 49 cm, Chaises cloutées (Ghana) : 100 × 55 × 62 cm, Chaise à dossier incliné (Burkina Faso) : 90 × 122 × 27 cm, Chaise monobloc: 92 × 64,2 × 63 cm © Urs Fischer, Courtesy Galerie Eva Presenhuber, Zurich. ,Photo : Stefan Altenburger, Bourse de Commerce — Pinault Collection © Tadao Ando Architect & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier ; David Hammons, Untitled, 2000, Cristal, laiton, papier de verre, ampoules, matériel d’éclairage, quincaillerie, 137,2 x 152,4 x 40,6 cm © David Hammons , Vue d’exposition « Ouverture », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris 2021, Courtesy de l’artiste et de Bourse de Commerce – Pinault Collection. Photo Aurélien Mole ; Lynette Yiadom-Boakye, Vigil for a Horseman, 2017, Huile sur loin, triptyque , Panneau gauche 121 x 130,5 cm , Panneau central 160,5 x 200,5 cm, Panneau droit, 130,5 x 200,5 cm (c) Lynette Yiadom-Boakye, Peter Doig, Red Canoe, 2000, Oil on canvas, 92 x 76.4 cm, (c) Peter Doig / ADAGP, Paris 2020., © Christie’s Images Limited, 2013, Vue d’exposition « Ouverture », Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris 2021, Courtesy des artistes, de la Galerie Tommaso Corvi-Mora et de la Bourse de Commerce – Pinault Collection. Photo Aurélien Mole

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Pinault ouvre sa Bourse

MC dit: à

Bon compte rendu réalisant l’exploit de nommer tout le monde, ce qui n’est pas le cas dans la presse couvrant l’ événement.

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