de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Plaisirs du jardin

Plaisirs du jardin


C’est bien connu, à cette période de l’année, alors que les premières feuilles apparaissent aux branches des arbres, les Français sont pris d’une véritable fièvre verte. Un peu partout, on les voit bêcher, ratisser, planter, sarcler… et dévaliser les rayons des pépiniéristes à la recherche de nouvelles couleurs de clématites ou de rosiers parfumés. Symboliquement, alors que le soleil joue encore à cache-cache et que les températures font du yoyo, c’est bien sûr la fin de l’hiver que les Français (ainsi que leurs voisins européens immédiats, d’ailleurs) célèbrent et l’envie de jours plus longs et plus amicaux. Ils prennent ainsi un peu d’avance sur le calendrier, qui, lui, rechigne encore à passer au printemps.

On ne pourrait donc ne voir que pur opportunisme dans le fait de présenter, en ce moment précis, dans les galeries du Grand Palais, une exposition consacrée aux « jardins ». Et cela le serait, si d’une part le jardin n’était pas un vrai sujet dans l’histoire de l’art et en particulier dans celle de la peinture, et si, de l’autre, l’exposition, placée sous le commissariat de Laurent le Bon, par ailleurs directeur du Musée Picasso et spécialiste du dadaïsme, n’était pas particulièrement réussie. Car tout enchante dans cette vaste exposition, qui réunit plus de 450 œuvres, mélange les genres et les époques et recourt tout aussi bien à la peinture, à la sculpture, à la photographie, aux objets manufacturés, aux bijoux qu’au cinéma (on y voit, par exemple, des extraits de Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway ou de L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais).

Cucurbita, Kürbis, Ranken, vor 1928Elle s’ouvre par une incroyable fresque de la maison du Bracelet d’Or de Pompéi, qui représente la nature de manière symbolique et rappelle à quel point cette question du lien avec le jardin est présente dans l’art depuis l’Antiquité. Puis la visite commence avec l’évocation de la terre, l’humus, illustrée entre autres par des œuvres de Dubuffet et par une très étonnante installation de Koïchi Kurita qui rassemble 400 terres différentes provenant de la région de la Loire. De la terre, on passe aux végétaux avec la présence d’herbiers (dont celui de Jean-Jacques Rousseau), de fruits et de fleurs en verre et en plâtre et de véritables outils de jardiniers rangés par formes et par tailles. Puis c’est bien sûr la présence du jardinier lui-même, l’âme du jardin, qui est mise en avant, avec en particulier un emblématique portrait d’Emile Claus (1885) et une vitrine dans laquelle Johan Creten a installé toute une série de sculptures.

(Photo supprimée)

Car l’exposition, même si son cheminement n’est pas immédiatement perceptible, se construit par séquences : d’abord les éléments nécessaires, puis l’ordonnancier, avant de passer à l’attaque. Ce n’est que lorsque tous les ingrédients sont réunis qu’on peut se consacrer aux jardins à proprement parler, d’abord les plans (plans des jardins de Versailles et de Vaux-le-Vicomte, entre autres, par Le Nôtre), puis les jardins eux-mêmes et plus spécifiquement leur représentation dans la peinture. Car on sait que les jardins, comme miroir du monde (« il faut cultiver son jardin », disait Voltaire dans Candide), comme mise en scène de la nature, ont toujours servi de terrains d’expérimentations pour les artistes de toutes les époques. Ils y ont inscrit des fêtes galantes et fait raisonner les sentiments de leurs personnages avec le contexte environnant (sublimes Assemblée  dans un parc de Watteau et Fête à Saint-Cloud de Fragonard) ou ils les ont utilisé pour tester les limites de la figuration et ouvrir sur l’ornement ou la couleur pure (Le Déjeuner de Monet, Le Jardin de Bonnard, Le Parc de Klimt ou même Sommer Day de Richter).

Et tout au long de ce parcours aussi érudit que rafraichissant, on trouve de véritables pépites : les gouaches découpées de Matisse (Acanthes) devant lesquelles il faut s’assoir pour mieux les contempler; les Iris que cet incroyable artiste qu’est Patrick Neu (cf https://larepubliquedelart.com/patrick-neu-simplicite-confondante/) peint chaque année au moment de la floraison, juste avant qu’elles ne fanent; les innombrables photos de Blossfeldt qui montrent à quel point la nature est porteuse de formes essentielles et fondatrices de l’histoire de l’art ou celles du parc de Sceaux par Atget qui baignent dans la mélancolie; la salle consacrée à Wolfgang Tillmans, un artiste décidément très célébré en ce moment (cf https://larepubliquedelart.com/tillmans-hockney-au-depart-etait-le-sexe/) et qui montre les images de son jardin urbain, etc. Bref, dès qu’on a enlevé les gants et arrosé les dernières plantations, il faut courir au Grand Palais et se perdre dans les allées magiques de son « jardin extraordinaire », comme chantait Trenet.

Imprimer le monde Olivier Van Herpt Sediment Vases 2015 2016 Design Academy Eindhoven Photo Femke RijermanOn peut se demander ce que ces amoureux des jardins auraient fait s’ils avaient connu l’imprimante 3D, cette machine révolutionnaire à laquelle le Centre Pompidou consacre une exposition, dans le cycle Mutations/Créations, qui est au croisement de l’art et de la science ? Des arbres grandeur nature, des fleurs ressemblant à s’y tromper aux originales ? C’est que suggère cette exposition, qui remonte aux origines de l’impression 3D et montre comment les artistes, designers et architectes s’en sont emparés pour créer leurs oeuvres ou leurs maquettes aujourd’hui. Et une collaboration avec l’Ircam permet même de percevoir la dimension sonore de la musique à travers de nouvelles techniques de spatialisation (avec la collaboration de la compositrice Olga Neuwirth et du vidéaste Tal Rosner, par exemple). C’est souvent passionnant, ouvrant sur de nouvelles perspectives, mais aussi un peu inquiétant, car cette nouvelle manière « d’imprimer le monde » remet singulièrement en cause la notion d’auteur. Dans l’exposition qu’il avait réalisée à Bruxelles d’après son livre « Une brève histoire de l’avenir » (cf https://larepubliquedelart.com/present-et-avenir-bruxelles/), Jacques Attali montrait que cette technique permettait de reproduire à l’identique les sculptures les plus anciennes de l’humanité sans qu’on distingue, du moins en apparence, la vraie de la fausse…

 

Jardins, jusqu’au 24 juillet au Grand Palais, entrée square Jean Perrin (www.grandpalais.fr)

Imprimer le monde, jusqu’au 19 juin au Centre Pompidou, galerie 4, niveau 1 (www.centrepompidou.fr)

 

Images : Peinture de jardin, Pompéi, maison du Bracelet d’Or, 30-35 après J.-C., fresque ; 200 x 275 cm, Pompéi, Ministero dei beni e delle attività culturale e del turismo Soprintendenza Speciale © 2017. Photo Scala, Florence – courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali; Karl Blossfeldt, Cucurbita, photographie noir et blanc, 29,8 x 23,7 cm, Allemagne, Cologne, Die Photographische Sammlung/SK Stiftung Kultur, en coopération avec Berlin University of the Arts, Archive – Karl Blossfeldt Collection © Long-term loan of Berlin University of the Arts, Archive – Karl Blossfeldt Collection in Die Photographische Sammlung/SK Stiftung Kultur, Cologne; Patrick Neu, Iris, 2002, aquarelle sur papier, 38 x 29 cm, France, Paris, Courtesy Galerie Thaddaeus Ropac Paris/Salzbourg © Patrick Neu, Adagp, Paris 2017 / Photo Charles Duprat ; Olivier Van Herpt, Sediment Vases, 2015 – 2016 Vue d’atelier, Eindhoven, 2015, Impression 3D de céramique, Copyright Design Academy Eindhoven, Credit Photo: Femke Rijerman

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