de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Réécrire l’histoire de l’art

Réécrire l’histoire de l’art

Depuis quelques années, un certain nombre de galeries installées –et même de toutes jeunes galeries- cherchent à réhabiliter des figures un peu oubliées de l’histoire de l’art. C’est souvent très louable (la volonté de donner une seconde chance à des artistes auxquels on croit), cela correspond à une démarche réfléchie (inscrire la programmation de la galerie dans une continuité historique), mais c’est aussi parfois plus simple (on bénéficie d’un corpus déjà établi, on n’a pas à faire face à l’incertitude de l’œuvre à venir), cela peut être rassurant auprès de la clientèle (l’artiste a quand même déjà laissé quelques traces) et cela dénote dans certains cas une envie de respectabilité. Enfin, on peut penser aussi que la place prise pour remettre en lumière des artistes qui sont le plus souvent morts est, dans des galeries d’art contemporain dites de « premier marché » (je ne parle pas des musées ou des centres d’art), une place prise à des artistes vivants qui souvent en ont plus besoin (jamais un marchand tel qu’Yvon Lambert, par exemple, n’aurait souhaité travailler avec un artiste qui ne soit pas vivant).

Parmi toutes ces galeries qui ont mis à leur programme des artistes un peu oubliés, une a même décidé de leur consacrer l’intégralité de sa programmation : il s’agit de la galerie Loeve&Co, fondée par le galeriste Hervé Loevenbruck et par le commissaire et critique d’art Stéphane Corréard. Depuis son ouverture en février 2019, elle a montré toute une série d’artistes dont les noms ne nous disent plus grand-chose, comme Sarah Kaliski, Roland Dorcély ou Nobuo Sekine, souvent de manière très convaincante. Et depuis le confinement, comme elle est une structure fragile qui a besoin de vendre pour subsister, elle propose même tous les jours à des prix concurrentiels des œuvres qui vont du célèbre aquarelliste Pierre-Joseph Redouté à François Morellet ou aux Nouveaux réalistes (il s’agit d’un second marché, les œuvres n’étant disponibles à ce prix que pendant 24h).

Aujourd’hui, Loeve&Co propose de remettre sur le devant de la scène le travail de Patrick Procktor, un peintre anglais né en 1936 et mort en 2003. Ami intime de David Hockney (on le voit apparaitre dans le film de Peter Hazan, Bigger Splash), il fut une des figures marquantes du Swinging London des années 60 et un portraitiste très réputé dans les milieux artistiques et gays de ces mêmes années. Ce sont d’ailleurs essentiellement des portraits qui sont montrés ici, portraits qu’il réalisa en partie durant l’été 67, lors d’un voyage en Italie avec son mentor : alors que Hockney délaisse la boîte d’aquarelles qu’il a prise avec lui au profit des crayons de couleur, Procktor s’en empare pour tenir une sorte de journal de voyage et capturer brillamment des instantanés. Par la suite, les deux amis se fâcheront, le premier faisant la carrière que l’on sait aux Etats-Unis, tandis que le second y échoue lamentablement (sa première exposition là-bas, où il ne présente que des portraits de son amant de l’époque, est un échec total). Et Procktor ruminera sans fin sa jalousie contre Hockney, rumination qui se traduira par un alcoolisme croissant et par des sautes d’humeur qui l’empêcheront d’avoir des relations suivies avec les gens du milieu de l’art.

Alors faut-il revoir sous un autre angle cet artiste qui n’a toutefois pas été complètement oublié (il a toujours été collectionné et une biographie, parue en 2010 chez Unicorn Press, Patrick Procktor, Art and Life, lui a donné une nouvelle visibilité) ? Force est de reconnaître qu’il a bien du talent et que ses délicates et fragiles aquarelles savent révéler une intimité, une légèreté et un trouble qui ne sont pas évoquer la facilité d’un Bérard. Mais comment ne pas penser surtout à Hockney, à qui il emprunte même certains modèles, comme Celia Birtwell ? Ce qui le distingue est qu’il déforme volontairement certains corps, réduisant, par exemple, considérablement le volume d’une tête pour lui donner une étrangeté qui se détourne de la tradition classique (comme en témoigne le portait de Mick Jagger). Mais pour le reste, ce sont les mêmes poses que Hockney, le même érotisme solaire, le même goût des couleurs, le même rapport étroit au modèle, mais sans jamais atteindre la finesse du premier, sa technique incomparable, son sens parfait de la composition (et surtout Hockney n’est pas seulement un admirable portraitiste, il est aussi un grand paysagiste et un artiste qui a su constamment innover en se servant des nouvelles technologies).

Cette comparaison est d’ailleurs révélatrice du problème que sous-tend cette exposition : l’histoire de l’art s’est-elle tant trompée ? Y a-t-il tant d’artistes oubliés qui méritent d’être reconsidérés ? Certes, de tous temps, il y a eu de fâcheux oublis qui furent rapidement réparés (Cézanne et Van Gogh ne vendirent quasiment aucune toile de leur vivant, Basquiat connut une gloire posthume). Et certains artistes, soit par timidité, soit par un concours de circonstances, ne furent pas au bon moment au bon endroit, là où ils auraient pu trouver la reconnaissance. Sans parler des artistes femmes qui furent scandaleusement négligées. Ou ceux de culture non-occidentale, comme ceux que présente l’ambitieuse exposition Global (e) Resistance qui se tient actuellement au Centre Pompidou. Mais pour le reste, il me semble que le temps a fait son travail et que ce qui devait émerger a émergé, de la même manière que la musique classique a fait ressurgir des oubliettes quelques chefs-d’œuvre oubliés, mais sans remettre fondamentalement en cause son répertoire. On découvrira encore des artistes qui le méritent, on élargira notre conception de l’art à la lueur des cultures qui n’ont pas été suffisamment prises en compte, mais on ne changera pas de A à Z une histoire qui est déjà écrite.

-Patrick Procktor, Postures, jusqu’au 31 octobre à la galerie Loeve&Co, 16 rue des Beaux-Arts, 75006 Paris (www.loeveandco.com)

Images : Patrick Procktor, vue de l’exposition à la galerie Loeve&Co ; Mick Jagger-1969-Aquarelle sur papier 51 × 37 cm-courtesy galerie Loeve&Co, Paris-INV M0847 ; Students at Yale  1969_Aquarelle sur papier_57 × 103 cm_Courtesy galerie Loeve&Co, Paris _INV M0848 (Photos Fabrice Gousset)

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

4 Réponses pour Réécrire l’histoire de l’art

Loevenbruck dit: à

Un grand merci pour ce très bel et profond article.
MERCI

Ian Massey dit: à

Good to see this thoughtful article on Patrick Procktor. His rehabilitation in fact began some years ago, with several UK exhibitions curated by myself (I am also incidentally the author of ‘Patrick Procktor: Art and Life’). His work is much admired by many contemporary artists, such as Peter Doig and Elizabeth Peyton.

Audrey Guttman dit: à

Non, l’histoire de l’art – pour ne rien dire de l’histoire tout court – n’est pas figée, elle n’est jamais « déjà écrite ». Si elle l’était, elle serait morte. Elle est un ensemble de conventions, une construction intellectuelle – et à ce titre appelle à être déconstruite à chaque génération. Il y a autant d’histoires de l’art que d’amoureux de l’art, l’histoire comme la vie est plurielle et multiple et infinie. Pourquoi se contenter d’une liste établie par des autres, sans ouvrir ses yeux et regarder, sans se constituer son propre codex, son propre savoir, comme on le fait de son propre regard? Plutôt que « redécouverte » qui est un terme infantilisant pour les artistes et pour le public, pourquoi ne pas choisir celui de relecture, de re-regard (De regarder, lui-même composé du préfixe re- et de garder!). Non, le temps n’a pas « fait son travail », il n’y a pas de démiurge dans le ciel et pour ma part, j’aime Loeve&Co parce qu’elle défend justement cette ouverture, ce rapport à l’histoire de l’art qui se rapproche plus de la poésie que de la prose. Respectueusement.

Patrick Scemama dit: à

A Audrey Guttman: non bien sûr, l’histoire de l’art et l’histoire tout court ne sont pas figées. Et on pourra faire encore de belles découvertes, comme nous le permet #loeveandco. Ce que je veux dire, c’est que les fondamentaux ne bougeront pas, qu’il y a peu de chance, par exemple, pour que l’on considère Cabanel ou Meissonnier comme les plus grands peintres du XIXe siècle, alors qu’ils furent les vedettes de leur époque. Bien cordialement.

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