de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Strange Days

Strange Days

Strange Days : tel est le titre de l’exposition que propose actuellement le Frac-Ile-de-France et qui regroupe des œuvres de, entre autres, David Douard, Ian Kiaer, Melvin Moti, Gyan Panchal, Erica Baum, etc. En fait, il s’agit de nouvelles acquisitions de l’institution, que Xavier Franceschi, le directeur, qui est aussi le commissaire de l’exposition, a choisi de confronter, parce que, selon lui : « il est des œuvres qui semblent nous dire beaucoup du monde dans lequel nous vivons, de l’époque qui est la nôtre et ce, sans pour autant désigner certains faits, certains évènements auxquels nous pourrions nous rattacher de façon sûre et certaine ». Et il vrai que nous vivons des « jours étranges », des jours de violence, d’incertitude, où, semble-t-il, tout peut arriver, où nos repères sont inéluctablement bouleversés. Jamais le monde n’a semblé plus menaçant, plus noir, plus instable, en même temps que porteur d’une énergie qui peut mener au meilleur jusqu’au pire. Et c’est ce que nous suggèrent certaines de ces œuvres (pas toutes). Il s’agit sans doute d’une facilité de les faire figurer toutes sous cette même égide, mais il est vrai qu’elle dégage une atmosphère, un climat qui traduisent beaucoup de l’air du temps.

Dans une quasi-obscurité (l’éclairage provenant majoritairement des œuvres elles-mêmes), qui semble préfigurer nos sombres lendemains, on peut donc voir des vidéos (de Malvin Moti, qui met en évidence le lien entre l’image en mouvement et la violence, ou du duo formé par Rosalind Nashashibi et Lucy Skaer qui part d’un tableau de Paul Nash peint alors que l’Angleterre était sous la menace de l’invasion aérienne allemande), des sculptures (de Gyan Panchal, qui montre comment  les matériaux pauvres composent notre environnement, ou de Francesco Gennari, qui introduit des éléments organiques dans des formes pures) ou des photos (de Xavier Antin, qui travaille à la limite du graphisme et des arts plastiques, ou de Pierre-Oivier Arnaud, qui met en jeu la temporalité des images photographiques). Deux pièces se détachent, à mes yeux, plus particulièrement : celle de David Douard, grande installation lumineuse composée d’un cocon en osier recouvert de tissu et traversé par une guirlande d’œufs moulés en aluminium, et celle de David Gustav Cramer, toute petite au contraire, diptyque photographique près duquel il faut s’approcher si l’on veut distinguer quelque chose. Dans la première, l’artiste, qui est un des plus énigmatiques, mais aussi des plus passionnants de la jeune scène artistique française, évoque les questions de langage entravé, malade, mais aussi ses liens avec la face cachée et souvent peu recommandable d’internet : le « darkness ». Dans la seconde, l’artiste montre deux images d’un même bâtiment, mais sous un angle différent, laissant au spectateur le soin d’imaginer ce qui a pu s’y produire, quitte à ce que ce soit le pire. Strange Days, décidément…

PdT 2017-Sous le regard des machines pleine d'amour-011Strange Days aussi au Palais de Tokyo, qui présente une nouvelle série d’expositions intitulée « En toute chose ». C’est à un vers de Nerval (« Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ») que Jean de Loisy, le directeur du Palais, a emprunté ce titre, en se demandant comment « alors que la production industrielle et la technologie essaient d’humaniser les artefacts, disjoindre les affects et les objets ? » L’idée étant de « s’interroger sur le pouvoir parfois absurde que nous avons sur les objets qui nous entourent comme celui, magique, enchanté ou inquiétant, qu’ils exercent sur nous en retour ». Là encore, le concept est un peu large et c’est aux forceps que rentrent dans ce cadre certaines propositions, il est vrai si nombreuses désormais, du Palais de Tokyo. Mais certaines expositions sont assez significatives et disent bien le rapport du monde matériel, et en particulier du monde industriel, à nos émotions.

C’est le cas de l’exposition collective, « curatée » par Yoann Gourmel, Sous le regard de machines pleines d’amour et de grâce. Elle part d’un court poème que l’écrivain américain Richard Brautigan distribua dans les rues de San Francisco en 1967 et dans lequel il décrit une harmonie « mutuellement programmée » entre les machines, les animaux et les êtres humains. A partir de cette utopie naturellement vouée à l’échec, le commissaire entend montrer l’influence des échanges monétaires ou du flux des données numériques sur nos affects et leurs représentations. Il le fait à partir d’œuvres essentiellement conceptuelles de Pedro Barateiro, Marie Lund, Marjorie Keller, Isabelle Cornaro, Mika Tajima ou même Marie Mathématique, « la première héroïne TV de science-fiction, petite sœur de Barbarella », qui vécut le temps de six courts-métrages d’environ six minutes diffusés dans l’émission Dim, Dam, Dom dans les années 60. Une des œuvres qui illustrent le mieux cette tentative est sans doute l’installation de Lee Kit, un artiste de Hong Kong, qui mêle différents médiums comme la lumière, la musique, la vidéo et même la peinture sur tissu pour explorer ce qui se joue entre le privé et le public, le personnel et le collectif. Dans son ensemble, l’exposition est élégante, fluide, bien construite, rigoureuse, mais sans bannir l’humour ni une certaine forme de légèreté.

2914-17Mel O’Callaghan, elle, dont on avait déjà pu voir une performance au Palais de Tokyo lors du festival Do Disturb en 2016, poursuit sa réflexion autour du rituel en tant qu’expression de la condition humaine en présentant deux pièces : une performance au cours de laquelle sont maniés les objets symbolisant les stades nécessaires à l’accession à la « transe extatique » et une vidéo assez hypnotique réalisée à Bornéo, où l’on assiste à la récolte traditionnelle des nids d’oiseaux pratiquée par la population à plus de 120 m de hauteur. Dorian Gaudin, dans une esthétique proche de celle en vogue chez les étudiants de la Villa Arson, fait danser et se mouvoir les objets dans une installation très spectaculaire. Abraham Poincheval, l’artiste aventurier, continue ses explorations autarciques et un peu folles dans deux performances renvoyant aux règnes animal et végétal : la première qui consiste à s’enfermer pendant une dizaine de jours dans une pierre qui a été sculptée selon sa silhouette, avec un matériel de survie ; la seconde qui consiste à couver des œufs de poule, enfermé dans un espace clos, jusqu’à éclosion.

Emmanuel Saulnier, de son côté, réalise une très pure et très belle exposition, mais qui n’a pas grand-chose à voir avec le thème général de la saison. Quant à Taro Izumi, qui a droit à tout l’espace du rez-de-chaussée, autant dire que je n’ai rien compris à son intervention. A partir de performances, de vidéos, de sculptures un peu absurdes, il crée un univers qui cherche à déjouer par l’humour nos habitudes artistiques et sociales. « Dans un monde très normé comme l’est, par sa culture et son organisation sociale, le Japon, écrit Jean de Loisy, la mise en turbulence de la réalité, les bruits inattendus, les comportements paradoxaux, les situations performées qu’il met en scène donnent l’impression d’être produits par des esprits malicieux qui se mêlent de nos affaires et se moquent de nos usages . » Certes, mais c’est alors le référent culturel qui nous manque. Strange, very strange days…

Tree of Codes - ©Little Shao - OnP _3081_Strange days enfin à l’Opéra de Paris, où le chorégraphe anglais Wayne McGregor propose Tree of Codes, un ballet d’après le roman de Jonathan Safran Foer, lui-même réalisé à partir de phrases découpées dans un recueil de nouvelles écrit par Bruno Schulz, auteur polonais assassiné par les nazis en 1942. « La notion de « corps technologique », explique McGregor, qui a travaillé en 2009 avec des chercheurs en science cognitive à l’Université de San Diego, est quelque chose qui me fascine depuis toujours. Le corps humain est la plus extraordinaire des machines technologiques, une machine beaucoup plus complexe qu’un ordinateur. » Mais ici, ce qui retient notre attention est la scénographie d’Olafur Eliasson, qui tend à intégrer le public au spectacle. A l’aide de de jeux de miroirs et de lumières très sophistiqués, il invente un espace qui démultiplie les points d’optique et fait vaciller notre perception. Grâce à un système de cercles découpés dans une paroi transparente et qui tournent sur eux-mêmes, comme des yeux, il fait en sorte que le ballet devienne une chimère visuelle, une sorte de mise en abyme de la vision. C’est magique et rappelle que la poésie est peut-être la meilleure réponse, au fond, aux sombres prédictions de demain.

 

Strange Days, jusqu’au 16 avril au Frac-Ile-de-France, Le Plateau, 22 rue des Alouettes, 75019 Paris (www.fraciledefrance.com)

En toute chose, série d’expositions jusqu’au 8 mai au Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson 75116 Paris (www.palaisdetokyo.com)

Tree of Codes de Wayne McGregor, jusqu’au 23 février à l’Opéra de Paris -Palais Garnier (www.operadeparis.fr)

 

Images : Vue de l’exposition Strange Days, frac île-de-france, le plateau, Paris, 2017. Photo Martin Argyroglo ; Vue de l’exposition « Sous le regard de machines pleines d’amour et de grâce »,  Palais de Tokyo (03.02 – 08.05.2017). Photo : Aurélien Mole ; Vue de l’exposition de Mel O’Callaghan « Dangerous on-the-way », Palais de Tokyo (03.02 – 08.05.2017). Photo : André Morin; Tree of Codes de Wayne McGregor à l’Opéra nationl de Paris, ©Little Shao -ONP

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