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Tillmans-Hockney: au départ était le sexe

Tillmans-Hockney: au départ était le sexe

Né en 1968 en Allemagne, Wolfgang Tillmans a fait ses études à Londres, où il s’est installé et où il a tellement intégré la scène artistique que celle-ci lui a décerné, en 2000, son fameux Turner Prize. Fortement inspiré, au départ, par des photographes comme le suisse Walter Pfeiffer, qui a beaucoup travaillé pour la presse, Tillmans a fait partie de cette génération  d’artistes qui ont fréquenté les clubs underground punks et gays de la capitale anglaise et qui ont commencé par photographier leur quotidien : leurs amis, les habitués de ces clubs, leurs amants, leurs environnements, tout ce qui relevait de l’intime, d’une certaine manière de vivre et surtout d’un vivre ensemble que l’on pouvait qualifier d’alternatif et qui était aussi une forme de positionnement dans le monde. Mais à la différence de bien d’autres, qui en sont restés à ce stade, sympathique mais parfois un peu limité, Tillmans ne s’est pas contenté de son univers proche : il a aussi photographié des paysages, des villes, des ciels, des avions (une série, autour de la notion de progrès, a été consacrée au Concorde), des fleurs ou des natures mortes, dans un principe d’équivalence, qui met à mal les hiérarchies et où tout sujet est aussi digne d’intérêt qu’un autre.

Et il l’a fait en couleurs ou en noir et blanc, mettant à jour des détails, travaillant sur le biais, le cadrage révélateur, comme dans la série Soldiers, où il révèle le trouble que lui suggère les soldats en uniformes en les photographiant à leur insu, dans le métro ou d’autres lieux publics. Tout cela aurait pu sembler disparate et se perdre dans les différents registres, si l’artiste n’était toujours parvenu à maintenir un style et une empathie envers le sujet photographié: aucune image de Tillmans ne ressemble véritablement à une autre, mais on sent qu’elles proviennent toutes de la même source et du même objectif.
2014-058 paper drop Prinzessinnenstrasse, a _A4Puis il a semblé se lasser des représentations figuratives. Il s’est alors lancé dans des expérimentations abstraites, travaillant sans appareil, en imprimant directement la lumière sur le papier sensible. Ou il a constitué des vitrines qui juxtaposaient des coupures de presse, des images et des textes dans une sorte de condensation qui entendait répondre à l’actualité du moment (il s’est beaucoup mobilisé, par exemple, contre le Brexit). Certains travaux ont pu paraître plus formels, plus froids, plus expérimentaux, mais chez Tillmans, l’être humain est toujours présent et même lorsqu’il se livre à des tentatives complètement abstraites, c’est souvent à l’aide de cheveux ou en révélant la sensualité d’un grain de peau.

L’exposition que lui consacre actuellement la Tate Modern, simplement intitulée Wolfgang Tillmans 2017, regroupe des œuvres qui ont été essentiellement réalisées depuis 2003, c’est-à-dire des œuvres appartenant à la période expérimentale tout autant qu’à une période figurative, car après avoir goûté les charmes de l’abstraction, l’artiste est revenu au monde réel et au portrait, particulièrement à travers une série réalisée en Inde et intitulée Neue Welt. Et elle inclut des œuvres récentes qui ont été produites dans son studio et qui questionnent la manière même dont une image est fabriquée. Surtout, elle fait preuve d’une intelligence exceptionnelle, car chaque salle, conçue par Tillmans lui-même, fait cohabiter des œuvres de différents registres, dans des formats différents (très souvent des tirages jets d’encre accrochés directement au mur) et dans un arrangement où les idées et les styles se télescopent pour produire du sens et stimuler l’imagination. Et elle consacre une salle entière aux publications qui ont, pour l’artiste, le même statut que l’œuvre d’art. Et une autre à la musique d’un groupe de rock, Colourbox, dont Tillmans était fan et qui n’a jamais joué qu’en studio. Tout du long, la maîtrise souveraine de l’artiste éblouit : on passe du micro au macro, de la sphère privée à la sphère publique, de l’intime à l’universel, tout en voyant les multiples méthodes avec lesquelles une image peut être reprise et réutilisée. C’est une exposition importante, dont on se souviendra longtemps.

"DOMESTIC SCENE LOS ANGELES" 1963 OIL ON CANVAS 60 X 60" © DAVID HOCKNEY

Apparemment aucun rapport avec l’exposition David Hockney que l’autre Tate, la Britain, consacre au célèbre peintre à l’occasion de son 80e anniversaire. Pourtant, à bien y regarder, Tillmans et Hockney ont certains points en commun : d’abord la volonté de tout peindre et de faire en sorte que tout soit prétexte à peinture pour le second, comme le premier estime que tout sujet est digne de photographies. Ensuite et surtout, la reconnaissance et l’affirmation d’une identité sexuelle qui posent les bases du travail. C’est ce qui ressort en premier lieu de cette grande rétrospective qui couvre près de soixante ans de carrière. Ce n’est que lorsque le jeune Hockney aura fait part de son attirance pour les garçons (sous une forme d’abord un peu dissimulée) qu’il trouvera sa propre voie et que sa peinture, d’abord proche de l’art brut, se construira pour atteindre ce style pop et sensuel qui le rend aujourd’hui si facilement reconnaissable.

L’exposition ne permet rien de découvrir que l’on ne connaisse déjà (surtout si l’on avait vu la précédente exposition de la Royal Academy of Arts en 2012, consacrée aux grands paysages), mais elle permet d’avoir un aperçu de toutes les périodes de cet artiste qui invente tout le temps, depuis les premiers tableaux abstraits jusqu’aux derniers dessins sur iPhone et iPad. Et surtout elle rassemble les toiles majeures de l’artiste, les piscines, dont le célèbre Bigger Splash (que le petit fascicule distribué à l’entrée décrit comme une réponse au machiste de l’expressionnisme abstrait américain), les portraits néo-classiques (que l’on a vu reproduits des centaines de fois, mais qu’on n’imaginait pas aussi grands), les dessins, qui sont peut-être la part la plus exceptionnelle de la production de l’artiste, ou les réponses à Van Gogh, Picasso ou Matisse qui hantent toute la seconde partie de l’œuvre. Partout triomphent la couleur, la liberté, l’inventivité (comme dans cette magnifique installation vidéo des Quatre saisons, où le même paysage est filmé à différentes époques par de multiples caméras installées sur une voiture qui avance !). Et on est stupéfait de voir que cet éternel jeune homme ait toujours gardé, malgré les modes et les tendances actuelles, cette même foi en la peinture et en sa capacité de réinventer le monde. Un seul regret pourtant : le fait qu’il n’y ait aucun de ses tableaux de chiens (de la série Dog Days), qu’il réalisa dans les années 90, alors que ses amis proches mourraient du Sida et qui témoignent d’une tendresse toute particulière.

-Wolfgang Tillmans 2017, jusqu’au 11 juin à la Tate Modern

-David Hockney, jusqu’au 29 mai à la Tate Britain, Londres. L’exposition sera présentée à partir de juin au Centre Pompidou. (www.tate.org.uk).

Bon à savoir, à la Tate, sur présentation du billet Eurostar, deux entrées sont attribuées pour le prix d’une seule.

 

Images : Wolfgang Tillmans , Collum 2011 © Wolfgang Tillmans; paper drop Prinzessinnenstrasse 2014 © Wolfgang Tillmans; David Hockney, Domestic Scene, Los Angeles 1963, Oil paint on canvas, 1530 x 1530 mm, Private collection © David Hockney

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