de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Tino Sehgal favorise la rencontre au Palais

Tino Sehgal favorise la rencontre au Palais

Il y a trois ans, le Palais de Tokyo offrait sa première « carte blanche », c’est-à-dire l’opportunité d’investir l’intégralité de ses espaces (13 000m2), à Philippe Parreno (cf http://larepubliquedelart.com/le-palais-fantome-de-philippe-parreno/). A cette occasion hautement risquée, le plasticien avait montré un nombre important de ses œuvres, mais il avait aussi fait appel à des artistes dont il se sent proche, comme Liam Gillick ou Tino Sehgal. Trois ans plus tard, et en partie grâce à la médiation de Philippe Parreno, c’est ce même Tino Sehgal qui se voit à son tour confier l’ensemble de la superficie du Palais. Et pour bien marquer la filiation, il reprend, en lui ajoutant un personnage, la très émouvante pièce qu’il avait créée trois ans plus tôt (une prolongation incarnée de AnnLee, ce personnage de manga en fin d’existence virtuelle qu’une vingtaine d’artistes ont investi pour le mettre en lien avec leur propre pratique) et intègre lui-aussi des œuvres de confrères qui lui sont chers. Mais à la différence de Philippe Parreno, qui montrait malgré tout des œuvres tangibles, Tino Sehgal vide le Palais de Tokyo, supprime toutes les cloisons pour mettre à jour la structure et ne présente que des œuvres immatérielles, des « performances », même si le mot ne lui plaît guère et qu’il lui préfère celui de « situations construites ».

On connaît l’artiste pour avoir vu son travail en galerie (la galerie Marian Goodman), dans différents musées comme le Guggenheim de New York ou la Tate Modern de Londres, dans les biennales les plus prestigieuses (La Biennale de Venise où il a remporté un Lion d’or en 2013) et plus récemment à l’Opéra de Paris, où il a présenté un spectacle dans le cadre de la soirée mixte « Sehgal/ Peck/ Forsythe/ Pite »1. Car ce citoyen du monde, né en Angleterre, vivant à Berlin et parlant très bien le français, a d’abord été danseur et a travaillé avec des chorégraphes comme Jérôme Bel et Xavier Le Roy avant d’investir le champ des arts dits visuels. Mais il a aussi étudié l’économie politique qu’il place au cœur de sa pratique : « Ma grande question, dit-il, dont je pense qu’elle est celle de ma génération, c’est que la manière dont nous produisons aujourd’hui, la forme sociétale de l’organisation économique, ne vont pas se perpétuer et que nous serons contraints d’aborder le problème de notre capacité à nous ajuster à ce fait ». Et il y apporte sa réponse: pour lui, pas d’objet monnayable, pas de trace, pas de captation, de photos ni même de dossier de presse (d’où l’absence de photos illustrant cet article). Et lorsqu’il vend une œuvre à un musée ou à un collectionneur, elle ne peut être réactivée que par quelqu’un qui y a participé directement et la négociation se fait sans trace écrite, juste par la parole. Ce qui l’intéresse, c’est l’humain, la manière dont les choses se perpétuent non pas à travers des objets ou des documents, mais à travers la mémoire que chacun en porte et qu’il est en mesure de restituer. Et ce qu’il cherche dans son travail,  c’est de faire en sorte qu’une confiance s’établisse avec l’autre, que le spectateur soit confronté à une situation qui soit créée pour lui et dans laquelle il est en mesure d’intervenir, que les choses n’existent que dans l’instant et se réinventent à chaque fois. En somme, qu’il ne se contente pas passivement de contempler les pièces, mais qu’il vive une expérience.

Au Palais de Tokyo, donc, après qu’un jeune homme ou qu’une jeune fille lui aura demandé : « Qu’est-ce qu’une énigme ? » et qu’en fonction de sa réponse, il aura été guidé vers le rez-de-chaussée ou le sous-sol du bâtiment, celui-ci pourra être confronté à un groupe de gens qui marchent, ensemble ou de manière isolée, puis qui s’arrêtent, tantôt pour chanter ou tantôt pour méditer et qui viendront peut-être l’interpeller pour lui raconter une histoire relative à leur vie intime, qui semble leur tenir très à cœur. Ou il pourra faire la rencontre d’un enfant qui lui demandera ce qu’est le progrès et qui l’amènera vers un ou une adolescente qui continuera la conversation et le présentera à son tour à un adulte, puis à une personne plus mûre, jusqu’à ce qu’il réalise, en fin de parcours, que ce sont les différentes étapes de la vie qu’il a franchies (l’œuvre, This Progress, a été réalisé pour le Guggenheim de New York qui lui donnait tout son sens avec son architecture en spirale). Ou il pourra entrer dans une salle où cinq personnes, de dos, proclament ensemble : « The objective of this work is to become the object of a discussion » et commencer, s’il le désire, à discuter avec eux. Ou encore entrer dans une pièce totalement noire, d’où s’échappe une mélopée et se rendre compte rapidement que des personnes s’y trouvent, qui dansent, chantent et ne tarderont pas à l’entourer, mais sans qu’il puisse jamais les voir (This Variation). Ou voir les œuvres des autres artistes invités, Daniel Buren avec un plafond qui modifie l’espace d’accueil et qui avait déjà été présenté en 2004 dans ce même lieu, Pierre Huyghe avec une œuvre comme toujours très mystérieuse, à la limite de la perception (des cellules cancéreuses qui s’infiltreraient à travers les interstices du bâtiment), James Coleman avec une vidéo qui transcrit les pulsations cardiaques et le monologue intérieur que se tient un boxeur pendant un combat ou Isabel Lewis qui anime des rencontres festives avec des plantes, de la musique et des senteurs.

On le voit, l’objectif de Tino Sehgal, comme l’était celui de Philippe Parreno, est de penser un nouveau modèle d’exposition, qui n’a plus grand-chose à voir avec le modèle traditionnel et qui est comme un organisme vivant à l’intérieur duquel on pénètre. Les esprits chagrins diront qu’ils s’apparentent à un parcours au sein duquel le spectateur n’a plus son entière autonomie et que, du coup, on peut les assimiler à des spectacles (ce n’était pas un hasard si, dans l’exposition de Parreno, il y avait toute cette salle où clignotaient des « marquees », ces auvents lumineux que l’on trouve devant certains théâtres ou cinémas aux Etats-Unis, et ce n’est pas un hasard si pour pénétrer dans cette exposition, il faut franchir un rideau de perles du regretté Félix Gonzalez-Torres, rideau qui avait été pensé à l’origine comme une pluie de larmes mais qui n’en renvoie pas moins à l’univers du spectacle). Ils n’auront peut-être pas complètement tort. Mais outre qu’il n’y a rien d’infamant, bien au contraire, à concevoir une exposition comme un « show » (terme anglo-saxon pour exposition), qui plus est, ici complètement dépouillé, on ne voit pas pourquoi on se priverait du plaisir d’y participer. Car pour peu qu’on accepte de se rendre disponible, pour peu qu’on laisse les aprioris et les schémas tout faits au vestiaire, pour peu qu’on ait envie de vivre une expérience humaine peu commune, on pourra faire de belles rencontres dans les espaces mis à nu du Palais de Tokyo.

-Carte blanche à Tino Sehgal, jusqu’18 décembre 2016 au Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson, 75116 Paris (www.palaisdetokyo.com)

1Pour son spectacle à l’Opéra, outre des interventions dans les espaces publics avant le début de la représentation, Tino Sehgal avait conçu une chorégraphie, Sans titre, dans lequel c’était le théâtre lui-même (les éclairages, les différents rideaux, la technique) qui était mis en mouvement, les danseurs à proprement parler intervenant au même niveau que les spectateurs. Mais le jour de la dernière (le dimanche 9 octobre), les spectateurs se sont mis à imiter les danseurs et c’est toute la salle qui  s’est mise à bouger, phénomène exceptionnel dans cette illustre maison.

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