de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Tout, tout, tout, vous saurez tout sur le zizi…

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Pour promouvoir Nackte Männer (Hommes nus), la première exposition consacrée au nu masculin dans l’histoire de l’art, à Vienne, l’an passé, on utilisa la photo de Pierre et Gilles, Vive la France, qui montre trois footballeurs black-blanc-beur nus et de face. Cette image fit scandale et il fallut recouvrir, sur les affiches, le sexe des trois garçons d’un bandeau noir. Cette anecdote en dit long sur la pudibonderie qui entoure encore la représentation de la nudité masculine, en particulier dans les lieux institutionnels. Et ce d’autant plus que le nu féminin y est largement représenté, que c’est un genre en soi. Mais il est vrai que 95% des artistes qui y sont montrés sont des hommes et que c’est leur imaginaire, cautionné par la société machiste, qu’ils exposent, l’objet de leurs désirs.1

C’est pour parer à cette injustice et faire suite à l’exposition de Vienne que Guy Cogeval, le directeur du Musée d’Orsay, a choisi de présenter cet automne Masculin/Masculin, L’homme nu dans l’art de 1800 à nos jours. Et ce sous-titre n’est pas anodin, car il limite la représentation de la nudité masculine à une période qui, outre qu’elle correspond à la période en grande partie couverte par les collections du musée, voit le triomphe de la morale bourgeoise. Dans la statuaire antique, en effet, comme le rappelle justement Cogeval, le nu masculin bénéficiait de la primauté : « l’homme en tant qu’être universel se confondait dans l’Homme et son corps était érigé en norme du genre humain » (alors que les organes génitaux féminins étaient masqués). Et du XVIIe au XIXe siècle, la maîtrise de l’exécution d’un nu masculin constituait la finalité des enseignements académiques. Mais jusqu’au milieu du XXe, l’organe sexuel lui-même, comme le dit encore Cogeval, « fait l’objet d’une certaine pudeur, qu’il soit atrophié ou bien dissimilé sous quelque draperie, lanière ou fourreau d’épée subtilement placés. » Ce n’est que de nos jours qu’on n’hésite plus à le montrer franchement, voire même en érection, comme dans certaines photos de Mapplethorpe.

02. Pierre et Gilles_MercureL’exposition est donc découpée en plusieurs sections qui présentent des aspects différents du nu masculin et mêlent allègrement les époques. Si la première, L’idéal classique, va bien au-delà de la période délimitée, puisqu’on y trouve aussi un somptueux Saint-Sébastien de de LaTour ou un Faune de Puget, les autres, Le nu héroïque, Les Dieux du stade, Nuda Veritas, etc, se cantonnent bien aux XIXe et XXe siècles, mais font alterner peintures, sculptures, photos, extraits de films, soit environ 180 œuvres. On y trouve de tout : des chefs-d’œuvre (outre les pièces déjà citées, des autoportraits de Schiele, le Patrocle de David, des Baigneurs de Cézanne, des Bacon ou des Lucian Freud, entre autres), des icônes (le Jeune homme nu assis au bord de la mer de Flandrin, les photos érotiques de von Gloeden, une « piscine » avec un extrait du film Bigger splash de David Hockney), des « kitscheries » (L’Ecole de Platon de Jean Delville, avec ses jeunes hommes aux poses alanguies, Fléau ! de Henri Camille Danger, qui représente une sorte de Hulk aux muscles hypertrophiés avec un gros bâton à la main, ou Coup de grisou de Henri Greber, marbre gris réaliste d’un homme dans la mine), des curiosités (Finistère de Paul Cadmus qui transforme la côte bretonne en lieu de drague gay, Visite aux bains mystérieux de Chirico, qui rend métaphysique une situation homo-érotique, le Saint-Sébastien du mexicain Angel Zarraga devant lequel se recueille une très chic admiratrice dévote en robe Poiret). Le meilleur (on pourrait aussi citer l’incroyable sculpture de son père nu et mort de Ron Mueck  ou les Rodin) y côtoie souvent le pire (un plâtre patiné et doré d’Arno Breker, le sculpteur  ami d’Hitler, ou de nombreuses toiles académiques de la fin XIXe), mais l’ensemble donne une idée assez juste de la représentation de l’homme nu dans tous ses états, depuis l’objet de désir jusqu’au corps meurtri, en passant par l’homme en harmonie avec la nature ou le symbole religieux.

Certains reprochent à l’exposition d’avancer à pas feutrés et de ne pas annoncer clairement ce qu’elle est en vérité, à savoir un panorama des représentations homosexuelles en art. Ce reproche ne me paraît pas fondé, car si certains artistes annoncent clairement la couleur (une petite section, d’ailleurs, réservée aux adultes et dans laquelle trônent de magnifiques dessins de Cocteau, leur est plus directement réservée), d’autres ne font preuve d’aucune ambiguïté et aborde le nu masculin avec le même détachement qu’un paysage ou une scène pittoresque. Plus choquant, en revanche, est encore une fois le petit nombre d’artistes femmes représentées (une sculpture de Louise Bourgeois, une œuvre d’ORLAN, juste une photo de Nan Goldin et une de Zoe Leonard). Or, on sait qu’aujourd’hui de nombreuses femmes n’hésitent plus à représenter des hommes nus (Elina Brotherus ou Sam Taylor-Wood en photo, pour ne parler que d’elles, et sans doute d’autres en peintures ou en sculpture) et c’eût été plus légitime de se tourner vers elles pour les voir montrer l’objet de LEUR désir. Enfin, on peut regretter que l’exposition du Musée d’Orsay reste si prude (juste une érection, celle de L’Origine de la guerre d’ORLAN). Celle de Vienne, qui proposait aussi des visites naturistes, faisait preuve, il me semble, de bien plus d’audace.  Sur les bords de la Seine, on reste dans la bienséance d’un salon qui se permet une effronterie.

1 cf à ce propos le très intéressant article de Marie Zawisza paru dans Le Monde daté du 26-09-13 et intitulé : « L’art est un bastion sexiste ».

Masculin/Masculin, L’homme nu dans l’art de 1800 à nos jours, jusqu’au 2 février 2014, Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris (www.musee-orsay.fr)

A noter qu’à l’occasion de l’exposition, le Musée coédite avec Flammarion un superbe catalogue avec des textes de Guy Cogeval et de Claude Arnaud, entre autres, mais aussi un passionnant essai de Charles Dantzig intitulé Le grand absent. L’homme nu en littérature et une interview de Pierre et Gilles qui sont très présents dans l’exposition (un peu trop). 300 pages, 220 illustrations, 39,90€

Images : Frédéric Bazille (1841-1870), Le Pêcheur à l’épervier, 1868, Huile sur toile, 134 x 83 cm Zurich, Fondation Rau pour le Tiers-Monde© Lylho / Leemage : Pierre et Gilles (nés respectivement en 1950 et en 1953), Mercure, 2001 (modèle : Enzo Junior), Photographie peinte, pièce unique, 117,3 × 87 cm Collection particulière © Pierre et Gilles. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont, Paris.

 

 

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