de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Un second lieu pour le Frac Ile-de-France

Un second lieu pour le Frac Ile-de-France

Installé sur les hauteurs du XIXe arrondissement de Paris, tout près des Buttes-Chaumont, le Fond régional d’art contemporain (Frac) Ile-de-France, dirigé par Xavier Franceschi, dispose d’un bel espace, le Plateau, mais qui ne lui permet pas d’accueillir des œuvres de très grande dimension. Il aurait donc été légitime qu’il prétende à un nouveau bâtiment, plus vaste et plus fonctionnel, comme ont pu récemment en disposer les Frac de Bretagne ou de PACA, par exemple. Mais il a préféré répondre à une invitation qui lui été faite d’ouvrir un second lieu à une trentaine de kilomètres à l’est de Paris, en Seine et Marne, dans le Parc culturel de Rentilly, un lieu qui dépend de la Communauté d’agglomération de Marne et Gondoire et avec lequel il avait déjà plusieurs fois collaboré précédemment.
Il faut dire que ce parc d’une cinquantaine d’hectares, au milieu duquel s’élève un château, a une histoire plutôt attachante. Construit au XVIe siècle, puis transformé au XVIIIe, il devient, en 1846, la propriété de la famille André, qui fondera aussi à Paris le Musée Jacquemard-André. En 1890, c’est le chocolatier Gaston Menier qui le rachète et lui fait subir à nouveau de nombreuses transformations. Mais en 1944, le château est incendié par les Allemands. La famille Menier reconstruit, dix ans plus tard, un nouveau château de style « Restauration » sur les bases de l’ancien, mais en 1985, elle cède l’ensemble à une société immobilière qui s’apprête à en faire un complexe hôtelier de luxe. Grâce à une association de riverains, les travaux sont arrêtés et le domaine de Rentilly est classé en zone protégée. Dix ans plus tard, c’est la Communauté d’agglomération de Marne et Gondoire qui se porte acquéreur de ce lieu délabré et particulièrement touché par la tempête de 1999 et qui décide d’en faire un parc à vocation culturelle, ouvert, en particulier, aux arts vivants.

Frac VeilhanEt depuis 2006, date de l’ouverture du parc dans ses nouvelles fonctions, le Frac Ile-de-France y organise des expositions. Il le fait dans le château ou dans les bâtiments attenants, au rythme d’une par an. Mais depuis quelque temps, Michel Chartier, président de la Communauté d’agglomération de Marne et Gondoire, souhaitait pérenniser la présence de l’art contemporain dans ces espaces et associer de manière durable le Frac à cette aventure. Il proposa donc que le château, qui était en très mauvais état et qui avait été beaucoup pillé, soit aménagé et qu’il devienne le second lieu d’exposition de l’institution francilienne. Sur l’initiative de celle-ci, plusieurs projets furent présentés, qui associaient tous un artiste à une équipe d’architectes. Car l’idée était que le château devienne autant une œuvre d’art en soi qu’un lieu pour présenter des œuvres. Des artistes comme Guillaume Leblon, Laurent Pariente ou Tobias Rehberger firent des propositions, mais c’est celle de Xavier Veilhan, associé aux architectes Philippe Bona et Elisabeth Lemercier et au scénographe Alexis Bertrand qui fut retenue.

Peut-être parce qu’elle était la plus radicale des quatre présentées. Contrairement à leurs compétiteurs qui avaient tous prévu, d’une manière ou d’une autre, de laisser en partie apparente l’architecture existante du château, Xavier Veilhan et son équipe ont préféré la masquer à l’aide d’une structure en acier inox poli qui vient se superposer à la façade et qui apparaît comme une sculpture à l’échelle 1/1 du château. « L’idée, confie l’artiste, était que ce nouveau bâtiment s’intègre parfaitement à la nature environnante en la reflétant et qu’il apparaisse comme un élément un peu abstrait au milieu de ce parc ». Le château, il est vrai, reconstruit dans les années 50 n’était qu’un pastiche et n’avait aucune valeur architecturale réelle, pas plus que son intérieur ne contenait d’aménagement précieux. Pour rendre sa ligne encore plus fluide, on a fait en sorte que l’entrée se fasse par les anciens sous-sols, où ont aussi été aménagées les commodités et, pour faire en sorte que l’ouverture sur le parc soit encore plus marquée, on a construit dans les combles une terrasse qui surplombe les bassins et la campagne tout autour. Quant aux espaces d’expositions qui occupent les deux étages, ils ont été réduits à la simple expression de plateaux nus que l’on peut aménager à sa guise et qui, eux aussi, ouvrent sur l’extérieur par toutes les fenêtres et balcons que le château comportait (mais des panneaux latéraux permettent de les fermer complètement, en fonction des œuvres présentées).

Le résultat a de l’allure, du panache et constitue un geste architectural fort, surtout en cette période où l’on voit encore avec quelle force les résistances aux projets novateurs se manifestent en France. On a le sentiment d’un très bel objet high-tech posé là, au milieu de la verdure, et sur lequel la lumière se reflète en un jeu ininterrompu. Et on imagine facilement les infinies variations qui, selon qu’il fasse beau ou qu’il pleuve, pourront se produire sur les parois réfléchissantes. Qu’est-ce qui fait alors que, si on en admire les prouesses techniques, on n’est pas complètement emballé par le projet ? Peut-être un aspect froid, un peu désincarné et qui reste dans l’esthétique sacro-sainte et attendue du « white cube ». Peut-être aussi le fait que l’effet « miroir-réfléchissant » a été beaucoup utilisé dans l’architecture contemporaine. Peut-être enfin celui que le nouveau bâtiment, même s’il respecte la structure de l’ancien, prenne si peu en compte son histoire, fut-elle factice et parodique (après tout, s’il était si laid et en mauvais état que cela, pourquoi ne l’avoir pas totalement rasé pour construire quelque chose de franchement neuf à la place ?). Mais ce ne sont que quelques restrictions qui ne doivent pas nous empêcher de nous réjouir de cette initiative originale et audacieuse (et encore une fois trop rare en France aujourd’hui).

A 1221995L’exposition d’ouverture, Explore, a essentiellement pour vocation, comme celle qui ouvre la Fondation Vuitton, de mettre en valeur le nouveau bâtiment. Elle présente des œuvres de la collection du  Frac Ile-de-France qui ont un lien à l’espace, mais qui en demande beaucoup, justement, pour être déployées et qui, de ce fait, n’avaient encore jamais été montrées (en tous cas pour certaines). On y voit par exemple une vidéo réalisée par Pierre Bismuth et Michel Gondry à la suite du film, The Eternal Sunshine of the Spotless Mind, pour lequel ils avaient remporté un Oscar, qui a été faite avec une caméra placée au centre d’une pièce et qui tourne sur elle-même pour balayer, en un long plan-séquence, les quatre murs de cette pièce (l’idée étant qu’à chaque fois qu’on revient sur un mur, on constate qu’un objet qui se trouvait dans la pièce a disparu : c’est un jeu sur la mémoire). Or, pour pouvoir montrer cette vidéo, il faut reconstituer un espace de la même taille que celui qui a servi au tournage, en plaçant le projecteur sur un axe, au centre, exactement là où se trouvait la caméra. C’est ce genre de projets hors-norme que permettent les vastes plateaux du Château de Rentilly. Ils accueillent aussi une vidéo d’Ulla von Brandenburg, des photos et des dessins trompeurs de Dove Allouche, une installation de Mark Geffriaud, une sculpture/module de projection de Laurent Grasso ou une troublante sculpture sonore sur adhésifs au sol de Philippe Decrauzat. Bref, le meilleur moyen de prendre possession de ce nouveau centre d’art qui va devenir une attraction et une halte incontournable dans le paysage artistique francilien.

 

Explore, du 22 novembre au 22 mars au Château de Rentilly, Parc culturel de Rentilly, 1 rue de l’Etang 77600 Bussy-Saint-Martin (www.fraciledefrance.com/ www.parculturelrentilly.fr)

 

Images : Vue extérieure du Château de Rentilly, 2014 Philippe Bona et Elisabeth Lemercier (architectes), Xavier Veilhan (artiste), Alexis Bertrand (scénographe).Photo © Florian Kleinefenn / Vincent Germond ; © Veilhan / ADAGP, Paris, 2014 Commande de la Communauté d’agglomération de Marne et Gondoire réalisée avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication, au titre de la commande publique ; Équipe artistique : Alexis Bertrand, Xavier Veilhan, Elisabeth Lemercier, Philippe Bona. Photo © Diane Arques (ADAGP, Paris, 2014); Philippe Decrauzat, Leslie + Mirros, 2007, Collection frac île-de-france, © Philippe Decrauzat.

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