de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Venise 1: la Biennale politique d’O. Enwezor

Venise 1: la Biennale politique d’O. Enwezor

En faisant appel à Okwui Enwezor pour être le commissaire de l’exposition centrale, on se doutait que cette 56e Biennale de Venise n’allait pas tout à fait être comme les autres. Car l’homme, né au Niger, mais ayant longtemps vécu à New York avant de diriger la Haus der Kunst de Munich et qui a été responsable, entre autres, de la Triennale Intense Proximité au Palais de Tokyo en 2012, est connu pour ses engagements politiques, son rapport au réel, son goût pour les oeuvres qui témoignent puissament de notre temps. Et on n’est pas déçu, car la manifestation monstre qu’il présente à l’Arsenale et dans les Giardini (11 000m2 d’espace d’exposition!) et qui a pour titre All The World’s Futures (Tous les futurs du monde) se veut comme un inventaire du monde d’aujour’hui. Elle débute dans une salle qui a valeur de manifeste et dans laquelle cohabitent des pièces en néons de Bruce Naumann qui font apparaître les mots “Life, Death, Love, Hate, Pain, Pleasure” avec des fleurs formées par des couteaux d’Adel Abdessemed (Nymphés, 2015) et se poursuit par toute une série de pièces (sculptures, installations, vidéos, peintures, etc) qui déclinent toutes les catastrophes mondiales, depuis les tragédies humanitaires, jusqu’aux questions de migration, d’écologie, de guerres, etc. Au total, ce sont 136 artistes de 53 pays, dont 89 qui sont montrés à la Biennale pour la première fois, qui exposent ici. D’une manière générale, on ne peut pas dire que la vision du monde actuel ou des futurs possibles qu’ils nous présentent est particulièrement réjouissante (a-t-elle lieu de l’être?), mais certaines propositions offrent au moins une alternative poétique, comme celle, très culottée, de Saâdane Afif (Laguna’s Tribute), qui ne présente à la Biennale qu’un poster, mais invite à se retrouver, au lever et au coucher du soleil, sur les Zattere où un comédien dit à la lagune des textes inspirés par les oeuvres de l’artiste.

Akerman 1On ne peut donc que se réjouir d’une telle densité, d’une telle diversité et d’un tel regard sur le monde. Un des mérites essentiels de cette Biennale d’Okwui Enwezor est sans doute de nous prouver – si encore besoin était – que l’art d’aujourd’hui a largement dépassé le cadre occidental auquel nous étions habitués, que les pays émergents ont aujourd’hui une grande place dans ces manifestations internationales, que ceux qui ont longtemps été réduits au silence ont désormais leur mot à dire. Mais on peut aussi trouver que le message est tellement large qu’il finit par ne plus dire grand chose, que les oeuvres finissent par se répéter un peu, que le politiquement correct à tout prix aboutit à terme à un nouvel académisme. Et puis un des problèmes que pose cette Biennale est celui de la disponibilité du spectateur: s’il est indispensable d’être exigeant, ne faut-il pas aussi se soucier de la capacité de celui-ci à absorber les innombrables vidéos de plus d’une heure ou les installations qui demandent des lectures patientes, lui qui en prenant un billet à 30€ ne dispose que de deux jours pour découvrir l’ensemble des expositions (pavillons nationaux compris)? Enfin, une des nouveautés de cette Biennale a été de mettre en place un espace, appelé “Arena”, au coeur de l’exposition des Giardini, dans lequel se donnent des lectures et des performances. Parmi elles, la lecture, plusieurs fois par jour pendant toute la durée de la manifestation, sous la forme d’un oratorio, du Capital de Karl Marx. Outre le fait que les marxistes purs (s’il en reste!) puissent être choqués par la théâtralisation de ce texte fondateur, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une coquetterie du commissaire ou de la récupération par le milieu de l’art (milieu plutôt favorisé) d’une pensée essentielle aux luttes du XXe siècle. D’autant que l’artiste chargé de la “mise en scène” de cette lecture, Isaac Julien, très talentueux par ailleurs, est financé par la marque Rolls-Royce pour la réalisation de certaines de ses pièces!

Une faute dont on voit très bien l’utilisation que pourront faire les adversaires de l’art contemporain et qui pourra entacher, à tort, cette Biennale généreuse et ambitieuse.

 

All The World’s Futures, 56e Biennale de Venise, jusqu’au 22 novembre (www.labiennale.org). Demain, la suite de cette chronique avec les pavillons nationaux et l’exposition Slip of the Tongue à la Collection Pinault.

 

 

Images: Adel Abdessemed, Nympheas (2015), Insieme di coltelli, Dimensioni variabili, 56th International Art Exhibition – la Biennale di Venezia, All the World’s Futures, Photo by Alessandra Chemollo, Courtesy: la Biennale di Venezia; Chantal Akerman, NOW, 2015. Video stills, 8 channel HD video installation, surround sound, color, looped. Courtesy the Artist; Marian Goodman Gallery. Photo © Chantal Akerman

 

 

 

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