de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Xinyi Cheng, peinture au poil

Xinyi Cheng, peinture au poil

Cette semaine, j’envisageais de vous parler de Derain, Balthus, Giacometti, une amitié artistique, la très belle exposition qui vient de s’ouvrir au Musée d’art moderne de la ville de Paris. Car on y apprend – ce que l’on ne sait pas forcément – que les trois artistes, bien que de générations différentes (presque 30 ans d’écart entre Derain et Balthus), étaient proches les uns des autres et qu’ils partageaient de mêmes préoccupations esthétiques (le rapport à l’art et aux civilisations anciennes, le goût de la matière et de la pesanteur, le regard sur la réalité « merveilleuse, inconnue », comme le disait Giacometti, qu’ils avaient sous les yeux). On y voit aussi les travaux passionnants que les trois ont réalisés pour le théâtre (Derain pour Le Barbier de Séville ou L’Enlèvement au sérail au Festival d’Aix-en-Provence, Balthus pour Les Cenci d’Antonin Artaud, première pièce du « Théâtre de la cruauté », ou Jules César de Shakespeare, Giacometti pour En attendant Godot de Beckett mis en scène par Jean-Louis Barrault). Surtout, on y a l’occasion de reconsidérer le « second Derain », celui qui influença véritablement les deux autres artistes et, qu’après la période fauve, on considéra souvent comme conservateur et passéiste. Comme le dit Fabrice Hergott, dans la préface du catalogue : « Derain faisait remonter vers le XXe siècle toute l’énergie de la peinture des temps lointains. Mais il ne s’agit ni d’un autre retour à l’ordre ni d’une nostalgie de la peinture ancienne. (…) Ses recherches personnelles ont été non seulement mal comprises, elles ont été mal interprétées. On y a vu un développement réactionnaire, alors que le peintre cherchait essentiellement une synthèse. (…) Nous proposons de renverser le jugement et de faire comprendre que, de toute l’œuvre de Derain, c’est celle de le seconde période qui va le plus loin, là où peu d’autres tenants de la modernité se sont aventurés. » Proposition audacieuse, mais il me semble, amplement justifiée.

Xinyi-Cheng-06A propos d’amitiés artistiques, cette semaine, j’envisageais aussi de vous parler de l’exposition hyberDubuffet qui se tient à la galerie Nathalie Obadia et qui, comme son titre l’indique, réunit des œuvres de Fabrice Hyber et de Jean Dubuffet (même si les deux hommes, bien entendu, ne se sont jamais connus). En fait, c’est la Fondation Dubuffet qui a eu l’idée de proposer à Fabrice Hyber de confronter son travail à celui de son aîné, mort depuis plus de trente ans. Non pour des raisons formelles qui n’existent pas vraiment entre les deux artistes, mais plus pour une manière de travailler qui renvoie à l’association d’idées, au principe d’équivalence, à la notion de jeu qui leur est commune et caractérise leur manière de penser le monde. Hyber a donc puisé dans les collections de la Fondation et en tiré les pièces avec lesquelles il se sentait le plus d’affinités. Mis en parallèle avec ses œuvres anciennes ou d’autres, créées spécialement pour l’occasion, le dialogue, conçu comme un parcours, se révèle fécond, instructif et ouvre de nouvelles possibilités de lecture, tant sur le travail de l’un que sur celui de l’autre.

Cette semaine, j’envisageais encore de vous parler de la jolie exposition qui se tient à la Maison d’Art Bernard Anthonioz, à Nogent-sur-Marne, O ! Watt up, De Watteau et du théâtre, et qui, en prenant le prétexte que Watteau serait mort dans le parc de la Maison d’Art, convie les artistes d’aujourd’hui à se confronter à un genre, le théâtre, que l’auteur du Pierrot (Gilles) a si souvent illustré (avec la découverte d’un étonnant peintre canadien, Kris Knight). Ou de l’installation surprenante d’Evangelia Kraniosti, L’extase doit être oubliée, à la galerie Sator (le très subtil redécoupage d’un long métrage non narratif sur Rio et des figures de son carnaval pour une présentation en galerie). Ou du film de Marie Voignier, Tinselwood, qui fait suite à celui qu’elle avait réalisé au Cameroun il y a quelques années, L’Hypothèse Mokélé-Mbembé, et qui est projeté intégralement, lui, à la galerie Marcelle Alix…

Xinyi-Cheng-11J’envisageais de vous parler de tout cela si mon regard n’était tombé sur le travail de Xinyi Cheng, une jeune peintre de moins de trente ans, qui expose pour la première fois à la galerie Balice Hertling. Xinyi Cheng est née en Chine et elle a fait ses études d’art aux Etats-Unis, avant d’intégrer la Rijksakademie van beeldende Kunsten d’Amsterdam où elle vit actuellement. C’est en arrivant aux Etats-Unis qu’elle s’est mise à peindre des hommes blancs, nus la plupart du temps et surtout très poilus (parce qu’en Chine, les hommes le sont habituellement peu ?). Le poil semble avoir pris une telle importance chez elle qu’elle a même dessiné des enseignes de salons de coiffure ou des scènes représentant des hommes se coupant les cheveux mutuellement. Et même lorsque qu’elle met en scène d’autres situations, le poil et la chevelure sont tellement présents qu’on ne voit qu’eux, qu’on a l’impression que l’image a été construite autour d’eux.

Xinyi-Cheng-07Chez Balice Hertling, l’exposition qu’elle propose s’intitule : The hands of a barber, they give in (« Les mains d’un barbier, elles s’abandonnent ») et on se demande si ce ne sont pas ses propres mains qui s’abandonnent à la représentation si sensuelle de ces hommes qu’elle connait vraisemblablement très bien. On y trouve donc ces portraits de jeunes gens alanguis derrière un verre, se faisant raser la nuque ou dans des situations qui témoignent de leur intimité, mais aussi des toiles plus étranges comme ces sortes de natures mortes qui apparaissent comme faisant partie d’une séquence narrative (dans une toile, une boîte d’allumettes est posée sur une table, dans l’autre, c’est l’allumette consumée). Dans tous les cas, cela pourrait paraître anecdotique, un peu précieux et surtout déjà beaucoup vu (une sorte de regard amoureux d’une jeune fille sur les garçons qui l’entourent, à mi-chemin entre Elisabeth Peyton et le rapport d’un Ryan McGinley avec sa bande de copains), si, à y bien regarder, on ne se demandait si ce poil qu’elle met tellement en avant et qui différencie l’homme de la femme ne ramène pas aussi ce dernier à une animalité plus agressive (c’est ce qu’expliqueraient les toiles placées à l’entrée de l’exposition, dans lesquelles deux hommes nus -et poilus- s’affrontent avec une patte d’animal que, dans un autre tableau, un chien cherche à s’approprier). Et d’une manière générale, l’artiste parvient à insuffler une ambiguïté et un aspect presque ritualisé et massif aux scènes qu’elle représente. On oscille ainsi entre proximité et distance, douceur et brutalité: la composition est très pensée (comme cette toile d’un jeune homme avec un chat sur les épaules vu… depuis l’intérieur de son congélateur), la palette souvent sourde (des bleus et des ocres un peu terreux qui nimbent l’ensemble dans un climat mélancolique) et il finit par se dégager de cette peinture une solennité, une gravité qui vont bien au-delà de la légèreté initiale. C’est enfin un regard très féminin (et, à sa manière, très féministe) sur l’homme et sur le corps des hommes qui n’est pas si fréquent dans l’art d’aujourd’hui, que l’on pourrait rapprocher de celui, plus cru et direct, d’une Celia Hampton et qui fait de Xinyi Cheng une artiste à suivre absolument.

Derain, Balthus, Giacometti, une amitié artistique, jusqu’au 29 octobre au Musée d’art moderne de la ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson 75116 Paris (www.mam.paris.fr)

hyberDubuffet, jusqu’au 13 juillet à la galerie Nathalie Obadia, 3 rue du Cloître Saint-Merri et 18 rue du Bourg-Tibourg 75004 Paris (www.nathalieobadia.com)

O ! Watt up, De Watteau et du théâtre, jusqu’au 23 juin à la Maison d’Art Bernard Anthonioz, 16 rue Charles VII 94130 Nogent-sur-Marne (www.fnagp.fr)

L’extase doit être oubliée d’Evangelia Kraniosti, jusqu’au 24 juin à la galerie Sator, 8 passage des Gravilliers, 75003 Paris (www.galeriesator.com)

Vert Monument de Marie Voignier, jusqu’au 22 juillet à la galerie Marcelle Alix, 4 rue Jouye Rouve 75020 Paris (www.marcellealix.com)

The hands of a barber, they give in de Xinyi Cheng, jusqu’au 13 juillet à la galerie Balice Hertling, 47 rue Ramponeau 75020 Paris (www.balicehertling.com)

 

Images : Xinyi Cheng : Fremdschämen, 2016, huile sur toile, 140 x 115 x 4,5 cm ; Coiffeur, 2017, huile sur toile, 60 x 50 cm ; Bright Red, 2017, huile sur toile, 90 x 105 x 4,5 cm ;  Fremdschämen 2, 2016, huile sur toile, 50 x 60 x 4,5 cm. Photographies : Aurélien Mole. Courtesy Balice Herling.

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