de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Du côté des galeries parisiennes (2)

Du côté des galeries parisiennes (2)

Dans mon précédent billet (cf http://larepubliquedelart.com/du-cote-des-galeries-parisiennes-1/), j’évoquais les galeries qui, en cette rentrée, avaient agrandi leurs espaces (Marcelle Alix, gb agency) ou faisaient la première exposition d’un nouvel artiste (Matthew Lutz-Kinoy chez Kamel Mennour, Leslie Hewitt chez Perrotin, Kayode Ojo chez Balice Hertling). Poursuivons avec les artistes qui ont changé de galerie et qui exposent pour la première fois dans leur nouvelle enseigne. C’est le cas, par exemple, de Claire Tabouret, qui, après avoir commencé chez Isabelle Gounod et être passée par la galerie Bugada-Cargnel (qui a fermé ses portes l’an passé) travaille désormais avec la galerie Almine Rech  -il semble que celle-ci la représente en France, tandis qu’Emmanuel Perrotin défend ses intérêts à l’étranger. Pour cette première collaboration, l’artiste a choisi un nouveau thème, qui est très différent de tous ceux qu’elle avait abordés jusqu’alors et qui a été richement illustré dans l’histoire de l’art : celui de la lutte et des lutteurs. Et s’il se distingue beaucoup du reste de son travail, c’est d’abord parce qu’il induit un mouvement, une tension qui est aussi une chorégraphie, alors que, d’ordinaire, ses personnages étaient au contraire immobiles, raides, comme figés dans des carcans (situation sociale, rôles qu’on leur assignait, etc.). Du coup, aussi, ils ne sont plus de face, comme s’ils prenaient à témoin le spectateur, mais de profil, entièrement concentrés dans l’action dans laquelle ils s’engagent. Et ce sont des hommes, alors que jusqu’à présent, Claire Tabouret s’est surtout fait connaître par ses portraits de femmes, teenagers au maquillage qui déborde, jeunes femmes au bal des débutantes ou amazones solitaires et dominatrices. Mais si certains sont de vrais hommes, virils et musclés, à l’image des lutteurs turcs qui se battent à main nue, d’autres sont des adolescents, des êtres à peine sortis de l’enfance, à la silhouette encore gracile, et c’est là que l’exposition prend toute sa force…

Car chez Claire Tabouret, la violence se mue rapidement en tendresse, l’affrontement en abandon, la lutte en extase érotique. Ces jeunes hommes qui poussent leurs corps l’un contre l’autre, avec l’espoir de prendre l’ascendant sur l’autre, pourraient tout aussi bien se fondre en une étreinte amoureuse. Leur lutte est autant rapprochement que confrontation. C’est d’ailleurs comme une métaphore de la relation amoureuse qu’elle a conçu cette exposition qui rassemble des toiles et des monotypes et qui est le premier volet d’un diptyque dont la seconde partie verra le jour le mois prochain, au Château de Boisgeloup, à Gisors, que Picasso acquit en 1930, et qui sera surtout l’occasion de montrer ses premières sculptures. Très influencée par la « Femme qui pleure » de 1937 et les relations tumultueuses que Picasso entretenait alors avec Dora Maar, elle l’a intitulée : I am crying because you are not crying. Et il est bien question de larmes dans cette peinture liquide qui souvent se répand, même si les présentes toiles portent moins les traces de « coulures » que les précédentes. Certains peuvent y voir une forme de sentimentalisme, mais force est de reconnaître que l’artiste fait preuve d’une virtuosité et d’une capacité à se renouveler – tout en restant fidèle à son style et à son univers – que beaucoup peuvent lui envier.
MaryGuillaume Mary aussi est fidèle à son style, lui qui est passé de la galerie Frédéric Lacroix, désormais fermée, à l’espace petit mais enveloppant de la galerie Ici. Il y propose une exposition intitulée Hôtel seul, essentiellement parce qu’elle se base sur le souvenir d’un hôtel inachevé sur une île grecque, image d’un bloc monolithique qui l’a frappé et qu’il a longtemps portée en lui. De cette réminiscence, il tire un ensemble de petits et de grands formats où les lignes se simplifient, où la gamme chromatique se réduit (ici beaucoup au noir, gris et blanc) : comme d’habitude, le travail du peintre, entre figuration et abstraction, paysage construit et mental, va à l’essentiel, se condense à quelques signes et reste elliptique. Rien, pourtant, n’y est froid ni austère et la sensibilité affleure, comme si les oeuvres révélaient d’autres histoires, plus intimes que leur apparence première ne voulait bien le dire.

Et puis, il y a les artistes que l’on retrouve dans leurs galeries habituelles. Julien des Monstiers chez Christophe Gaillard, par exemple, deux ans après une première exposition très remarquée. L’enjeu était de taille pour le jeune peintre, qui y a travaillé plus d’un an, de présenter un projet différent, qui ne l’enferme pas dans un système et fasse en sorte que cette seconde exposition ne soit en rien une copie conforme de la première. Il le relève en proposant, dans l’espace central de la galerie, une grande installation : un sol peint, qui est aussi une rampe de skate, et sur lequel le spectateur peut marcher (et certains emportent même de la peinture sous leurs semelles). Car l’artiste, qui a souvent représenté des éléments décoratifs (tapis, parquets, papiers peints) que l’on accrochait au mur, souhaitait que la peinture perde de sa sacralité, qu’elle déborde, qu’elle quitte le cadre habituel du tableau pour aborder des territoires où on ne l’attend pas (comme une version élargie de Supports/Surfaces ?). Cette manière de  regarder la peinture « d’en haut » rend possible, selon lui, d’envisager sous un autre angle l’histoire de l’art, un angle qui fait fi de la temporalité pour l’envisager comme « une longue et vertigineuse filiation entre les artistes du monde ». « Il n’y a pas de différences entre les peintures pariétales, les ornements antiques, les peintures de genre ou l’abstraction, précise-t-il. Tout n’est que signes, langages hors du langage ».

Des Monstiers 4Ce sont ces signes venus de toutes les époques et de tous les genres que l’on retrouve dans cette ambitieuse proposition où le losange du sol est aussi une figure que l’on retrouve un peu partout et qui finit par tisser un fil entre les œuvres. A tel point que tout se confond, le sol et les murs, l’abstrait et le figuratif, la toile dite « noble » des tableaux avec d’autres matériaux du quotidien (un matelas a même été peint auquel l’artiste a donné la forme d’une momie). Julien des Monstiers cherche à faire en sorte que le spectateur perde ses repères, tout en restant sur un support, sans aller (mais peut-être est-ce une prochaine étape) jusqu’à l’illusion totale du « wall painting ». Avec cette exposition qu’il a intitulée Maison Sarcophage Allumettes, parce qu’il souhaite qu’on l’habite, sans doute, autant qu’on la visite, il continue, en tous cas, son décloisonnement de la peinture et sa volonté d’aller au-delà des genres et des idées préconçues.

Enfin, Mathieu Cherkit chez Jean Brolly et Stefan Nikolaev chez Michel Rein sont comme deux copains que l’on retrouve à intervalles réguliers. Le premier, copain fidèle, avec lequel la conversation reprend au point exact où on l’avait laissée, le second, copain potache, qui nous amuse encore par son humour désabusé. Le premier, on le retrouve donc pour une exposition qui met à nouveau en scène la maison qu’il occupe, avec le reste de sa famille, sur les hauteurs de Saint-Cloud. Elle pourrait paraître identique aux précédentes si un nombre infini de détails et de variations ne venait renouveler la perception qu’on en a et les perspectives qu’on y découvre (le fait de reproduire des dessins de son fils dans une toile représentant son atelier, par exemple). Et la richesse des couleurs, les débordements de matière (qui l’inscrivent presque dans une troisième dimension par instants) montrent qu’elle a été réalisée avec un appétit et une énergie communicatifs. Mathieu Cherkit prend du plaisir à peindre ses tableaux et nous en donne à les voir : c’est à marquer d’une pierre blanche dans le milieu souvent très sombre de l’art contemporain !

Cherkit 1Sombre d’ailleurs, Stefan Nikolaev semble l’être, lui qui prétend que rien ne va plus. C’est le titre qu’il donne à son exposition à la galerie Michel Rein. Cet avertissement vaut pour le monde en général, mais au casino, c’est aussi le moment où « les jeux sont faits » et où le temps se fige avant que la roulette ne désigne le numéro vainqueur. Et il est bien sûr question de jeu dans cette exposition où les apparences sont trompeuses, où les valeurs se renversent et où l’humour n’est jamais absent. Ainsi le modeste banc du fondeur devient-il la sculpture elle-même, « le monument de bronze improbable et éternel à la gloire de celui qu’on aura jamais vu ». Ainsi les masques de la Commedia dell’arte, l’un qui rit, l’autre qui pleure, sont-ils l’alliance du matériau le plus pauvre existant (la fonte de fer) avec de la feuille d’or. Ainsi les diagrammes sont-ils autant des pourcentages économiques que le dosage savant d’une composition secrète, etc. C’est comme cela que va le monde chez Stefan Nikolaev, entre comédie et tragédie, comme lorsque, dans un match de tennis, la balle touche le filet et peut tomber d’un côté ou de l’autre du terrain, donnant un tournant décisif à la partie.

Brognon rollin 1PS : à noter que dans les galeries qui présentent pour la première fois un artiste, dont je faisais état la dernière fois, on pourrait faire figurer l’impressionnante et puissante exposition de David Brogon et Stéphanie Rollin, ce duo d’artistes qui travaille essentiellement sur le temps et dont j’avais déjà parlé dans mon compte-rendu de la Biennale de Melle (cf http://larepubliquedelart.com/melle-largent-fait-le-bonheur/), chez Untilthen. Là, au sous-sol, les deux compères ont réactivé cette incroyable pièce vue à Melle, qui consiste à demander à un « line sitter », c’est-à-dire à une personne dont le métier est d’attendre à la place des autres (la sortie d’un nouveau téléphone, du dernier Harry Potter, etc.), d’attendre la date de la prochaine mort par euthanasie en Belgique, où cette pratique a été légalisée. Lorsque la personne sera décédée, le line sitter (toujours présent à l’heure où j’écris ces lignes) s’en ira et seul son siège vide restera au milieu de la pièce.

A l’étage, ils montrent une série de petites pièces représentant des salles d’attente, que l’on pourrait prendre pour des peintures si, en les regardant de plus près, on ne se rendait compte qu’il s’agissait de marqueteries de paille, c’est-à-dire d’une technique qui date du XVIIème siècle et qui était surtout pratiquée par les religieuses ou les prisonniers, parce qu’elle demande des heures d’un travail patient et minutieux. Attente de la vie quotidienne, dans une administration ou chez un dentiste, comme attente de l’issue finale : l’œuvre de Brugnon Rollin est un choc qui renvoie à la vulnérabilité de la condition humaine.

-Claire Tabouret, I am crying because you are not crying, jusqu’au 6 octobre à la galerie Almine Rech, 64 rue de Turenne 75003 Paris (www.alminerech.com)

-Guillaume Mary, Hôtel seul, jusqu’28 septembre à la galerie Ici, 19 rue des Filles du Calvaire 75003 Paris (tel : 0684649033)

-Julien des Monstiers, Maison Sarcophage Allumettes, jusqu’au 13 octobre à la galerie Christophe Gaillard 75003 Paris (www.galeriegaillard.com)

-Mathieu Charkit, Territoire, jusqu’au 20 octobre à la galerie Jean Brolly, 18 rue de Montmorency 75003 Paris (www.jeanbrolly.com)

-Stefan Nikolaev, Rien ne va plus, jusqu’au 10 octobre à la galerie Michel Rein, 42 rue de Turenne 75003 Paris (www.michelrein.com)

-David Brogon et Stéphanie Rollin, Call (809) 610 – Wait, jusqu’au 6 octobre à la galerie Untilthen, 41 boulevard Magenta 75010 Paris (www.untilthen.fr)

 

Images : Claire TABOURET, The Grip, 2018, Acrylic on canvas, 97 x 130 cm © Claire Tabouret Photo: Marten Elder Courtesy of the Artist and Almine Rech Gallery: Guillaume Mary, Hôtel seul; Julien des Monstiers, vue de l’exposition Maison Sarcophage Allumettes à la galerie Christophe Gaillard (photo Rebecca Fanuele), Mathieu Cherkit, La Banane, huile sur toile, 2018, 89 x 116 cm; David Brogon et Stéphanie Rollin, I lost my page again (Page I), marqueterie de paille sur bois

 

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