de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Gérard Traquandi, la délicatesse incarnée

Gérard Traquandi, la délicatesse incarnée

Pendant les différents confinements, de nombreux artistes ont vu leurs expositions reportées et n’ont donc pas pu vendre d’œuvres. D’autres se sont retrouvés seuls ou n’ont plus eu accès à l’atelier dans lequel ils travaillent. Ces périodes furent dures, mais elles les ont obligés à faire preuve d’imagination, à se recentrer sur le travail ou à envisager des formes plus légères, souvent sur papier. C’est ainsi qu’un artiste comme Ali Cherri, d’habitude engagé dans des tournages nécessitant des moyens et une équipe importante, s’est mis à réaliser chez lui de délicates aquarelles d’oiseaux taxidermisés ou de voitures accidentées ; c’est ainsi aussi qu’Ugo Rondinone, resté seul dans son atelier de Harlem, en a profité pour peindre, à l’aquarelle également, mais sur toiles, des couchers ou des levers de soleil en trois couleurs, simples comme des dessins d’enfant, mais dont la fonction était de mesurer le temps. Une exposition a d’ailleurs bien synthétisé tout cela : il s’agit de La Vie des tables, présentée l’automne dernier au Crédac (cf Tables révélatrices – La République de l’Art (larepubliquedelart.com)) et qui faisait état de tout ce que de nombreux artistes passés par le centre d’art avaient pu réaliser sur l’espace réduit d’une table.

Comme tous les autres, Gérard Traquandi s’est retrouvé seul et s’est replié sur son carnet de dessins. Mais ce magnifique artiste, que l’on connaît surtout pour ses grandes toiles abstraites sur lesquelles il n’intervient que de manière indirecte, jamais au pinceau, mais par des transferts à l’aide de papiers ou de tissus imbibés de peinture, est revenu à la figuration et a travaillé sur le motif, à la manière de Cézanne, l’un de ses maîtres. Comme le peintre aixois, il a d’ailleurs représenté des fruits, des fleurs ou des paysages du Midi ou de la Corse, parfois avec des visages qui semblent jouir de l’harmonie et de la douceur. Au fusain, en général, pour les arbres et les paysages et à l’aquarelle pour les fleurs et fruit. Sur un papier très fin comme il a l’habitude d’utiliser ou sur un papier quadrillé comme les cahiers d’écolier. Et parfois jusqu’avec quelques traits, qui suggèrent l’essentiel et font preuve d’une économie de moyens faisant penser à l’art traditionnel japonais. C’est beau, simple, délicat et dans ce trois fois rien se dévoile tout un monde qui vibre, palpite et suscite l’émotion.

Dans l’exposition qu’il présente jusqu’en septembre au Musée Cantini de Marseille et qu’il a sobrement intitulée Ici là (« Ici le motif, là le peintre, ici le tableau, là le regardeur » précise-t-il dans le texte d’introduction), ces dessins et ces aquarelles sont présentés en ligne, dans la première salle, avec d’un côté le noir des fusains, de l’autre la couleur de l’aquarelle. Ils ouvrent sur les autres salles, dans lesquelles se trouvent les toiles non figuratives, celles que l’on connaît mieux, dans lesquelles la matière joue un rôle si important et qui, pour certaines, ont été créées spécialement pour l’exposition. On pourrait donc penser qu’il s’agit de deux univers différents, mais en fait, il n’en est rien, car pour abstraites qu’elles soient, ces toiles partent toujours d’éléments inspirés par la nature, elles en gardent la trace, le souvenir (il dit d’elles qu’elles ont comme une empreinte de la neige sur ses pas, « une manière ici de me voir sans être là »). On est donc au contraire au cœur de la quête de l’artiste, dans cette démarche qui va de l’observation, puis de la simplification ou de la reproduction fidèle à la transfiguration, la transformation, une forme de sublimation. Pour autant, Traquandi ne bannit pas la jouissance chromatique, le baroque ou le décoratif matissien, mais il le fait dans un cheminement qui cherche la forme la plus épurée et la plus essentielle.

Et on mesure alors à quel point la contemplation et la spiritualité sont les fidèles compagnons de ce travail. Traquandi ne montre rien, touche à peine le papier ou la toile (il les effleure), mais ce rien est révélateur d’un tout qui les englobe. On pourrait rester des heures devant ces grands formats où la matière se détache et apparaît comme une sorte de flocage qu’on a envie de caresser. On n’y verrait que des lignes élégantes et sensuelles ou la promesse d’un monde dans lequel on a envie de se fondre et de se lover. Une sorte d’extase mystique, à la fois fête des sens et aspiration à l’au-delà. Cette chose qui pourrait s’appeler l’inspiration en quelque sorte.

-Gérard Traquandi, jusqu’au 26 septembre au Musée Cantini, 19 rue Grignan 13006 Marseille. Entrée gratuite.

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