de Patrick Scemama

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La mode au service de l’art

La mode au service de l’art

L’art et la mode, une collusion que l’on a toujours dénoncée, un alibi culturel qui cache souvent des ambitions mercantiles. On est donc d’autant plus heureux lorsque de bonnes expositions ont lieu dans des endroits a priori réservés au commerce de luxe. C’est le cas actuellement à Bruxelles, à la Verrière, cet espace d’exposition sous verrière, comme son nom l’indique, que l’on atteint après avoir traversé le magasin Hermès. Mais il est vrai qu’il y a maintenant plusieurs années que ce lieu, géré par la Fondation d’entreprise Hermès, a acquis un statut de mini centre d’art et que, sous la houlette de Guillaume Désanges en particulier, il a présenté des expositions pointues, exigeantes et qui faisaient preuve d’une absolue indépendance. Celle qu’il propose aujourd’hui, due à Isabelle Cornaro, est la dernière du cycle « Des gestes et de la pensée » que le commissaire avait initié en 2013, en hommage à Duchamp, et qui a donné lieu à une dizaine de propositions très différentes les unes des autres, même si elles réunissaient une famille d’artistes animés par une même ambition intellectuelle. Et c’est sans doute aussi une des plus réussies. Car à l’instar de celle de Laura Lamiel (cf http://larepubliquedelart.com/laura-lamiel-ose-le-cuivre/) et d’autres, elle a été spécifiquement pensée pour le lieu et s’est adaptée aux dimensions et aux particularités de l’espace. L’artiste a commencé par occulter volontairement la fameuse verrière par laquelle entre la lumière du jour et, pour obtenir la dimension horizontale qu’elle souhaitait, a tendu au plafond une sorte de vélum blanc que des projecteurs traversent délicatement.

Cornaro 1Une grande partie de l’oeuvre d’Isabelle Cornaro, issue du structuralisme, a pour base le classement et la question de la représentation, en particulier celle de la peinture classique. Elle part d’une image en deux dimensions (souvent de tableaux de Poussin) pour la déconstruire en plans, lignes de fuites, perspective, etc., et la reconstruire en trois dimensions à l’aide de tapis, éléments en bois et d’objets divers savamment disposés à différents endroits pour restituer la composition. Son travail s’inspire beaucoup du cinéma dans l’idée de découpage (elle réalise aussi de nombreuses vidéos) et, par la pureté de ses lignes et la simplicité de ses formes, il emprunte beaucoup au langage du minimalisme. Ici, elle a réalisé une installation qui ne renvoie pas à une toile en particulier, mais qui, par ses nuances de gris, de bleu, de vert, semble évoquer un paysage maritime et sortir du sol sur lequel elle repose. La peinture au spray qui recouvre  les modules et qui fait que l’on passe imperceptiblement d’une couleur à une autre a d’ailleurs pour but de briser la géométrie de l’ensemble. Lorsqu’on entre dans le lieu d’exposition, on est happé par ces blocs monolithiques et austères qui découpent l’espace en différents plans, mais dès qu’on s’en approche et qu’on circule à l’intérieur d’eux (puisque l’artiste invite à le faire), on se rend compte qu’ils sont animés de nombreux détails et d’infinies variations.

Mais tout cela resterait très formel (certes très soigné sur le plan de la réalisation et très intelligent dans la tension mise en œuvre par la coexistence d’éléments apparemment contradictoires), si Isabelle Cornaro n’avait placé à des endroits stratégiques des objets qu’elle a glanés ci et là (des breloques de lustres, des chaines, des pièces de monnaie, etc.) et qui n’ont aucun rapport entre eux. Et c’est ce qui fait tout le prix de son travail. Car ces objets, qui, dans certaines de ses œuvres, appartiennent aussi à son histoire familiale, sont porteurs d’une vie qu’elle connaît ou qu’elle imagine (nous ne le saurons jamais) et qui viennent donner chaleur et sensibilité à cet assemblage froid. L’aspect analytique est là, la déconstruction/reconstruction fonctionne parfaitement, mais elle est comme contrebalancée, voire dynamitée de l’intérieur, par ces présences fantômes qui ouvrent à d’autres perspectives. Et on navigue en permanence entre l’intime et le public, le voulu et l’accidentel, le montré et le caché. Il y a maintenant toute une génération d’artistes qui ajoutent à cette rigueur conceptuelle des éléments personnels  ou qui sont de l’ordre du sensible (on pourrait citer, entre autres, Mathieu K. Abonnenc ou Petit Halilaj), mais Isabelle Cornaro, qui sera aussi la commissaire du prochain Prix Ricard, en est sûrement une de ses plus illustres représentantes.

weiweiA Paris, au Bon Marché, on ne s’attend pas non plus à voir une exposition digne des meilleures institutions, même si l’on sait que, par ailleurs, le grand magasin s’est constitué une belle collection d’art contemporain qu’il montre volontiers au public. C’est pourtant ce qui se passe avec l’exposition Ai Weiwei qui vient d’ouvrir ses portes et qui occupe plusieurs espaces du magasin. Dans les vitrines extérieures tout d’abord (pied de nez aux traditionnelles vitrines de Noël !) où le dissident chinois, qui vient d’avoir une grande rétrospective à la Royal Academy of Arts de Londres, a imaginé toute une série de scènes faites à partir de matériaux traditionnels utilisés pour la confection de cerfs-volants comme le bambou, la ficelle et le papier de soie, et qui font référence soit à quelques-unes de ses œuvres antérieures, soit à ses sources d’inspirations ou à la censure qu’il a connu quotidiennement dans son pays d’origine. Mais aussi à l’intérieur du magasin où, avec les mêmes matériaux – et uniquement en blanc puisque janvier est le mois du blanc – il a conçu une série de dragons ou de figures fabuleuses issus de la mythologie chinoise (plus particulièrement du Shanhaijing, Le Livre des Monts et des Mers, un recueil de contes épiques qu’on lit aux enfants depuis 2000 ans) qu’il a suspendus au plafond comme dans un ballet aérien et fantasmagorique. C’est beau, poétique, léger, moins innocent qu’il n’y paraît à première vue (l’aspect politique du travail n’est jamais loin) et le public prend un plaisir manifeste à contempler ces créatures magiques qui semblent flotter dans l’espace. Bien sûr que l’ensemble de la proposition n’a pas la force subversive dont l’artiste peut faire preuve dans des lieux plus officiels et donne de son travail un aspect plutôt “soft”. Mais elle touche sans démagogie ni renoncement un public qui n’y aurait peut-être pas été attentif autrement. La preuve que les temps changent et que ce n’est plus dans les structures les plus attendues que se passent aujourd’hui les choses les plus innovantes.

ChaputDe mode ni de luxe, il n’est pas vraiment question dans le travail de Cécile Chaput, cette jeune artiste dont il a déjà été question dans ces colonnes (cf http://larepubliquedelart.com/cecile-chaput/). Encore que les matériaux qu’elle chérit (le formica, le linoléum, etc.) étaient sans doute un luxe auquel tout le monde aspirait dans les années où ils ont connu leur consécration, c’est-à-dire les Trente Glorieuses, auxquelles elle fait directement allusion. L’exposition qu’elle présente actuellement à la galerie Under Construction (sa première exposition personnelle !) a en commun avec les deux autres qu’on y entre complètement, qu’elle est plus une installation immersive qu’une succession de pièces accrochées les unes à côté des autres. Pour ce premier « solo », l’artiste a en effet conçue une pièce dans laquelle on pénètre, avec un seuil, un intérieur et un point de vue qui, comme dans les meilleurs spectacles, permet même de voir l’envers du décor. Et sur le très kitsch papier peint à fleurs dont elle a recouvert les murs, elle a accroché ou posé ses singulières sculptures composées d’éléments de cuisines qui semblent atomisés et qu’elle reconfigure selon un ordre qui n’appartient qu’à elle. On retrouve donc ces placards qui se réduisent à deux dimensions, ces chaises sur lesquelles on hésiterait à s’asseoir, ces portes qui ne servent plus à fermer grand-chose et, chose nouvelle, des cadres chromos qu’un mécanisme semble animer ou qu’elle intègre à d’autres compositions. Et l’on esquisserait bien quelques pas de danse dans cet univers de faux-semblants, comme dans une de ces comédies musicales que la jeune femme affectionne tant. C’est frais, gai, joyeux et, là-encore, beaucoup plus subtil que cela n’en a l’air (outre le déséquilibre induit par ces perspectives tronquées, le rôle de la femme dans la société apparaît toujours en filigrane des œuvres). Et surtout, le travail de Cécile Chaput a un immense mérite : celui d’être totalement personnel et de ne ressembler à rien d’autre de ce qu’on peut voir chez les jeunes artistes aujourd’hui. Rien que pour cela, il est à marquer d’une pierre blanche.

-Isabelle Cornaro, jusqu’au 26 mars à La Verrière, 50 boulevard de Waterloo, Bruxelles (www.fondationdentreprisehermes.org)

-Ai Weiwei, Er Xi (aire de jeux) jusqu’au 20 février au Bon Marché, 24 rue de Sèvres 75007 Paris (www.lebonmarche.fr)

-Cécile Chaput, Extension(s)-The detonate(d) room, jusqu’au 24 février à Under Construction Gallery, 6 passage des Gravilliers 75003 Paris (www.underconstructiongallery.com)

 

Images : Vues de l’exposition Isabelle Cornaro, Paysage IX. 2016, MDF, peinture acrylique, pierre, métal, plastique. La Verrière – Fondation d’entreprise Hermès, 2016 Courtesy de l’artiste. Photo Isabelle Arthuis ; Ai Weiwei, exposition Er Xi au Bon Marché, œuvre Tianwu © Gabriel de la Chapelle ; Cécile Chaput, vue de l’exposition Extension(s) – The detonate(d) room à Under Construction Gallery ©Rebecca Fanuele

 

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