de Patrick Scemama

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La République de l'Art
L’ADN du groupe

L’ADN du groupe

Les galeries sont désormais toutes rouvertes. Elles proposent soit des expositions vernies avant le confinement, mais rapidement interrompues (cf https://larepubliquedelart.com/reouverture-precautionneuse-et-modeste/), soit des expositions qui étaient prêtes et qui devaient ouvrir pendant cette période (cf https://larepubliquedelart.com/la-force-du-geste/). Mais pour la suite, le programme a dû être chamboulé, car certaines pièces, qui auraient dû être fabriquées pendant les derniers mois, n’ont pas pu l’être et des artistes étrangers qui devaient venir pour l’accrochage sont toujours bloqués dans leurs pays. Les galeristes ont donc été dans l’obligation de s’adapter, d’annuler ou de reporter un certain nombre de projets. Et, pour des raisons qui tiennent autant de l’économie (permettre aux artistes d’être vus et donc potentiellement achetés) que de la symbolique (après cette période de crise, montrer que la force tient dans l’union et le partage), certains ont décidé de présenter des expositions de groupe, qui rassemblent tous ou une grande partie des artistes qu’ils représentent. Dans certains cas, curieusement, c’est l’ADN de la galerie qui s’en trouve révélé.

C’est le cas, par exemple, de Michel Rein, qui devait présenter une exposition de Piero Galardi, artiste historique et co-fondateur de l’Arte Povera avec lequel il entame une collaboration, mais qu’il a préféré repousser à septembre pour organiser à la dernière minute une exposition de tous les artistes de sa galerie, exposition intitulée Oh Les beaux Jours, en référence à la fois ironique à la pièce de Beckett dans laquelle Winnie, le personnage principal, s’enfonce progressivement dans le sol, et aux « jours heureux », l’expression que le Président de la République a plusieurs fois utilisée ces temps derniers. Dans cette exposition, qui n’a pas de thème particulier, on trouve donc tous les artistes que le galeriste défend depuis longtemps, depuis Maria Theresa Alves et Jimmie Durham, le couple bien connu, jusqu’à Sophie Whettnall, cette artiste qui pratique la perforation et que l’on a surtout vue dans sa galerie bruxelloise, en passant Armand Jalut, Christian Hidaka Michael Riedel, Edgar Sarin, Raphaël Zarka, Enrique Ramirez, Michele Ciacciofera, Agnès Thurnauer (dont le solo show a aussi été repoussé à la rentrée), etc. En tout, c’est plus d’une trentaine d’artistes qui montrent une ou deux pièces -certaines, réalisées pendant le confinement, ayant déjà été vues sur les réseaux sociaux- dans des registres aussi différents que le dessin, la peinture, la sculpture, la vidéo ou la photo. Elles n’ont, la plupart du temps, aucun lien les unes avec les autres, certaines sont sans doute plus fortes que d’autres, mais pourtant, une sorte de cohésion se dégage, comme si on avait le sentiment que rien n’avait été fait ici par hasard, que rien ne cédait à l’évènementiel, qu’il s’agissait d’une collaboration longue, réfléchie et fructueuse. Et c’est peut-être ce qui caractérise cette enseigne, qui n’est sans doute pas la plus puissante en termes de marché, mais qui fait un travail reposant sur la fidélité, la complicité intellectuelle, le respect, l’attention à l’autre.

Pour accompagner l’exposition, Michel Rein a écrit un texte qu’il a intitulé : Construisons l’avenir. Il y dit : « Dans un temps de remise en question d’un trop-plein d’événements né d’une mondialisation débridée, les galeries pourraient représenter l’avenir de l’art contemporain. La relation à la relation artistique que la galerie propose est parfaitement adapté au désir d’art de nos visiteurs dans le « monde d’après ». Nos galeries ont toujours proposé une expérience, une relation directe et exclusive avec les artistes et leurs œuvres (…) Nous proposons des œuvres situées, inscrites dans des projets d’expositions et non des produits hors sol, sans racines, formatés aux contraintes du virtuel. (…) Nous sommes ouverts gratuitement à tous les publics, collectionneurs, artistes, amateurs, scolaires, étudiants, simples curieux. L’art est universel. » Belle profession de foi.

A Romainville, à Komunuma, ce groupement qui s’est ouvert il y a quelques mois dans les locaux de la Fondation Fiminco, les différentes galeries ont dû elles-aussi s’adapter aux contingences de la crise. Air de Paris, par exemple, aurait dû montrer une nouvelle exposition d’Eliza Douglas, cette peintre américaine dont on avait tellement aimé la première présentation (cf https://larepubliquedelart.com/il-faut-etre-absolument-moderne/), mais comme elle ne vit pas en France, elle n’a pas pu venir et l’exposition est finalement repoussée au 20 juin (avec une nouvelle vidéo de Brice Dellsperger). En  attendant, la galerie a investi son espace du rez-de-chaussée pour concocter une de ces expositions à la fois pointue et décalée dont elle a le secret : Entrée des Artistes. « L’idée, explique Florence Bonnefous, sa directrice, est que ce confinement a été un temps suspendu, pendant lequel on a retenu son souffle. Et maintenant que nous l’avons repris, nous souhaitons une déambulation à travers des œuvres qui racontent des histoires ».

Ainsi l’exposition s’ouvre sur une toile d’Adriana Lara qui représente une des arcanes les plus célèbres du tarot divination : le Pendu. Ce Pendu voit le monde de manière suspendue, sous un angle différent. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas d’une carte négative, mais d’un signe de changement, de moment transitoire entre les actions. Près de lui se trouve une peinture d’Ingrid Luche qui représente un télescope chinois qui permet de voir la terre comme la planète de trois soleils (Chinoiserie, 2019). Trois soleils qui rebondissent dans l’espace à la manière de ces œuvres que Jef Geys a peint avec des laques de carrosseries automobiles dans des couleurs à la Mondrian (rouge Toyota, jaune BMW, bleu Chevrolet). Et ce sont peut-être ces soleils qui permettent aux fleurs que Pierre Joseph photographie « à la manière de Redouté » d’éclore et d’être ainsi balancées par le vent. Comme l’est le harnais à taille humaine de François Curlet, qui devient un porte-clefs géant et qui, associé à une chaise Panton, montre combien notre désir de possession fait de nous des objets (Buy one, Get one free)…

Toute l’exposition, qui propose aussi des œuvres de Liam Gillick, de Dorothy Iannone ou de Michel Houellebecq, est à cette image, comme un jeu de ping-pong qui rebondit à chaque fois, comme un marabout-bout de ficelle aussi pertinent que culotté. Et c’est l’esprit d’Air de Paris, cette galerie définitivement non-conformiste,  qui s’en dégage : une curiosité jamais satisfaite, un circuit toujours hors des sentiers balisés, un goût de la révolte et de la liberté que rien n’altère.

Plus sage, à côté, mais d’aussi belle qualité, est l’exposition de la galerie Sator, Secteur général, qui présente un florilège d’œuvres des artistes de la galerie (dont celles qui auraient dû être montrées dans les différents salons annulés). Aux côtés des statues empaquetées de Raphaêl Denis, qui rappellent son travail sur les tableaux brûlés par les nazis, on trouve une série de pièces de Gabriel Léger qui témoignent de ses accointances avec l’histoire et l’archéologie, une toile de Nazanin Pouyandeh, qui bénéficie parallèlement d’un accrochage solo dans l’espace du Marais, une belle série de photos d’Evangelia Kranioti sur les marins et les prostitués, des sculptures de Kokou Ferdinand Makouvia dont on avait découvert le travail au Salon de Montrouge ou de raffinés et expressifs dessins de l’artiste vietnamien Truc-Anh. Là encore, aucun thème ni de lien véritable entre les œuvres, mais une qualité constante, qui prouve le travail sérieux réalisé par cette petite galerie, qui ne cherche pas non plus systématiquement l’esbroufe ou la provocation, mais privilégie les artistes et les œuvres qui s’ancrent dans une culture et dans un passé intellectuel.

Enfin, toujours à Komunuma, on peut citer la galerie In Situ-Fabienne Leclerc, qui propose elle-aussi une expo de groupe avec ses artistes (parmi lesquels, Mark Dion, Marcel van Eeden, Vivien Roubaud, Constance Nouvel, etc.) et la galerie Jocelyn Wolff, pour laquelle l’artiste Diego Bianchi a imaginé un parcours spécial, qui prend en compte la question de la distanciation physique. Ceux qui préfèrent les solo shows pourront toujours se rabattre sur Patio de Luz, la deuxième exposition à la galerie Jérôme Pauchant de Terencio Gonzalez, un artiste dont il a déjà été question dans ces colonnes (cf https://larepubliquedelart.com/terencio-gonzalez/) et qui poursuit avec détermination, mais en le diversifiant et en l’ouvrant à d’autres perspectives, son travail sur les fonds d’affiches colorés.

Oh les beaux jours, jusqu’au 25 juillet à la galerie Michel Rein, 42 rue de Turenne 75003 Paris (www.michelrein.com)

Entrée des artistes, jusqu’au 30 juillet à la galerie Air de Paris, 43 rue de la Commune de paris 93230 Romainville  (www.airdeparis.com)

Secteur général, jusqu’au 18 juillet à la galerie Sator, même adresse (www.galeriesator.com)

-Terencio Gonzalez, Patio de Luz, jusqu’au 4 juillet à la galerie Jérôme Pauchant, 61 rue Notre-Dame de Nazareth 75003 Paris (www.jeromepauchant.com)

Images : vues de l’exposition Oh les beaux jours à la galerie Michel Rein,  courtesy Michel Rein Paris/Brussels, photos Florian Kleinefenn ; vue de l’exposition Entrée des artistes à la galerie Air de Paris avec la toile d’Adriana Lara ; vue de l‘exposition Secteur général à la galerie Sator, courtesy des artistes et de la galerie Sator, photo Grégory Copitet.

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