de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Les jeux de pistes de Ryan Gander

Les jeux de pistes de Ryan Gander

Usant de tous les médiums et de tous les dispositifs pour revisiter, avec un sens très british de l’humour et de la dérision, le champ de l’art conceptuel, Ryan Gander est un artiste brillant. Il fait preuve de beaucoup d’imagination pour mettre en place des circuits où les œuvres se répondent, où le jeu – en particulier le jeu d’enfant – est omniprésent, où les mystères, les énigmes, les rébus dominent, comme dans les « detectiv novels » à la Agatha Christie. En fait, son travail est celui d’une pensée à l’œuvre et en mouvement, un peu comme chez Fabrice Hyber, mais avec plus de légèreté, de manière moins ostentatoire et sur des terrains qui sont, bien sûr, extrêmement différents (le glissement sémantique et la préoccupation écologique, pourrait-on dire grossièrement, chez Hyber, la référence à l’histoire de l’art ou à sa propre vie familiale chez Gander). Il donne d’ailleurs lui-même des conférences-performances qui montrent bien avec quelle rapidité sa pensée fonctionne par associations et parallèles (parfois ubuesques) et certaines de ses interventions (comme celle pour sa dernière exposition à la galerie gb agency, où il accrocha des œuvres de grand format, les photographia et les retira aussitôt, l’exposition se réduisant, in fine, à la présentation des photographies en petit format) resteront parmi les faits marquants de la récente histoire de l’art.

Mais l’artiste étant très productif, les œuvres ne sont toutes de la même qualité. On trouve ça et là des facilités, des redites, un peu comme si tout était bon à prendre et se situait au même niveau. Un peu comme si lui-même ne voulait pas faire de choix et accordait la même importance à un dessin griffonné au téléphone qu’à une pièce élaborée avec patience et soin. De plus, il a été très montré au cours de ces dernières années, aussi bien en galeries (lors des grandes foires, on le voit aussi bien sur le stand de sa galerie française que sur ceux de plusieurs galeries internationales) qu’en institutions (en France, par exemple, il a bénéficié d’une grande rétrospective à la Villa Arson de Nice en 2009 et d’une exposition l’an passé au Palais de Tokyo). On était donc un peu étonné de le voir à nouveau à l’affiche de cette rentrée avec une exposition au titre très stoïcien, Make every show like it’s your last, au Plateau- Frac Ile-de-France et curieux de savoir quelles nouvelles surprises ce diable de petit bonhomme qui ne peut se déplacer, hélas, qu’en fauteuil roulant allait nous réserver.

Le résultat est à l’image de ce qui a été dit précédemment : inégal. Car si elle réserve quelques très belles pièces, l’exposition en présente d’autres plus faibles. C’est par celles-ci, hélas, qu’elle commence : une projection de diapositives qui met en scène deux jeunes femmes détruisant le matériel d’un photographe et qui fait référence encore une fois au Blow Up d’Antonioni, une sorte de machine qui a plus ou moins l’apparence d’un projecteur mais qui ne sert à rien et qui va de pair avec un courant d’air qui est censé être produit lorsque le visiteur entre dans la pièce où elle se trouve, des lampes destinées à sa femme et qui, en hommage à Duchamp, sont faites à partir d’objets utilitaires provenant du BHV. C’est un peu inutile, délibérément hermétique ou rapide et comme ces pièces ont besoin de noir pour exister, c’est dans l’obscurité que pénètre le visiteur du Plateau. A partir du moment où il commence à y voir plus clair, les choses s’arrangent. Et tout d’abord avec un spot publicitaire (Imagineering) qui est en fait une commande de l’artiste à une agence de publicité professionnelle pour promouvoir l’imagination. N’ayant reçu aucune consigne particulière, les publicitaires ont réalisé, avec les mêmes codes que ceux qu’ils utilisent habituellement, un petit film institutionnel (moins d’une minute) qui pourrait être aussi bien pour la prévention du tabagisme ou contre la vitesse au volant, mais qui, cette fois, valorise une chose non tangible : l’imagination. Dans la même idée, des panneaux publicitaires ont été réalisés sur le même modèle et dans le même but et sont présentés dans les caissons lumineux JCDecaux un peu partout dans Paris.

Le pouvoir de l’imagination ouvre sur une autre pièce, dans un couloir, et qui renvoie, elle, à un lieu imaginaire et idyllique, le « Culturefield » (champ culturel), qui est une sorte d’utopie où règnent l’harmonie, la paix et l’intelligence. Il s’agit en fait d’une sorte de fenêtre aménagée dans un mur, à travers laquelle on voit des plantes et qui est censée mener à une clairière (le fameux « Culturefield »). Mais le chemin semble bouché et on comprend qu’’il s’agit d’un lieu inaccessible et trompeur. D’autant plus qu’en face de soi, des  yeux comme ceux d’un personnage de bandes dessinées à la foi drôle et autoritaire vous regardent et miment toutes les réactions qu’un spectateur peut éprouver au cours de sa visite de l’exposition. Ce sont là des yeux animés par un ordinateur, qui réagissent en fonction du déplacement du spectateur et créent un étrange dialogue avec lui.

i_is..._iiEnfin les deux plus belles pièces sont pour la fin : la première est un moulage en résine et marbre de cabanes que la fille de l’artiste, âgée de 3 ans, a réalisées avec des coussins, des draps, des tréteaux et des livres. Imitant les drapés de la sculpture classique, ces œuvres donnent une noblesse et une pérennité à de choses de tous les jours voués à la destruction et l’oubli. La seconde est la présentation de palettes en verre qui ont servi à l’artiste pour réaliser les portraits de gens qui lui sont proches. Les portraits n’ont jamais été montrés et sans doute n’ont-ils jamais été réalisés, mais restent leurs substituts, la preuve possible de leur existence, les palettes avec les couleurs qui sont censées avoir été utilisées pour les réaliser (une liste à disposition du public permet de les identifier et de savoir à quelle occasion ils ont été faits). Dommage qu’on ne puisse pas sortir alors et qu’il faille rebrousser chemin, c’est-à-dire replonger dans l’obscurité, pour pouvoir quitter l’exposition (on ne s’interrogera pas, d’ailleurs, sur cette symbolique du passage de l’obscurité à la lumière, sur laquelle l’artiste ne dit rien et qui nous semble un peu trop simpliste pour qu’on en propose des interprétations).

Lorsqu’on sait aussi qu’il a demandé aux charmants médiateurs du Plateau de lire pendant toute la durée de l’exposition Nouvelles de nulle part de William Morris, un livre qui est une sévère critique du monde du travail et que ces derniers sont obligés de lire pendant qu’ils travaillent, on comprend à quel niveau de paradoxes et de spéculations intellectuelles nous mène Ryan Gander. Un parcours toujours très stimulant et qui fait travailler les neurones, même s’il aboutit parfois à des impasses. Un parcours, enfin, où la fantaisie n’est pas forcément l’ennemi du sérieux.

-Ryan Gander, Make every show like it’s your last, jusqu’au 17 novembre au Plateau Frac Ile-de-France, Place Hannah Arendt, 75019 Paris (www.fracidf-leplateau.com)

Images : Ryan Gander, affiche réalisée pour le film publicitaire Imagineering ; I is…(ii), 2012, Courtesy de l’artiste et de la Lisson Gallery, photo Ken Adlard

 

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