de Patrick Scemama

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La République de l'Art
L’Ibéro-Amérique à la Fondation Hippocrène

L’Ibéro-Amérique à la Fondation Hippocrène

Située à deux pas de la Villa Emerige où se tient l’exposition En forme de vertige dont je vous parlais la semaine dernière (cf http://larepubliquedelart.com/revelations-emerige-2017-vaste-choix/), la Fondation Hippocrène bénéficie d’un lieu exceptionnel : le bureau de l’architecte moderniste Mallet-Stevens, qui a aussi conçu les immeubles voisins. Cette fondation, dirigée jusqu’à l’an passé par Michèle Guyot-Roze (elle vient de céder la présidence à son neveu, Alexis Merville, mais reste vice-présidente) a pour vocation de rapprocher les jeunes européens, en particulier dans le domaine de l’éducation et de la culture, et elle multiplie les projets en ce sens. Depuis plusieurs années, elle organise aussi un passionnant cycle d’expositions, Propos d’Europe, qui invite des centres d’art ou d’autres fondations européens à venir montrer une partie de leur collection à Paris. C’est ainsi qu’on a pu avoir, par exemple, un aperçu, en 2014, de la collection de la David Roberts Arts Fondation (DRAF) de Londres (cf  http://larepubliquedelart.com/trace-du-modernisme-la-fondation-hippocrene/) et, en 2016, de la KaviarFactory norvégienne (cf http://larepubliquedelart.com/une-scene-venue-du-froid/).

politics-of-dreams-3L’intérêt de ces Propos d’Europe est de faire découvrir des scènes artistiques que l’on connait souvent mal en France. Et cette année particulièrement, car la fondation invitée, la Fondation Otazu, située non loin de Madrid et qui est dirigée par Guillermo Penso Blanco, par ailleurs exploitant, avec sa famille, d’un grand domaine viticole, rassemble non seulement des artistes espagnols, mais aussi des artistes de pays de langue espagnole et portugaise, c’est-à-dire d’Amérique latine. L’idée étant que les liens qui existent encore l’Europe et le nouveau Monde restent très fort et que bien des artistes se partagent entre les deux continents (« Pour nous, il s’agit d’une histoire commune à l’origine d’une trame dense de rêves et d’un sentiment d’appartenance à une même aire géographique : l’Ibéro-Amérique », précise même Guillermo Penso Blanco). Or s’il est une scène qui a encore peu de visibilité en France, c’est bien la scène latin- américaine (en dehors de certaines stars que l’on voit régulièrement dans le circuit international, comme le mexicain Gabriel Orosco ou l’argentin Adrian Villar Rojas) : on est toujours surpris, quand on va dans une foire comme l’ARCO madrilène, de voir des artistes et des galeries dont on n’avait jamais entendu parler jusqu’alors.

A la Fondation Hippocrène, ce sont donc une vingtaine d’artistes venus d’Espagne, du Brésil, du Chili, du Portugal, mais aussi d’Argentine et du Mexique qui se partagent le lieu. Et l’espace est divisé en différentes sections, qui correspondent chacune à une problématique différente : la salle principale aborde les thèmes « du temps, du travail, de l’individu et de la communauté » ; les petites salles du haut sont consacrées, d’une part aux « illusions qui permettent de surmonter les tensions de la réalité » et de l’autre à « l’immatérialité des savoirs accumulés » ; le sous-sol est dédié « à l’actualité et à l’instabilité permanente de notre réalité la plus immédiate ».

politics-of-dreams-2Et ce qui frappe dans cette exposition, c’est de voir à quel point la question du politique traverse ces artistes. Ils viennent pour beaucoup de pays qui ont eu à traverser des périodes très difficiles , voire dangereuses pour les populations, et cela se ressent dans leur travail, à l’inverse des artistes français, anglais ou allemands qui vivent depuis longtemps dans un environnement plus sécurisant. Ils ont quelque chose à défendre et on sent l’urgence qu’il y a pour eux à l’exprimer.  Mais ils ne s’emparent pas pour autant de la politique de manière frontale, en cherchant à commenter ou à illustrer directement tel ou tel sujet. Au contraire, ils l’abordent par le biais, par la métaphore et – c’est ce qui fait tout le prix de leur approche – par la poésie. D’où le titre de l’exposition, Politics of Dreams, qui rassemble deux concepts qui peuvent sembler antinomiques. « Politics of Dreams, dit encore le directeur de la fondation, est un déploiement de présences et de temporalités cycliques et évanescentes exprimant les assauts contre les fondements de notre présent, en même temps qu’un désir urgent, tantôt mélancolique, tantôt ludique, de le recomposer ».

On y voit donc des sacs rouges de la portugaise Dalila Gonçalves qui laissent échapper par leurs trous le gros sel qu’ils contiennent et qui sont la métaphore du salaire qui fond (j’ai ainsi appris que « salaire », du latin salarium, était la ration de sel fournie aux soldats romains pour les dédommager). Ou les illusions vendues en boîtes métalliques et en édition illimitée du brésilien Nazareno. Ou les pieds en résine de son compatriote Bruno Kurru qui s’enfoncent, jusqu’à disparition, dans le béton. Ou les figurines de l’argentine Liliana Porter qui jouent sur la notion d’échelle et semblent condamnées, soit à tricoter indéfiniment, soit à démêler sans relâche un écheveau qui les dépasse. Au sous-sol, on s’enfonce littéralement dans le sol perpétuellement instable de Lucas Simoes. Et dans les vidéos de Marilà Dardot, on écrit sur les murs les nouvelles du jour, mais comme on le fait avec de l’eau, elles s’effacent aussitôt.

politics-of-dreamsDans cette petite, mais efficace, riche et très percutante sélection, deux pièces attirent particulièrement l’attention : la première est d’Enrique Ramirez, ce très bel artiste dont on avait fait le portrait lors de sa première exposition chez Michel Rein (cf http://larepubliquedelart.com/enrique-ramirez/) et qui poursuit depuis une carrière internationale (il faisait partie des artistes sélectionnés lors de la dernière Biennale de Venise) et la seconde de Daniela Libertad. La première, Pacto de silencio, 2016, est un livre blanc qu’on ne pourra consulter qu’en brisant le verre dans lequel il est définitivement enfermé, tandis que la seconde, une vidéo, Acción N°13 Mano – Lápiz, 2008-2011, montre un poignet de femme sur lequel un petit crayon a été posé. Rien ne bouge, sauf le crayon qui tressaute au rythme du pouls de la femme. Un rythme régulier, mais qu’on devine fragile, soumis à toutes les incertitudes. Le rythme de la vie, qui peut s’interrompre à tout instant.

Politics of Dreams, jusqu’au 16 décembre à la Fondation Hippocrène, 12 rue Mallet-Stevens 75016 Paris (www.fondationhippocrene.eu)

Images : Vues de l’exposition avec des œuvres : 1) d’Enrique Ramirez ; 2) de Dalila Gonçalves ; 3) de Liliana Porter ; 4) de Bruno Kurru © Paul Nicoué Courtesy Fondation Hippocrène

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