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La République de l'Art
Quand les formes deviennent attitude

Quand les formes deviennent attitude

C’est à un livre de Marguerite Duras que Yann Chateigné a emprunté le titre de l’exposition qu’il propose actuellement à la Fondation d’entreprise Ricard, pour le 15e Prix de cette fondation, qui sera décerné pendant la FIAC : La Vie matérielle. Dans ce recueil de textes, paru chez POL en 1987, Duras parle de tout et de rien, de son œuvre, de son alcoolisme, de ses amours, des choses de sa vie tout simplement. Et c’est un peu des choses de la vie qu’a voulu parler Yann Chateigné, même s’il faut le prendre d’une manière plus formelle, dans le sens de gestes simples. Il s’en explique : « A l’origine, il y a le désir de concevoir une exposition plus physique, plus littérale et en un sens plus abstraite que ce que j’avais pu produire dernièrement. Un projet qui se fonde sur des gestes presque primaires, qui tendent vers un degré zéro, un langage restreint et engagé. Non pas penser avec des œuvres finies mais à partir d’attitudes, avec un leitmotiv, celui d’une exposition sans sujet ni objet : que ces gestes entretiennent une relation matérielle avec l’environnement, qu’ils agissent sur le contexte, aient une capacité de transformation (apparitions, déplacements, découpes…). »

Ainsi, c’est à travers deux rideaux blancs qui forment un sas et isolent les bureaux des œuvres (une installation de Stéphane Barbier Bouvet qui est aussi l’auteur d’un miroir placé en fin d’exposition et qui la prolonge en le reflétant) qu’on entre à l’intérieur de la Fondation Ricard. On y est aussitôt accueilli  par une pièce de Lili Reynaud Dewar (I am intact and I don’t care) qui file elle-aussi la métaphore littéraire : il s’agit d’un lit à l’intérieur duquel a été placée une fontaine d’encre. L’artiste dit avoir pensé aux écrivains en concevant cette pièce et en particulier à Guillaume Dustan (l’auteur de Dans ma chambre) et Jean Genet. L’idée de la fontaine d’encre est aussi liée à l’idée des salissures qu’elle peut occasionner sur les draps blancs (référence au colonialisme et au racisme) et autour d’elle, des panneaux recouverts de tissu à fleurs ont été posés, dont le bas est en partie délavé, comme si l’encre s’en était échappé. On reconnaît bien les influences littéraires de Lili Reynaud Dewar, son goût pour les égéries des luttes identitaires et la manière qu’elle a de les combiner dans des récits subtils et complexes.

Face à son lit et ses taches d’encre se dressent, alignées sur des socles les unes à côté des autres, six têtes en bronze d’Alexandre Singh, qui est passé maître dans l’art de faire dialoguer les objets. De tous les artistes présents ici, c’est sans doute le plus établi sur la scène internationale puisqu’il est représenté par de grosses galeries, aussi bien aux Etats-Unis (Metro Pictures) qu’en Europe (Sprüth Magers). Pourtant la proposition qu’il fait ici est loin d’être la plus originale, car ces têtes, qui sont à la fois inspirées par les masques de la Commedia dell’arte et par les caricatures de Daumier conservées au Musée d’Orsay, viennent du décor d’une pièce de théâtre qu’il a écrite et qu’il est en train de mettre en scène à Amsterdam. Et du coup, on a un peu le sentiment qu’il a cédé à la facilité en montrant ces oeuvres, sans se donner la peine d’en créer une spécialement pour l’exposition. Très classiques dans leur facture et leur présentation, elles s’accordent assez mal, en tous cas, avec le propos du commissaire et le reste de l’exposition.

SONY DSCCe qui n’est pas le cas du travail de Caroline Mesquita, une jeune artiste qui vient de sortir des Beaux-Arts et qui présente une grande installation faite de barres d’acier et de tissu divers. Mais peut-être est-elle un peu jeune et son installation, pour généreuse et courageuse qu’elle soit (il faut du courage pour occuper ainsi l’espace), m’a semblé manquer de finalité et de maturité. Ou peut-être est-ce parce qu’elle est écrasée par l’intervention très spectaculaire de Jonathan Binet, qui occupe tout un mur (même plus) et qui est sans doute une des pièces les plus accomplies de l’exposition. Jonathan Binet est un artiste qui travaille la peinture mais dans l’espace, dans une lutte chorégraphique où son corps est toujours présent et l’accrochage constitue le moment ultime de création (il y a quelque chose des grands abstraits américains dans son travail). Les interventions qu’il propose sont des parcours qui se déroulent à partir d’un point donné (ici un clou caché dans un couloir) jusqu’à un aboutissement (un quadriptyque sur un mur latéral) relié par un fil conducteur (un trait bleu en hauteur à la bombe). Elles peuvent se lire dans les deux sens, mais amènent généralement à une progression au cours de laquelle on sera confronté à des toiles lacérées, à des traces dans le mur, à la marque d’autres œuvres qui ont pu figurer là, mais qui n’y sont pas plus. C’est un travail physique et ample, sûrement celui qui répond le plus à l’idée que Yann Chateigné se fait de « gestes primaires », « qui entretiennent une relation matérielle à l’environnement ».

Encore que, pour être moins primaire, l’espèce de paravent imaginé par Chloé Quenum et joliment intitulé Structures pour ombres  n’en entretient pas moins une relation très matérielle à l’environnement, puisqu’il l’oblige. Reprenant une forme de panneaux en verre transparent qui laissent apparaître une image, forme qu’elle avait déjà utilisée, mais de manière plus brute, lors de l’exposition L’Ange de l’histoire aux Beaux-Arts (cf http://larepubliquedelart.com/une-histoire-pas-totalement-convaincante/), l’artiste joue avec élégance des variations d’angles de vue que propose la structure tripartite et du raffinement des matériaux utilisés (outre le verre, le bois et l’acier). On peut regretter la légèreté et l’aspect – là-encore – chorégraphique de ses installations précédentes, lorsque les objets étaient moins figés, mais on ne saurait nier la grâce de celle-ci et les multiples possibilités de récit qu’elle véhicule. De récit, il est sûrement question dans l’installation de Benjamin Valenza (Circa, Circa : Canteen Abbuffatta) qui occupe toute la fin de l’exposition (des objets usuels fixés au mur dans des sacs plastique), mais j’avoue ne pas y avoir compris grand-chose et ce n’est pas la vidéo qui a capté la performance d’où sont issus ces objets qui m’a beaucoup aidé. De même que les grands traits tracés avec des mûres par Alex Cecchetti n’avaient surement de sens que lors de la performance au cours de laquelle ils ont été réalisés, mais à laquelle je n’ai malheureusement pas pu assister.

« Non pas penser avec des œuvres finies mais à partir d’attitudes » dit Yann Chateigné. Voilà qui nous ramène à la fameuse exposition d’Harald Szeemann, When Attitudes become Form, et à sa réactivation cet été à la Fondation Prada à Venise (cf. http://larepubliquedelart.com/venise-2-demeler-et-reactiver/). Le commissaire parle de mélancolie et de nostalgie à propos de son exposition. Mais cette nostalgie ne serait-elle pas celle d’une époque où le monde et l’art semblaient encore à réinventer ?

La Vie matérielle, jusqu’au 2 novembre, Fondation d’Entreprise Ricard, 12 rue Boissy d’Anglas, 75008 Paris (www.fondation-entreprise-ricard.com)

Images : Lili Reynaud Dewar, I am intact and I don’t care.2013. Bedframe, mattress, bed sheets, pillows, fabric, basin, fountain, water, ink. : 55 1/8 x 78 3/4 x 13 3/8 inchesCourtesy of the artist Mary Mary, Glasgow and C L E A R I N G, New York, Brussels (photo César CHEVALIER); Jonathan Binet, Vue de l’exposition « La vie matérielle », septembre 2013. Fondation d’entreprise Ricard. Photo Aurélien Mole (à droite, une partie de l’œuvre de Caroline Mesquita)

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaires

5 Réponses pour Quand les formes deviennent attitude

Passou dit: 10 septembre 2013 à 7 h 23 min

Vie matérielle, formes, attitudes… : chacun de ces mots est tellement riche qu’il faut vraiment y aller voir pour savoir ce que l’artiste y met. Surtout « attitude », si ambivalent. Quant à « la vie matérielle », c’est si durassien qu’on s’attend à la voir surgir.

Patrick Scemama dit: 10 septembre 2013 à 11 h 01 min

Oui, c’est vrai et c’est peut-être une des faiblesses de l’art d’aujourd’hui, de se cacher derrière des concepts parfois si vagues qu’ils peuvent recouper un sens et son contraire. Mais l’expo est intéressante et donne un bon aperçu d’un certain état de la jeune création française d’aujourd’hui. Quant au titre, il est sublime, forcément sublime!

Lunettes Rouges dit: 30 octobre 2013 à 22 h 43 min

Je viens de réaliser avec un certain embarras, que, bien que n’ayant pas lu votre billet sur le Prix Ricard, j’ai repris 15 jours plus tard la même formulation ironico-critique « quand la forme devient attitudes », mais à propos de Pierre Huyghe…

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