de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Triste début de Fiac

Triste début de Fiac

Dans le monde de l’art contemporain français, la semaine qui commence demain est sans doute la plus chargée de l’année, parce que c’est la semaine de la Fiac et que toutes les galeries ou les institutions veulent profiter de l’émulation qu’elle suscite et de la venue à Paris de nombreux collectionneurs étrangers. Au risque que de nombreux événements ne soient pas bien regardés, ou, pire, qu’ils se noient dans l’abondance des propositions. Mais c’est la règle du jeu et, malgré les risques,  personne ne veut laisser sa part de gâteau. Ainsi verra-t-on l’ouverture de l’espace  parisien de l’importante galerie David Zwirner dans le Marais (l’ancien espace occupé par Yvon Lambert et repris entre-temps par la VNH Gallery) avec une exposition de Raymond Pettibon. Et celle de la Fondation Fiminco, à Romainville, après de longs mois de travaux, avec la présence des galeries Air de Paris, Jocelyn Wolf, Sator et In Situ Fabienne Leclerc. Ainsi de nombreuses foires off se tiendront parallèlement à la Fiac : Paris Internationale, Galeristes, Bienvenue, Art Asia… Et de nombreux vernissages auront lieu. Il faudra ou avoir de très bonnes chaussures ou le don d’ubiquité pour être partout à la fois.

Mais cette semaine est aussi rythmée par la remise de deux prix, qui sont les deux prix les plus importants de ce milieu : le Prix Ricard, qui s’adresse aux jeunes artistes, et le Prix Duchamp, qui concerne les artistes plus confirmés. Je n’ai pas parlé ici du Prix Ricard, comme je le fais en général chaque année, mais vous pouvez consulté l’article que j’ai écrit pour la revue Artais (cf https://artais-artcontemporain.org/wp-content/uploads/2019/10/Journal_23-web.pdf) . Sachez en tous cas que, sous la houlette de Claire Le Restif, directrice du Crédac d’Ivry, c’est une édition équilibrée, qui est bien représentative de la jeune scène artistique française. En ce qui concerne le Prix Duchamp, le choix des quatre nominés reflète, ainsi que le précise le communiqué de presse, « la diversité des pratiques coexistant aujourd’hui en France ». En fait, c’est une autre manière de dire que les médiums ici représentés sont la peinture, la sculpture, le film et les nouvelles technologies.

Pour la peinture, le choix s’est porté sur Ida Tursic & Wilfried Mille. Leur travail, qui joue la dérision, détourne les images pornographiques en se réclamant de Picabia et conteste la pertinence du style, ne manque ni d’humour ni de virtuosité, mais il me semble qu’en matière de peinture, il y a des artistes autrement plus profonds ou qui interrogent ce médium de manière autrement plus pertinente aujourd’hui en France.

Le cinéma, c’est Eric Baudelaire et son projet, qui consiste à accompagner sur une longue période les élèves du collège Dora Maar à Saint-Denis et à les faire réfléchir sur l’idée de représentation, est sûrement passionnant (comme l’était son précédent film, déjà présenté à Beaubourg, qui suivait le parcours d’un apprenti terroriste), mais il est difficile de demander au visiteur d’une exposition de visionner un film de plus d’une heure trente, qui a une suite chronologique et qui se doit donc d’être vu du début à la fin. Ce type de diffusion pose problème et on se demande s’il ne vaudrait pas mieux envisager une sortie en salles ou même à la télé.

Les nouvelles technologies, c’est Marguerite Humeau et autant dire (mais c’est peut-être une question de génération) qu’on n’y comprend pas grand-chose. On a beau nous dire que la jeune artiste (qui aurait d’ailleurs davantage sa place dans le Prix Ricard que dans le Prix Duchamp) travaille avec des chercheurs et « qu’elle compose des récits où s’entrelacent faits et fictions, engendrant ou ressuscitant des formes de vie disparues à partir de sources scientifiques variées », on n’y voit que des formes abstraites et pas très élégantes, sortes de mollusques en résine que l’on pourrait assimiler à des viscères ou à des organes humains.

La sculpture, c’est Katinka Bock et c’est vers elle que va notre préférence. La jeune femme, qui connait par cœur l’histoire de sa pratique, joue sur la matière qu’elle soumet aux lois de la physique ou sur la confrontation avec d’autres éléments. Il n’y a pas narration chez elle, mais un processus qui les voit les choses se transformer, s’altérer ou s‘infiltrer en fonction des pressions qu’elles subissent. Ainsi, dans la présentation du Centre Pompidou, une tige métallique suspendue en l’air est-elle soumise au poids de deux citrons qui en modifieront la flexion à mesure qu’ils vont mûrir ; ainsi une jarre contenant de l’eau et en équilibre grâce à un autre volume qui fait contrepoids verra-t-elle sa hauteur se modifier, en fonction de l’évaporation du liquide. Et elle n’hésite pas non plus à placer sur un sol constitué de plaques de cuivre un radiateur qu’elle a emprunté à un habitant du quartier et qu’elle branche vraiment, sachant que la chaleur aura aussi un impact transformateur sur les matériaux qui l’entourent.

A noter que l’artiste, qui est décidément très présente ces temps-ci, bénéficie d’une belle exposition à la fondation des Galeries Lafayette, Lafayette Anticipations, à deux pas du centre : là, à côté d’un certain nombre de pièces récentes, elle présente surtout une très grande oeuvre en fibre de verre, Rauschen, suspendue en l’espace, qu’elle a recouverte de plaques de cuivre récupérées à l’occasion de la rénovation du Anzeiger-Hochhaus de Hanovre, un bâtiment qui est un des édifices marquants de la ville et dont le sous-sol a vu naître des périodiques comme le Stern ou le Spiegel. Voyant un lien entre ce bâtiment et la structure de la fondation parisienne, dont les sous-sols sont aussi destinés à la production, Katinka Bock, qui est toujours attentive à l’histoire et à la mémoire des lieux, a voulu souligner la symbolique de l’espace et elle a donc conçu cette sculpture qui monte vers le ciel et s’observe à tous les étages de la fondation.

Mais ce début de fête a été terni par deux tristes nouvelles : l’annonce du décès de John Giorno et de celui d’Ettore Spaletti. Le premier, qui était apparu, avec son visage d’ange, dans le « Sleep» d’Andy Warhol était surtout poète et il avait fait de ses maximes un art visuel. Il y quatre ans, son compagnon et amant, Ugo Rondinone, qui sera à l’honneur cette semaine dans les trois galeries parisiennes de Kamel Mennour, lui avait consacré une exposition au Palais de Tokyo, I love John Giorno (cf http://larepubliquedelart.com/lamour-comme-une-oeuvre-dart/) qui était sans doute la plus belle déclaration d’amour qu’un artiste peut faire à un autre. Le second, qui a une exposition toujours en cours à Monaco (cf http://larepubliquedelart.com/a-monaco-dali-populaire-spalletti-secret/) était une sorte d’ermite philosophe et hautement spirituel, qui passait son existence à essayer de reproduire les couleurs – le bleu et le rose- du ciel et des montagnes de son village des Abruzzes. Comme le disait si bien John Giorno, « Life is a killer ». Mais il ajoutait qu’à la fin, « Everythings gets lighter ».

-Foire internationale d’art contemporain, du 17 au 20 octobre au Grand Palais (www.fiac.com)

-Prix Marcel Duchamp, jusqu’au 6 janvier au Centre Pompidou (www.centrepompidou.fr)

Tumulte à Higienópolis de Kainka Bock, jusqu’au 5 janvier à Lafayette Anticipations, 4 rue du plâtre 75004 Paris (www.lafayetteanticipations.com)

 

Images : vue de l’exposition UGO RONDINONE : I Love John Giorno Palais de Tokyo, photo André Morin Courtesy de l’artiste ; Ida Wilfried et Tursic Mille, Before Becomming a Poodle, a Duck or Something Else, vue de l’exposition au Centre Pompidou, Courtesy of the artist and Almine Rech, Photo Rebecca Fanuele,; vue de l’exposition de Katinka Bock, Tumulte à Higienópolis, à Lafayette Anticipations, photo : Pierre Antoine/Lafayette Anticipations, Paris ; vue de l’exposition Ettore Spalletti Ombre d’azur, transparence, Nouveau Musée National de Monaco – Villa Paloma, Photo : Werner Hannappel, VG-Bildkunst Bonn 2019

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