de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Villa Flora, exceptionnelle collection

Villa Flora, exceptionnelle collection

Arthur et Hedy Hahnloser-Bühler était un couple de collectionneurs suisses. Lui, né en 1870 à Winterthur, avait fait des études d’ophtalmologie, mais se passionnait surtout pour l’art. Elle, née trois ans plus tard dans la même ville, était parvenu à convaincre ses parents – des bourgeois conservateurs – de l’autoriser à suivre de cours de peinture en Allemagne, près de Munich. Complices dans leurs goûts, ils se marièrent en 1898 et, la même année, Hedy fit l’acquisition, avec une partie de son héritage, de la Villa Flora, dans laquelle elle aménagea aussitôt, avec son époux.

La Villa Flora était une belle maison située alors en bordure de la vieille ville de Winterthur. C’était une maison simple et sobre, qui s’opposait à l’atmosphère exubérante et souvent oppressante des  villas de l’époque. Le jeune couple fut surtout séduit par les possibilités de transformations qu’elle offrait et, de fait, dès 1908, un grand salon fut conçu par des architectes de la ville, puis en 1924, une salle à éclairage zénithal, tandis qu’en 1916, le jardin avait été complètement aménagé. Car tout, dans cette maison, devait servir d’écrin à la collection que les Hahnloser-Bühler constituèrent pendant une trentaine (jusqu’à la mort d’Arthur, survenue en 1936), qui allait devenir le moteur de leur existence et qui est d’une exceptionnelle qualité.

VallotonC’est une grande partie de cette collection qui est aujourd’hui montrée au Musée Marmottan-Monet (une autre maison de collectionneurs) et ce qui frappe d’emblée, c’est sa cohérence, son audace, le goût absolument sûr avec lequel elle a été rassemblée. Passionnés par l’art de leur temps (surtout Hedy, qui avait pour maxime préférée : « vivre selon notre temps »), ils commencèrent à collectionner les artistes suisses comme Giovanni Giacometti, le père d’Alberto et de Diego) et Ferdinand Hodler dont ils achetèrent les peintures les plus novatrices et les plus caractéristiques, celles les plus détachées des  modèles existants, et alors même que ces artistes –surtout Hodler – étaient très controversés dans leur pays. Puis ils passèrent à Vallotton, autre artiste suisse, mais installé à Paris, avec lequel ils devinrent vite amis, qui fit leurs portraits, ainsi que celui de leurs deux enfants, et à qui ils achetèrent un nombre important de toiles (dont la magnifique et si moderne La Blanche et la Noire). Vallotton leur servit aussi de conseiller et leur fit découvrir les Nabis, qui se considéraient comme « les prophètes d’une nouvelle peinture » et pour lesquels ils s’enthousiasmèrent.

Ils aimèrent particulièrement la peinture de Bonnard, qu’ils achetèrent en nombre à la galerie Bernheim-Jeune, avant de rencontrer l’artiste et de nouer avec lui une amitié si profonde qu’elle leur fit acheter plus tard une maison à Cannes pour être proche de lui qui vivait déjà au Cannet. Et son comparse Vuillard, avec lequel ils eurent toutefois des rapports plus distants, l’artiste ne se laissant pas facilement approcher. Mais ils collectionnèrent aussi Redon, en qui ils virent un précurseur des Nabis et dont ils apprécièrent la manière symbolique d’exprimer les forces de l’inconscient. Et certains fauves, parmi lesquels Manguin (qui prit la Villa Flora pour modèle d’une belle toile présentée à l’entrée de l’exposition), Marquet et même Matisse dont ils ne purent acquérir que des lithographies et des petits formats, les prix de l’artiste étant déjà trop élevés pour des amateurs certes aisés, mais pas si riches que cela.  Enfin, ils consacrèrent une partie de leur budget à ceux qu’ils considéraient comme les devanciers des peintres qu’ils défendaient ardemment et qui, à l’époque, restaient encore accessibles : Manet (Amazone, une des dernières toiles, inachevée, de l’artiste), Van Gogh (dont le fameux « Semeur », entré dans la collection par l’intermédiaire de leur fils Hans), Cézanne, que leur avait recommandé Giovanni Giacometti (peut-être pas les plus représentatifs, mais un très expressif « Autoportrait »), Renoir qu’admiraient tant Vuillard et Bonnard.

BonnardMais pour les Hahnloser-Bühler, ces derniers ne constituaient pas le cœur de la collection, ils n’en étaient que des extensions, même si l’on sait la place qu’ils ont pris dans l’histoire de l’art aujourd’hui. Pour eux, le plus important étaient leurs contemporains, ceux qui donnaient le sentiment de faire avancer les choses (avec une certaine limite, toutefois, car ils restaient attachés à une tradition ; ils ont rencontré Picasso, par exemple, mais n’ont jamais cherché à lui acheter de peintures, son univers leur étant trop étranger). Et, outre la clairvoyance et l’intelligence, ce qui paraît le plus remarquable dans leur démarche, c’est cette constance et cette fidélité, cette foi dans l’art de leur temps et cette manière aussi d’aller directement vers les artistes et d’établir un vrai dialogue avec eux (on pourrait aussi citer Maillol au nombre des artistes dont ils étaient proches et à qui ils achetèrent des sculptures). Ne serait-ce que pour cet engagement et cette ferveur, cette manière de défendre leurs choix envers et contre tout, qui est à l’opposé d’un papillonnage mondain et superficiel, les Hahnloser-Bühler sont des gens respectables et des mécènes qui méritent toute notre admiration. Bien des collectionneurs d’aujourd’hui devraient s’en inspirer…

Villa Flora, chefs-d’œuvre de la Collection Arthur et Hedy Hahnloser, jusqu’au 7 février au Musée Marmottan-Monet, 2 rue Louis-Boilly 75016 Paris (www.marmottan.fr)

Images : Ferdinand Hodler – Le Massif de la Jungfrau vu depuis Mürren – 1911 – Huile sur toile, 72 x 91 cm, Hahnloser/Jaeggli Stiftung, Winterthur – © Hahnloser/,Jaeggli Stiftung, Winterthur. Photo Reto Pedrini ; Félix Vallotton – La Blanche et la Noire, 1913 – Huile sur toile, 114 x 147 cm, Hahnloser/Jaeggli Stiftung, Winterthur ; © Hahnloser/Jaeggli Stiftung, Winterthur., Photo Reto Pedrini, Zürich ; Pierre Bonnard – La Carafe provençale (MartheBonnard et son chien Ubu) – 1915 – Huile sur toile, 63 x 65 cm – Hahnloser/Jaeggli Stiftung,Winterthur – © Hahnloser/Jaeggli Stiftung, Winterthur. Photo Reto Pedrini, Zürich

 

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