de Patrick Scemama

en savoir plus

La République de l'Art
Romainville, le nouveau pôle artistique de l’Est parisien

Romainville, le nouveau pôle artistique de l’Est parisien

Il y a environ un an, au moment de la Fiac, s’ouvraient à Romainville, sur un ancien site pharmaceutique, les premiers locaux de la Fondation Fiminco, cette fondation dont la vocation première est d’accueillir des artistes en résidence et qui, en faisant venir des galeries, avait pour ambition de constituer un grand pôle d’art contemporain à l’est de Paris, intitulé Komunuma (à la fois parce qu’il est situé rue de la Commune, mais aussi pour l’esprit de communauté qu’il voulait dégager). A l’époque, les galeries essuyaient les plâtres, on pataugeait un peu dans la gadoue et il s’agissait davantage d’une préfiguration que d’une véritable concrétisation du projet. Aujourd’hui, les choses ont changé : les résidents sont arrivés, venus des quatre coins du monde, l’espace d’exposition, la Chaufferie, a pu ouvrir, ainsi qu’un café où l’on peut prendre un verre en terrasse, et les environs sont devenus cleans (attention toutefois à ne pas tomber dans le propret !). C’est donc une véritable ouverture qui a eu lieu samedi et qui laisse entrevoir ce que sera le site lorsqu’il sera totalement achevé, que d’autres galeries viendront rejoindre celles déjà présentes (Air de Paris, Jocelyn Wolff, In Situ Fabienne Leclerc et Vincent Sator) et qu’une salle de spectacle pourra accueillir des spectacles vivants.

On peut s’étonner que la première exposition y soit consacrée à la Corée et plus spécifiquement à la zone qui sépare la Corée du Nord de celle du Sud, qui devait être démilitarisée (d’où son nom : DMZ, « Delimitarized Zone »), mais qui est devenue, en fait, une des zones les militarisée au monde. L’explication tient au fait que Joachim Pflieger, le directeur de la Fondation, se rendant en Corée pour y dénicher des futurs résidents, a fait la connaissance de la commissaire d’expositions Sunjung Kim, qui lui a fait part de ce projet qui existait déjà sous une autre forme et qui l’a convaincu de le faire venir en France (une présentation du travail des résidents sera montrée plus tard). Quoiqu’il en soit, l’approche de ce territoire de 4km de large sur 248 de long, qui a été créée suite à la division de péninsule en 1945, est très intéressante et riche d’enseignement pour nous tous qui la connaissons mal. Faisant principalement appel à des artistes coréens, mais aussi à deux européens (Mischa Leinkauf et Alain Declercq), elle convoque des médiums aussi différents que la vidéo, la photo, la sculpture ou l’installation pour analyser cet état de fait qui dépasse la simple situation coréenne pour aborder la question de la frontière, qui est devenue un sujet de recherches majeur, tant sur la plan politique qu’artistique, au cours de ces dernières années. Et elle permet de découvrir ce lieu d’exposition spectaculaire qu’est la Chaufferie, avec une invraisemblable hauteur sous plafond, et qui laisse présager toutes les propositions audacieuses qu’on pourra y faire.

Dans les galeries voisines, une place de choix est faite aux artistes femmes. C’est la cas, par exemple, chez Air de Paris, qui présente deux artistes dont le point commun est sans doute l’engagement féministe. La première Dorothy Iannone, qui est toujours vivante, est la plus connue. Elle présente deux pièces historiques qu’elle a réalisées après avoir rencontré Robert Filliou dans les années 60 sur la Côte d’Azur et que ce dernier ait accepté l’invitation qu’elle lui avait lancée, avec Dieter Roth, son compagnon d’alors, de venir enseigner à Düsseldorf où ils s’étaient fixés. Il s’agit d’un ensemble de dessins au caractère ouvertement sexuel qu’elle a faits pour illustrer un recueil, Extase, de Filliou qui reprend le texte d’une de ses chansons paillardes et d’une table de roulette (The Roulette Table), qu’elle a sublimé de peintures et de textes. A ces pièces anciennes, Dorothy Iannnone a rajouté quatre silhouettes nouvelles découpées dans du bois qui représentent l’artiste allemand Jan Voss, Robert Filliou, sa femme Marianne et elle-même, c’est-à-dire les quatre personnes qui ont joué à cette roulette en 1972. Célébration de l’amitié, joie de vivre, exaltation du corps et du jeu, l’art de cette « vieille dame indigne » est toujours aussi frais, aussi insolent, aussi réjouissant dans la grisaille et la bien-pensance actuelle.

Plus surprenant encore, parce totalement inconnu, est le travail de Pati Hill, cette artiste américaine qui est morte en 2014, à l’âge de 93 ans. Pati Hill a commencé sa carrière comme mannequin à New York, où elle incarnait l’image de la jeune fille pure qui venait de débarquer en ville. Très vite, consciente du rôle qu’on lui fait jouer, elle se tourne vers l’écriture et publie trois romans et un recueil de poésie qui lui valent une certaine reconnaissance. Lorsqu’elle rencontre Paul Bianchini, son mari, un français qui vient d’ouvrir une galerie aux Etats-Unis et qui lui fait un enfant, elle se consacre à sa vie de famille, tout en continuant à écrire et à travailler. Mais pendant de nombreuses années, elle ne publie pas, préférant ouvrir un magasin d’antiquités ou décorer une maison près de Paris, aux Massons. Ce n’est qu’en 1975 qu’elle fait à nouveau parler d’elle en publiant Slave Days, un recueil de 31 poèmes et de 29 photocopies qui témoigne du regard à la fois drôle et cruel qu’elle porte sur son expérience de femme au foyer (chaque poème est inspiré par un objet du quotidien). Car depuis quelques années, elle s’est mise à photocopier tous ces objets qu’elle manipule régulièrement dans ses tâches ménagères et qui sont censés la satisfaire dans son existence (des outils, des fleurs, des vêtements, etc.). D’abord pour en laisser une trace, puis pour porter sur eux un regard critique. En les photocopiant à taille réelle, elle donne l’impression de les reproduire fidèlement, mais en fait les déforme, les rend presque méconnaissables et les écrase dans un geste qui n’a rien de délicat.

C’est cet étonnant travail sur l’image que l’on découvre à la galerie Air de Paris (suite à Slave Days, Pati Hill s’est intéressée aux images publicitaires, en particulier celles d’aspirateurs, puis s’est détournée de la sphère domestique pour porter son attention sur les wagons-lits ou Versailles). Un travail étonnamment moderne, qui aborde les questions de reproduction, de distorsion de l’image, de pouvoir de la machine, d’unique et de multiple, de place de la femme dans le monde contemporain, dont elle a fait de nombreux livres d’artistes. Baptiste Pinteaux, qui est le commissaire de l’exposition, a une jolie formule pour définir son univers. Il dit : « En relisant les textes de Pati Hill pour préparer cette exposition, j’ai souvent repensé à certains films de Vincente Minelli. A leur manière de décrire des personnages en prise avec un romantisme mortifère. La plupart des héroïnes de Pati Hill expérimentent ce même conflit lorsqu’elles font face à leur impossibilité de faire coïncider l’image fantasmée de leur existence et sa réalité matérielle. » « Celle » par qui le scandale arrive…

On ne découvre pas Marcelle Cahn, cette merveilleuse artiste morte en 1981, dont on peut voir de nombreuses pièces dans la collection de l’Espace de l’Art Concret de Mouans-Sartoux (cf https://larepubliquedelart.com/concret-vous-avez-dit-concret/). Mais beaucoup la connaissent mal et c’est pour lui rendre hommage que Fatma Cheffi et François Piron ont organisé une exposition qui se tient en deux temps à la galerie Jocelyn Wollf. Enfin, plus particulièrement pour rendre hommage à la dernière période de sa vie, celle pendant laquelle elle réalisait de nombreux collages dans sa chambre atelier de la Fondation Galignani à Paris et où elle allait vers encore davantage de rigueur et de simplicité (un film tourné par la Radio-Télévision Suisse en témoigne). On y voit donc plusieurs œuvres de Marcelle Cahn (des peintures, des œuvres en volumes, mais aussi tout un étonnant travail sur cartes postales que je ne connaissais pas) associées à des œuvres d’autres artistes, certains vivants comme Irene Kopelman ou Francisco Tropa, d’autres morts comme Hessie ou Georges Koskas. Car les commissaires ont voulu montrer que cette liberté formelle dont faisait preuve Marcelle Cahn trouvait des échos dans le travail d’autres artistes aussi indépendants (c’est la raison pour laquelle ils ont intitulé l’exposition Le Plan libre, qui est le principe architectural moderniste consistant à supprimer les murs porteurs). On peut trouver cette mise en parallèle un peu floue et pas très bien déterminée, mais elle permet, outre les œuvres de Marcelle Cahn elle-même, de voir des œuvres superbes, comme la si poétique vidéo d’Ismail Bahri ou les collages bariolés d’Elisabeth Wild.

Negotiating Borders- Au-delà des frontières, jusqu’au 31 octobre à la Fondation Fiminco (www.fondationfiminco.com)

-Dorothy Ianonne jusqu’au 31 octobre et Pati Hill jusqu’au 17 octobre à la galerie Air de Paris (www.airdeparis.com)

Le Plan libre jusqu’au 31 octobre à la galerie Jocelyn Wolff (www.galeriewolff.com). Un deuxième chapitre sera proposé à partir du 8 novembre.

Toutes ces expositions ont lieu au 43 rue de la Commune de Paris 93230 Romainville

Images : Heinkuhn Oh, A corporal on red clay, tirage pigmentaire 123,5 x 155cm (faisait partie de l’exposition Negotiating Borders à la Fondation Fiminco) ; vues des expositions Dorothy Iannone et Pati Hill à la galerie Air de Paris; vue de l’exposition Le Plan Libre avec des oeuvres de Marcelle Cahn à la galerie Jocelyn Wolff, photo: Chloé Philipp

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

0

commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*