de Patrick Scemama

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La République de l'Art
De la lune à la musique, grand écart

De la lune à la musique, grand écart

C’est le genre de grande exposition pluridisciplinaire et transhistorique que la RMN (Réunion des musées nationaux) a l’habitude de proposer, mais dont la réussite n’est pas toujours garantie. Or celle-là l’est, incontestablement, peut-être parce que son sujet est si universel et qu’il a donné lieu à tant d’interprétations et de divagations différentes que la matière en est inépuisable. Le prétexte en est le cinquantième anniversaire des premiers pas de l’homme sur la Lune. A partir de cette date clé dans l’histoire de l’humanité (que certains, d’ailleurs, contestent encore, prétendant qu’il s’agit d’une mise en scène de la NASA), les deux commissaires, Alixia Fabre et Philippe Malgouyres, ont imaginé une déambulation qui mélangent les techniques, les styles, les époques. Il s’agit d’envisager, à travers la création artistique, tous les rapports que l’homme a pu entretenir avec cet astre étrange, lié à la nuit, qui est facteur d’inspiration, mais qui a aussi une réputation maléfique.

L’exposition s’ouvre sur de vrais documents liés au voyage dans l’espace de Neil Armstrong et de ses acolytes. On y voit aussi bien des photos que des échantillons de sol lunaire ou des objets que les astronautes avaient avec eux (un rasoir, un échantillon de viande déshydratée, etc.). Mais très vite, elle bascule dans le versant artistique, avec en particulier un sol en béton de Mircea Cantor sur lequel le visiteur peut marcher et qui reproduit le sol lunaire sur lequel l’empreinte, non de Neil Armstrong, mais de Buzz Aldrin, le deuxième homme qui a marché sur la lune, est inscrite. Et un peu plus loin, on trouve bien sûr un exemplaire des volumes de Tintin Objectif lune et On a marché sur la lune et des extraits de films : le célèbre Voyage sur la lune de Méliès, Die Frau im Mond, le dernier film muet, comme toujours visionnaire, de Fritz Lang, mais aussi une interprétation plus métaphorique et décalée de la question lunaire avec le Journey to the Moon de l’enchanteur William Kentridge.

A partir de là, l’exposition va se diviser en cinq parties qui envisagent sous un angle différent le rapport de l’homme à la lune. Après cette première partie, intitulée : De la lune à la Terre, du voyage réel au voyage imaginaire, s’ouvre une autre partie, La Lune observée, qui permet, entre autres, de voir des cartes scientifiques (dont la première réalisée par Thomas Harriot en 1609) ou des instruments d’optique (une reproduction, par exemple, de la lunette de Galilée). Une troisième partie, Les trois visages de la Lune (caressant, changeant, mélancolique), regroupe des tableaux anciens (une très troublante Vision de sainte Julienne de Cornillon par Philippe de Champaigne), XIXe (Girodet, Delaroche, Puvis de Chavanne), modernes ou contemporains (Chagall, Dali ou François Morellet) et des photos et des vidéos (Evariste Richer, Ann Veronica Janssens, Lisa Oppenhiem). La quatrième partie, La Lune est une personne, qui évoque les formes humaines que l’astre a pu recouvrir au fil des siècles, fait surtout place à la sculpture : on y voit aussi bien un masque africain rond à stries kwezi des années 1900, qu’une statuette du dieu-lune à tête de faucon Khonsou de Basse Epoque (VIIe-IVe siècle avant J.-C.) ou une Diane en bronze d’Houdon (1790). La dernière partie, enfin, Une expérience partagée de la beauté, est plus libre et invite à une promenade à travers des œuvres qui ont la lune comme source d’inspiration, le plus souvent associées à des poèmes.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de citer toutes les oeuvres qui figurent dans cette foisonnante exposition. Mais certaines retiennent particulièrement l’attention, soit par leur beauté, soit par leur humour, soit par leur force poétique. C’est le cas, par exemple, du vaisseau spatial de Sylvie Fleury, rose pailleté, qui devient une appropriation féministe d’un symbole purement phallique (aucune femme n’a marché sur la Lune) et que l’artiste envoie malicieusement, non pas sur l’astre mort, mais sur Vénus. C’est le cas aussi des photos peu connues de Hans Hartung, qui dialoguent amoureusement avec une toile abstraite et épurée, Lune d’argent, de son épouse Anna-Eva Bergman. Ou bien sûr celui de la sublime sculpture de Canova, Endymion endormi, représentation lascive et sensuelle d’un homme observé dans son sommeil par la déesse, qui clôt l’exposition. Ne serait-ce que pour ses trois œuvres, mais aussi pour bien d’autres, celle-ci mérite qu’on fasse le voyage et qu’on réalise ce « petit pas pour l’homme, mais grand pour l’humanité ».

Aucun rapport entre l’exposition du Grand Palais et celle proposée par Anri Sala au Castello di Rivoli, près de Turin. Si ce n’est peut-être l’aspect immersif, le fait que le spectateur puisse y évoluer comme il le souhaite (d’où le titre de l’exposition : As You Go). Mais alors qu’à Paris, il sera confronté à une succession d’œuvres, à Turin, il concentrera sur trois vidéos qui ont toutes la musique pour thème et qui sont projetées, sur plusieurs écrans, à la suite, comme un programme faisant une entité d’une quarantaine de minutes. La première, magnifique, Ravel, Ravel, est la plus connue et c’est avec elle que l’artiste représenta la France lors de la Biennale de Venise 2013 (cf http://larepubliquedelart.com/venise-2-demeler-et-reactiver/). La deuxième, Take Over (2017), superpose l’interprétation par un pianiste et sur un clavier mécanique de deux chants révolutionnaires, La Marseillaise et l’Internationale, qui ont beaucoup de points communs, puisque, outre le fait qu’ils ont été écrits à des moments de l’histoire bien spécifiques, le second a longtemps été chanté sur la musique du premier (ce n’est qu’en 1888 qu’une musique spécifique lui a été attribuée). La troisième, enfin, If and Only If a été présentée récemment à la Galerie Chantal Crousel et met en scène Gérard Caussé qui interprète l’Elégie pour alto seul de Stravinsky avec un… escargot sur son archet (cf http://larepubliquedelart.com/de-la-musique-avant-toute-chose/).

Comme toujours chez cet artiste subtil et sensible, tout se joue dans l’entre-deux, la superposition, l’interstice et leur signification dans l’histoire. Au léger décalage de tempo que l’on décèle chez les deux pianistes qui interprètent en même temps le Concerto pour la main gauche de Ravel (écrit, rappelons-le, pour un pianiste qui avait perdu sa main droite à la guerre) répond le décalage La Marseillaise et de l’Internationale, qui sont à la fois les mêmes et qui deviennent différentes. De même que l’escargot qui monte le long de l’archer de l’altiste oblige celui-ci à adapter son jeu et donc à allonger la partition de Stravinsky, qui subit elle-aussi une altération. Anri Sara crée des espaces d’incertitudes, dans lesquels tout se bouscule et devient flou, dans lesquels les repères se perdent. Et c’est à l’intérieur de ces espaces que se créent de nouvelles pratiquent et que l’inattendu (par essence, la poésie) surgit. Cette même indécision et cette même collusion temporelle se retrouve dans Bridges in the Doldrums, la pièce qui accueille le visiteur et qui a été spécialement créée pour l’occasion : il s’agit d’un arrangement pour percussions réalisé à partir des « ponts » de 74 chansons de pop, de jazz ou de folk, d’époques et de provenances différentes, classées selon la rapidité de leur tempo. « Le pont aliène l’auditeur de la chanson elle-même, explique l’artiste, retenant l’attention de l’un tandis qu’il suspend l’attente de l’autre, jusqu’au retour du chorus, qui confirme qu’il s’agit bien d’elle. » On ne saurait être plus clair.

La Lune, du voyage réel aux voyages imaginaires, jusqu’au 22 juillet au Grand Palais (www.grandpalais.fr)

-Anri Sala, As You Go, jusqu’au 23 juin, au Castello di Rivoli, Piazza Mafalda di Savoia 10098 Rivoli-Turin, Italie (www.castellodirivoli.org)

 

Images : Sylvie Fleury, First Spaceship On Venus, 2018, Fibre de verre, peinture avec paillettes, H.340 ; L.120 ; ép.120 cm, 70kg, Paris, Galerie Thaddaeus Ropac, Courtesy Galerie Thaddaeus Ropac, London, Paris, Salzburg © Sylvie Fleury ; Hans Hartung, Lune, 1916, Epreuve gélatino-argentique contrecollée sur panneau, H.38, L.27, ép. 1,5cm, Antibes, Fondation Hans Hartung et Anna-Eva Bergman, photo © Fondation Hartung-Bergman ; Anri Sala, Ravel Ravel, 2013, two channel HD video, color, sixteen channel sound, 20:45 min. Courtesy Galerie Chantal Crousel, Paris; Marian Goodman Gallery; Hauser & Wirth

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