de Patrick Scemama

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La République de l'Art
L’U.A.M., une modernité française

L’U.A.M., une modernité française

On connait bien le Bauhaus ou le mouvement De Stijl des Pays-Bas, que l’on cite souvent en exemple et auxquels on a consacré de nombreuses expositions (cf, par exemple, http://larepubliquedelart.com/le-bauhaus-est-toujours-vivant/). Mais on connait moins l’U.A.M. (Union des artistes modernes), qui en est l’équivalent français et qui, comme ses voisins européens, prône une synthèse de tous les arts, sans hiérarchie entre art majeur et art mineur, ni différenciation entre l’art et l’artisanat, pour proposer un nouvel habitat, plus simple et plus fonctionnel, et un nouveau mode vie. Peut-être parce qu’à la différence des autres mouvements, le courant français n’a pas été fondé par un théoricien (Gropius pour le Bauhaus, Theo von Duisbourg pour De Stijl) et parce qu’il ne s’est pas constitué en école, avec maîtres et disciples. Peut-être aussi parce qu’il était moins virulent politiquement et qu’il a moins directement été lié à l’histoire de son pays (encore qu’il ait connu une forme d’apogée au moment du Front populaire).

La fascinante exposition qui vient de s’ouvrir au Centre Pompidou le présente dans toute sa plénitude et sa longévité. On y voit d’abord les origines, parce que, bien que fondée officiellement en 1929, l’U.A.M. trouve ses sources au début du XXème siècle, au moment où décorateurs et architectes français, très influencés par la peinture des nabis, se rassemblent autour d’un idéal de création fonctionnelle, faisant preuve d’une grande économie de moyens et permettant l’accès au plus grand nombre. Un homme, en particulier, se détache de ce courant : l’architecte Frantz Jourdain, qui, dès 1896, organise à la galerie Le Barc de Boutteville, après des peintures de Bonnard, Vuillard ou Maurice Denis, une exposition intitulée « Impressions d’architectes » et qui, en 1903, fonde le Salon d’automne , dont la singularité est de montrer des projets d’architecture et de décoration à côté des peintures et des sculptures (on lui doit aussi la conception du magasin La Samaritaine). Le maître-mot est la couleur qui devient l’élément structurant d’un art décoratif qui s’oppose aux arabesques de l’Art nouveau en simplifiant le décor. Les fleurs et fruits aux couleurs vives qui composent les nombreux papiers peints de l’époque semblent directement sortis des toiles fauves de Matisse ou de Derain.

Le fils de Frantz Jourdain, Francis, est l’homme qui va continuer l’aventure. Peintre, anarchiste, concepteur et éditeur de meubles destinés aux intérieurs modestes, il défend une conception très sobre de l’aménagement intérieur et cherche à établir des liens plus étroits avec les industriels pour pouvoir produire ses premiers meubles interchangeables en série, anticipant en cela la notion de design. Près de lui, un autre géant de l’architecture moderniste, Robert Mallet-Stevens, va se mettre au service de cet art nouveau qu’est le cinéma. Il fait appel à ses amis artistes – comme le peintre Fernand Léger, le tapissier Jean Lurçat ou le créateur de mobilier Pierre Chareau- pour créer des décors qui constituent des œuvres d’art totales (ce sont eux qui signent l’incroyable décor du film de Marcel L’Herbier, L’Inhumaine). Ensemble, ils réaliseront aussi quelques folies grandioses comme la villa du vicomte Charles de Noailles à Hyères.

montage photo paravent Lurçat en cours de reataurationEn 1929, donc, naît l’U.A.M. pour faire face au refus de la Société des artistes décorateurs de leur accorder une présentation groupée qui leur permette d’affirmer les principes de l’esthétique moderne qu’ils défendent. Elle regroupe, outre les personnalités déjà citées, Sonia Delaunay, René Herbst, Jean Prouvé, Le Corbusier, Charlotte Perriand, Eileen Gray, entre autres.  Tous les arts y sont représentés depuis la sculpture et la peinture, jusqu’à la reliure, la ferronnerie ou la joaillerie, en passant par l’architecture, le graphisme et la photographie. Quatre salons sont organisés de 1930 à 1933 pour rendre compte des œuvres qui font beaucoup appel à ces nouveaux matériaux que sont l’acier et le béton et pendant la décennie qui suit, ce sont de nombreux projets conçus par les membres de l’UAM –et qui devenus par la suite des emblèmes de l’architecture moderne française- qui voient le jour : la villa Savoye de Le Corbusier et Pierre Jeanneret, la villa Cavroix à Croix de Mallet-Stevens, la villa Geggenbühl de Lurçat, le Maison de verre de Pierre Chareau, etc.

A partir de 1934, toutefois, la crise économique internationale provoque la détérioration du marché traditionnel du mobilier français et l’U.A.M., qui est aussi accusée par certains de « machinisme » ou de « bolchevisme » ne parvient plus à financer ses propres salons. Elle reprend des couleurs grâce à l’avènement du Front populaire qui lui permet de participer activement à l’organisation de l’Exposition universelle de 1937. Dans un contexte politique tendu, où les grandes puissances totalitaires se défient, elle ne se contente pas de consacrer le rapprochement entre les artistes et les industriels, l’art et la technique, mais tente aussi de promouvoir la paix et le rassemblement des peuples. Plusieurs de ses membres sont d’ailleurs engagés dans les mouvements antifascistes ou adhèrent au parti communiste.

Mais la paix ne vient pas et la Seconde Guerre mondiale met un terme aux projets de l’U.A.M. et disperse ses créateurs. Lorsqu’elle se termine, il est nécessaire de reconstruire le pays et en particulier de faire face au problème de l’habitat d’urgence. L’U.A.M., qui a imaginé des habitations réalisables en des temps record, est alors sollicitée pour des chantiers de construction et d’aménagement de grande envergure, comme celui d’André Lurçat (frère de Jean) et de Jean Badovici à Maubeuge. Et elle multiplie les interventions pour donner les informations nécessaires à la construction de cet idéal de synthèse des arts qui l’anime depuis toujours.

Etienne Cournault (1891-1948). "Miroir sur pied". Verre gravÈ sur socle en mÈtal chromÈ, 1935. Paris, musÈe d'Art moderne.

Au début des années 50, avec le retour de la croissance, les foyers accèdent au confort et la consommation se démocratise. L’U.A.M. ouvre une exposition intitulée « Formes utiles, au Pavillon de Marsan, et présente des intérieurs composés d’œuvres d’artistes fidèles au mouvement comme Léger et Sonia Delaunay, mais aussi de nouveaux venus, tels que Miro et Calder. Devant le succès de l’exposition, le Salon des arts ménagers lui propose de le rejoindre et d’exposer tous les ans, au sein d’une section particulière. Certains artistes acceptent la proposition, excluant de fait certains autres. L’U.A.M., désormais divisée et incapable de fédérer l’ensemble des domaines qu’elle représente, cesse ses activités en 1958, mettant ainsi fin à une des plus belles aventures de la modernité française.

Ce sont tous les objets imaginés par ces chantres de la modernité qui sont présentés dans la vaste et importante exposition du Centre Pompidou. Cela va des assiettes peintes par Vuillard aux arts ménagers réinventés par Charlotte Perriand dans les années cinquante, en passant par les projets architecturaux de Le Corbusier ou Francis Jourdain, les reliures de Pierre Legrain, les sculptures des frères Martel (qui avaient leur atelier à côté de l’agence de Mallet-Stevens) ou les meubles de Jean Prouvé. Soit des salles entières pleines de dessins, de bijoux, d’affiches ou d’objets utlitaires. Et le Centre n’est jamais meilleur que dans ces expositions pluridisciplinaires où il peut mettre en valeur toute la richesse et la diversité de ses collections.

A noter aussi que vient de s’y ouvrir une exposition consacrée à Jean-Jacques Lebel, cet inventeur du happening à la française, qui connut Duchamp et Breton, et qui a exposé récemment en duo avec Kader Attia au Palais de Tokyo (cf http://larepubliquedelart.com/lenfer-au-palais-de-tokyo/). Et que dans le parcours des collections d’art moderne du Musée vient de commencer une exposition, Histoire(s) d’une collection, qui raconte comment la collection du Musée national d’art moderne a été constituée, depuis le Musée du Luxembourg jusqu’à l’actuel plateau Beaubourg, en passant par le Musée du Jeu de Paume ou le Palais de Tokyo. Si certains épisodes en furent glorieux (des achats avisés, des donations généreuses), d’autres le furent moins, comme la résistance de l’administration et de représentants de la tradition face aux artistes d’avant-garde ou l’aspect nationaliste, voire carrément antisémites, de certains choix. Ce sont tous ces bégaiements de l’histoire que raconte, sans complaisance, cette passionnante et parallèle exposition.

U.A.M, une aventure moderne, jusqu’au 27 août au Centre Pompidou.  (www.centrepompidou.fr)

 

Images : Georges-Henri Pingusson, Frantz-Philippe Jourdain, André Louis , Pavillon de l’UAM, Exposition internationale des arts et des techniques appliqués à la vie moderne, Paris, quai d’Orsay (7e arr.), 25 mai – 25 novembre 1937  Photographie : Papillon, Bibliothèque Forney, Ville de Paris, fonds René Herbst, Paris , Reproduction : Bibliothèque Forney / Parisienne de Photographie. Photo Papillon-DR © Georges-Henri Pingusson © Frantz-Philippe Jourdain DR ; Jean Lurçat , Paravent L’Eté, 1922 , Peinture à la colle, graphite, châssis en bois , Centre Pompidou, Mnam-CCI, Paris. Restauré avec le soutien de Louis Vuitton – Moët Hennessy  Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/Dist. RMN-GP © Fondation Lurçat / Adagp, Paris, 2018 ; Etienne Cournault, Miroir à pied, 1935, Verre gravé sur socle en métal chromé ; H. : 56 cm, diam. : 23 cm Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Paris © Philippe Joffre / Musée d’Art Moderne / Roger-Viollet  © Adagp, Paris, 2018

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