de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Le gay été du Musée National de Monaco

Le gay été du Musée National de Monaco

Un vent de folie queer s’est-il abattu sur la Principauté de Monaco ? Toujours est-il que s’il fallait chercher un point commun aux deux expositions que son Nouveau Musée National propose cet été, c’est celui-ci qui s’imposerait en premier : entre Gilbert & George à la Villa Paloma et Portraits d’Intérieurs, qui fait explicitement référence à Cocteau et Bérard, à la Villa Sauber, la ville semble, en effet, sous l’emprise d’un émoi arc-en-ciel.

« Art Exhibition », tel est le titre, sobrement choisi, pour l’exposition de Gilbert & George à la Villa Paloma. Une exposition qui, en 46 œuvres, retrace quarante ans de carrière de l’inénarrable duo anglais, dans un accrochage conçu par lui-même. Une exposition, surtout, qui a pour particularité de ne faire appel qu’à des pièces appartenant à une même collection privée basée à Monaco et dont le prêteur préfère rester anonyme (et encore, nous a-t-on précisé, « certaines œuvres n’ont pu être accrochées pour des raisons techniques »). Il faut donc être vraiment très fan de ces deux « sculptures vivantes », comme ils aiment à se définir eux-mêmes, pour collectionner leurs œuvres à ce point. Mais leur art, il est vrai, est réjouissant, ouvert à tout le monde, coloré, gai (dans tous les sens du terme), d’un abord facile. Dans de grands formats qui se présentent la plupart du temps sous une forme de quadrillage, les artistes interrogent leur rapport au monde en se mettant en scène eux-mêmes, nus ou dans leurs costumes gris impeccablement coupés. Ce sont tous les aspects de la vie sociale et urbaine (en particulier l’East End londonien où ils vivent) qui sont évoqués, mais aussi la condition humaine, les fluides, la religion, les tabous, tout ce qui pèse sur l’homme et le fragilise. Et sous l’apparente légèreté point une vraie violence et une inquiétude constante. Un des principaux intérêts de cette rétrospective est de présenter des œuvres moins connues, qui datent des années 70, c’est-à-dire des débuts de leur collaboration : plus intimistes, moins pops, moins théâtrales, elles les montrent dans des situations quotidiennes, en utilisant beaucoup le noir et blanc et en faisant preuve d’une simplicité, voire d’une banalité, qui pourrait presque faire penser au Land Art ou à l’art conceptuel.

Marc Camille, Jean Cocteau 01 001 c (1024x429)Plus subtile et sans doute moins immédiate est Portraits d’Intérieurs, l’exposition qui se tient à la Villa Sauber, une des dernières villas « Belle Epoque » de Monaco, qui fut la propriété du peintre Robert Sauber et qui aurait été construite par Charles Garnier, l’architecte du Palais du même nom, mais aussi de l’Opéra de la ville. Elle s’est bâtie à partir de la rencontre de deux pièces appartenant elles-aussi à une collection privée : la première de Marc-Camille Chaimowicz, qui est une chambre imaginaire inspirée des Enfants terribles de Cocteau et la seconde de Nick Mauss, Concern, Crush, Desire, qui est la réplique de l’antichambre décorée par Christian Bérard en 1939 pour l’Institut Guerlain des Champs-Elysées. Or Cocteau et Bérard, qui – on le sait – ont beaucoup travaillé ensemble, ont été très présents sur la Côte d’Azur (entre autres par les spectacles donnés à l’Opéra), ils ont donc laissés de nombreux documents qui font partie du fonds du Musée et comme les deux pièces susnommées demandent, pour être réactivées, à être complétées par des œuvres du lieu qui les accueille, ce sont tout naturellement leurs œuvres, ainsi que celles de leurs amis et complices comme Pavel Tchelitchew, André Derain ou Natalia Gontcharova qui sont présentées. Mais il n’y a nul exercice de mélancolie dans tout cela et la chambre inspirée des Enfants terribles, par exemple, contient aussi bien un portrait de Cocteau par Marie Laurencin qu’un tableau de Warhol (ici, bien sûr, la princesse Caroline), des pièces de Chaimowicz lui-même (dont un papier peint qui reproduit les profils du poète et de Genet), une photo de Tillmans, une surprenante sérigraphie de Tariq Alvi (projet audacieux pour une bibliothèque) ou même…un flacon de parfum de Tom of Finland.

C’est cette idée de décors, de répliques inspirées du théâtre ou du cinéma qui a servi de matrice au reste de l’exposition et qui l’a divisé en autant d’espaces dans lesquelles on rentre comme dans des chambres. Dans l’une d’elle,  Laure Prouvost, la française installée à Londres où elle a remporté le prestigieux Turner Price, propose son installation Wantee, que l’on avait déjà pu voir à la foire de Bâle et qui est la reconstitution du salon d’un grand-père fictionnel dans lequel on s’assoit, au milieu de peintures, de céramiques et d’éléments de mobilier hétéroclites, pour assister à une vidéo qui évoque son existence (il aurait été un artiste conceptuel proche de Kurt Schwitters). Dans une autre, c’est Brice Dellsperger, le spécialiste des remakes et des reconstitutions de films, qui montre plusieurs de ses « Body Double », c’est-à-dire de ses films qui sont faits à partir de films existant dont il ne garde que la bande-son, lui-même interprétant, généralement travesti, tous les rôles dans un décor librement recomposé (ici, Body Double 15 et Body Double 30 renvoient à Pulsions de Brian de Palma, Body Double 29 à Bons Baisers d’Hollywood de Mike Nichols). Dans une dernière, enfin, Danica Dakic, l’artiste d’origine bosniaque, a reconstitué un véritable petit cinéma dans lequel elle projette un film intitulé Isola Bella, du nom d’un décor panoramique de papier peint créé par la manufacture Züber en 1842 et qui représente une nature vierge et exotique. Ici, ce décor sert de toile de fond à une petite scène qui a été installée dans le foyer d’une maison pour handicapés à Pazaric, en Bosnie, et chacun y vient, le visage recouvert d’un masque, pour y interpréter un moment de sa vie. Le contraste est fort entre ce fond d’île paradisiaque et ce qui se joue devant.

On le voit, ces Portraits d’Intérieurs, qui sont aussi ponctués par des dessins de Bérard ou des photos de Lartigue représentant Cocteau à Monaco, jouent sur une certaine radicalité en passant d’un registre à un autre, d’une époque à une autre, de l’univers raffiné et camp de Chaimowicz et Mauss à celui plus grinçant et dérangeant de Laure Prouvost ou Danica Dakic. Mais elle le fait avec intelligence, subtilité et humour. Et dans le cadre un peu rococo de la Villa Sauber, ce cocktail détonnant et décalé n’en a que plus de saveurs.

-Gilbert & George, Art Exhibition, jusqu’au 2 novembre à la Villa Paloma, 56 bd du Jardin Exotique

Portraits d’Intérieurs, jusqu’au 18 janvier 2015 à la Villa Sauber, 17 av de la Princesse Grace,  Monaco (www.nmnm.mc)

Images : Gilbert and George, Hairy, 1989, 2& photos teintes à la main dans des cadres en métal, 226 X 444 cm en tout, collection privée © Gilbert and George ; Marc-Camille Chaimowicz, Jean Cocteau…, 2002-2014, vue d’exposition, Portraits d’Intérieurs, NMNM-Villa Sauber, collection Nicoletta Fiorucci, London,  Photo : NMNM/Mauro Maglaini & Barbara Piovan, 2014, Courtesy the Artist and Cabinet, London.

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commentaire

Une Réponse pour Le gay été du Musée National de Monaco

C’est un bon article, très enrichissant !

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