de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Galerie Jérôme Poggi

Galerie Jérôme Poggi

Jérôme Poggi n’est pas un galeriste comme les autres. D’abord parce qu’il a fait Centrale, ce qui n’est pas le cursus le plus habituel pour ouvrir une galerie. Ensuite, parce que non content de vendre des œuvres et d’organiser des expositions, il a monté une association à but non lucratif, dont le but est d’agir au-delà du marché en promouvant l’art au sein de notre société, dans des domaines qui, a priori, ne sont pas faits pour cela, notamment par le biais de la commande dans le cadre de l’action des « Nouveaux Commanditaires » initiée par la Fondation de France.

Mais revenons au début. C’est plus par systématisme familial que le jeune homme, qui n’est pas un riche héritier, rentre à Centrale après avoir fait des études et des prépas scientifiques. Dans son milieu, pas de goût particulier pour l’art, mais il éprouve très vite une fascination pour la peinture : « Je me souviens que petit, je collectionnais passionnément les reproductions de tableaux qu’un magazine de télévision populaire utilisait pour un jeu des Sept erreurs. C’est peut-être ce jeu qui m’a appris regarder les œuvres dans le détail. J’étais en tout cas fasciné par ces images que je considérais comme de véritables trésors. »

Jérome PoggiA Centrale, donc, dès qu’il le peut ou qu’il a la possibilité de faire un stage, il se tourne vers le milieu de l’art (« Je m’occupais du secteur culturel de l’école, ai fait mon projet de recherche avec les laboratoires scientifiques du Louvre sur des tentatives de microtomie d’échantillons de peinture, mon stage de fin d’études a eu lieu au Musée Picasso à Paris, etc. En fait, durant toute cette période, je n’ai fait qu’un stage ouvrier dans l’industrie aéronautique »). Et parallèlement, il entreprend des études approfondies d’histoire de l’art à l’université Panthéon Sorbonne qui le mèneront à une thèse de doctorat qu’il n’a pas encore soutenue, mais qui porte sur un sujet passionnant dont il ne désespère pas un jour de faire un livre : les origines des galeries d’art. Car depuis le début, Jérôme Poggi rêve d’ouvrir une galerie. C’est ce qui transparaît à travers les lettres qu’il écrit aux galeristes, à sa sortie de Centrale, pour leur demander du travail. Pierre Nahon l’engage le premier, lui confiant les recherches historiographiques pour la rédaction des son Histoire des marchands d’art en France du XIXème siècle à nos jours, paru chez Plon. Mais il devra attendre pour ouvrir sa propre galerie, après un détour par l’institutionnel… Dans un premier temps, le jeune homme doit faire son service militaire qu’il accomplit en tant que coopérant, comme attaché culturel au Consulat français d’Atlanta. De retour en France, il intègre le Domaine de Kerguéhennec, un centre d’art situé dans le Morbihan, qui constitue pour lui une expérience fondatrice (« C’était les grandes heures du centre, avant qu’il ne s’institutionnalise trop, un lieu d’une incroyable inventivité, où j’ai tant appris auprès de Denys Zacharopoulos»). Puis il organise un congrès à Nantes pour le CIPAC (Fédération des professionnels de l’art contemporain).

Mais cette dernière expérience finit par l’éloigner du milieu institutionnel, où il ne se sent pas à sa place (« J’ai compris à ce moment-là que j’avais besoin de revenir à l’échelle 1, c’est-à-dire à un rôle d’artisan où je retrouverais le contact direct avec le public, le lien avec les artistes, le besoin de montrer les œuvres, la dimension humaine qui se perd dans l’administratif. Pour moi, l’aventure de l’art était ailleurs. »). Et il décide alors de tout arrêter, malgré les propositions qu’on lui fait de prendre la tête d’une école ou d’un centre d’art. Il revient aux fondamentaux : la recherche (à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales puis à Paris I), l’enseignement, l’écriture, les commissariats d’expositions, avant de revenir à ce projet de galerie qui ne l’a jamais lâché : « En fait, j’ai toujours été intéressé fondamentalement par le commerce de l’art. Pour mes travaux universitaires, j’avais rencontré les plus grands galeristes actuels comme Yvon Lambert, Michel Durand-Dessert, Paul Facchetti ou Jean Fournier surtout (qui reste un modèle pour moi) pour les interroger sur leurs activités. Et je dis bien « commerce » et non « marché ». Car pour moi, le mot « commerce », que j’emploie fréquemment, est à prendre au sens littéraire d’échange, de partage, de trans-action. Un galeriste doit être un acteur du marché, mais il doit aussi penser son action au-delà, il doit faire le pont entre l’art et la société, apporter quelque chose au public, ne pas seulement se contenter de vendre. D’ailleurs, en architecture, le mot « galerie » ne signifie-t-il pas passage entre deux corps de bâtiment ? Pour moi, la plus belle image qu’on puisse avoir de ce qu’est une galerie est L’Enseigne de Gersaint, le tableau de Watteau qui représente l’échoppe de son meilleur ami, le marchand de tableaux Gersaint, qu’il représente comme un espace ouvert sur l’extérieur, sans plus de façade, où le privé et le public s’imbriquent graduellement… C’est aussi une de mes images fondatrices.»

La première galerie qu’ouvre Jérôme Poggi en 2009 (en partenariat avec Peter Bertoux jusqu’en 2011) se situait Gare du Nord dans un quartier où il n’y a pas beaucoup d’art, même si d’autres structures elles aussi alternatives s’y étaient développées à cette époque (Rosascape, Primo Piano, etc). « Les choses se sont faites intuitivement, résume-t-il. J’ai visité une trentaine de lieux, mais quand je suis tombé sur celui-ci (un loft en sous-sol), j’ai eu le sentiment que c’était le bon, sans réfléchir ». Ayant tout investi dans cette ouverture, il campe discrètement dans la galerie pendant deux ans. Les premières expositions se font avec des artistes avec lesquels il a déjà travaillé, en particulier Kees Visser, dont il était commissaire de la rétrospective organisée par le musée Matisse de Cateau-Cambrésis. Et dans ce lieu atypique, qui n’a pas la traditionnelle structure du « white cube », il parvient à faire venir de nombreuses personnes et attirer l’attention de la presse sur ce nouveau – et hélas éphémère – quartier parisien d’art contemporain. C’est aussi l’occasion de se construire une identité, sans peut-être la pression qu’il aurait connue dans un environnement plus exposé. Il organise plusieurs expositions thématiques marquantes qui lui permettent d’explorer ce que sera sa ligne artistique en y invitant des artistes qu’il convaincra de rejoindre la galerie (Sophie Ristelhueber, Bertrand Lamarche qu’il emmène au Prix Marcel Duchamp en 2011, Georges Tony Stoll, Société Réaliste, Vittorio Santoro). Rapidement, la galerie grandit, accroît les collaborations artistiques, se développe internationalement à travers les foires. Malgré la crise, il lui faut aller de l’avant et sortir de sa position marginale d’outsider en rejoignant la cour des grands dans le Marais. Il y déménage en mars 2014.

galeriee Poggi 1A l’excentricité géographique de cette première galerie répond la centralité de la seconde, où il se trouve toujours, située au 2 rue Beaubourg, c’est-à-dire au pied du Centre Pompidou. « Une chance inespérée, explique Jérôme Poggi, car un local sur lequel j’avais misé à côté de la rue Vieille du Temple venait juste de me passer sous le nez et j’étais très découragé quand je suis tombé, par le plus grand des hasards, sur celui-ci que j’ai pu obtenir sans avoir à payer de pas-de-porte. » Et dans ce quartier, il se sent bien parce qu’il y trouve encore un côté populaire – lié à la présence, entre autres, des commerçants chinois ou de Leroy Merlin -, qu’a complètement perdu l’autre partie du Marais, devenue un temple de la mode. Alors que montre-t-il, dans cet espace où il semble enfin avoir trouvé ses marques ? « J’ai du mal à le définir même, avoue-t-il. Je pourrais plus le faire par la négative. Je dirais que je ne suis pas beaucoup dans le figuratif (encore que récemment, j’ai exposé de jeunes artistes qui avaient une pratique très figurative). Ou plutôt que je ne suis pas dans l’expression ou l’imaginaire, ni dans le sociologique, même si j’ai moi-même un engagement social fort, mais que je préfère vivre autrement qu’en vendant des œuvres soi-disant subversives. Je représente des artistes qui ont des pratiques radicales et que l’on pourrait rattacher au politique, comme Société Réaliste ou Sophie Ristelhueber qui photographie des paysages lié à la guerre, mais leur travail ne s’arrête jamais à l’anecdotique, il tend toujours vers quelque chose de plus universel. De la même manière, le travail de Georges Tony Stoll, qui fait intervenir beaucoup d’images de corps masculins, parfois dans des positions provocantes, pourrait être vu comme figuratif. Mais lui parle d’abstraction concernant son travail. Une abstraction philosophique, mentale ou allégorique peut-être. Jacques Boissonnas, qui était alors président de la Société des Amis du Musée national d’art moderne, dit de son travail qu’il a une dimension biblique. D’une manière générale, je dirais que ce que je recherche avant tout chez les artistes, c’est le « génie », la singularité et la contemporanéité. Mais aussi la probité, l’engagement, l’honnêteté intellectuelle et morale. »

« La probité, l’engagement, l’honnêteté », des qualités qu’il cherche chez les autres, mais qu’il pourrait aussi s’appliquer à lui-même, car s’il a réalisé son rêve et ouvert cette galerie avec des artistes qui lui tenaient à cœur (parmi lesquels on pourrait citer aussi Babi Badalov, Fayçal Baghriche, Kapwani Kiwanga qu’il montrera à la FIAC cette année  ou Anna-Eva Bergman, la compagne disparue de Hans Hartung dont le travail très subtil est en train d’être redécouvert de façon spectaculaire), Jérôme Poggi n’a pas épongé sa soif d’intervenir différemment dans le milieu de l’art. C’est la raison pour laquelle – et c’est sa manière à lui de faire de la politique -, à côté de ses activités marchandes, il agit au-delà du marché à travers une association à but non lucratif, dont le but est de faire en sorte que l’art sorte des lieux dans lesquels il est habituellement cantonné pour toucher le plus grand nombre. Cette association, dénommée aujourd’hui « SOCIETIES » après s’être appelée « Objet de production », est née en 2004, au moment où il travaillait à sa thèse et où, impatient de mettre la main à la pâte, il a commencé à intervenir pour produire des films d’artiste, organiser des expositions.

Et elle a pris une autre tournure lorsqu’à l’issue d’une conférence donnée au Centre d’histoire de Sciences-Po sur une des figure alternatives du marché de l’art sous le Second Empire, l’artiste Louis Martinet1, Jérôme Poggi rencontre François Hers, concepteur des « Nouveaux Commanditaires », protocole qui souhaite faire de la création artistique une responsabilité collective.  Il lui propose de réaliser avec lui une dizaine de films sur les commandes les plus emblématiques de ce programme depuis sa mise en place par la Fondation de France en 1991 (La morgue de l’Hôpital de Garches redessinée par Ettore Spaletti, une place de Tours revue par Xavier Veilhan à la demande des commerçants qui la bordent, un hammam pour les SDF à Bordeaux conçu par Claude Lévêque, à la demande d’un directeur d’office HLM, par exemple). A tel point que le futur galeriste finit par prendre une place importante au sein du dispositif « Nouveaux Commanditaires », devenant un des médiateurs agréés par la Fondation de France pour le mettre en œuvre, c’est-à-dire pour faire le lien entre les artistes et les citoyens qui prennent la responsabilité de déclencher une commande « publique »  répondant à un besoin particulier mais d’intérêt général.

Gakerie Poggi 2« Les Nouveaux Commanditaires, explique Jérôme Poggi, c’est  une démocratisation du principe de la commande artistique, qui est une économie particulière de l’art. L’artiste n’est plus seul dans son atelier à répondre à sa seule nécessité intérieure, mais celle-ci rencontre une nécessité extérieure. Et tout cela donne bien sûr lieu à de nombreuses négociations. La différence avec les commandes telles qu’on les pratiquait avant dans l’histoire de l’art, c’est que la commande – c’est à dire la liberté d’interpeller un artiste pour résoudre une question d’ordre artistique, n’est plus le seul privilège de ceux qui détiennent un pouvoir politique, religieux ou financier. Toute personne, aussi démunie ou béotienne soit-elle, peut éprouver des besoins d’ordre artistique. A nous médiateurs de voir si elles sont réalisables et d’intérêt général, si elles correspondent à une vraie nécessité, et de trouver le financement pour le faire. C’est un modèle d’économie politique qui sort de la logique de marché, très contemporain qui intéresse aujourd’hui de nombreux penseurs comme Bruno Latour par exemple. Il ressort d’une forme de développement durable auquel je crois beaucoup, et promeut un modèle de démocratie non pas participative (que je trouve assez hypocrite le plus souvent) mais de l’initiative.

J’aimerais aujourd’hui m’inspirer de ce modèle d’économie politique pour inventer de nouvelles formes de commerce entre l’artiste et les collectionneurs, entre l’institution et la société. C’est la raison pour laquelle j’ai transformé cette association en une « not-for-profit » intitulée SOCIETIES, pour extrapoler le modèle des nouveaux commanditaires. Je suis de plus en plus invité à présenter cette activité à travers le monde, notamment dans des pays non occidentaux comme l’Inde (à la Biennale de Kochi par exemple) ou la Turquie (nous organisons en octobre une journée d‘étude sur ce sujet à Istanbul). Parallèlement, de nombreux acteurs du marché de l’art m’invitent à débattre de mon implication en tant que galeriste en dehors des circuits sociaux-économiques conventionnels. Je suis convaincu que nous, galeristes, avons une responsabilité sociale importante que nous confèrent nos capacités extraordinaires à agir au sein même de la société, tout en étant au plus proche des artistes. A nous de l’assumer. Nous y découvrirons, j’en suis persuadé, les bases d’un nouveau commerce véritablement contemporain entre l’art et la société. »

1 Conférence que l’on peut retrouver sur le lien suivant : http://www.artsetsocietes.org/f/f-poggi.html

 

-Galerie Jérôme Poggi, 2 rue Beaubourg, 75004 Paris (www.galeriepoggi.com)

Prochaines expositions : du 7 juillet au 8 août 2015, Maxime Bondu, The Remote and The Deep War ; du 10 septembre au 10 octobre, Georges Tony Stoll, La Cité Ming (Flash Gordon pour toujours…).

Images : Vue de la galerie dans le Marais, au 2, rue Beaubourg ; Jérôme Poggi intervenant à Miami Art Basel en décembre 2014 dans le cadre d’une Conversation avec le collectionneur Dennis Scholl ; Vue de l’exposition « Julien Crépieux » ayant inauguré la galerie dans le Marais en mars 2014 ; Commande de l’Unité de soins palliatifs de l’Hôpital des Diaconesses à Mathieu Lehanneur dans le cadre de l’action Nouveaux commanditaires de la Fondation de France.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette entrée a été publiée dans La galerie du mois.

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commentaires

4 Réponses pour Galerie Jérôme Poggi

Jean dit: 26 juin 2015 à 15 h 27 min

Ah chouette, la galerie du mois est de retour! Très intéressant, merci. Un petit avis sur la structure du texte: diviser un peu plus les paragraphes ne serait pas de trop, car des blocs de près de 30 lignes, ça peut faire mal aux yeux.

Marise Fillion dit: 30 juin 2015 à 0 h 43 min

Wow! ce monsieur Poggi rafraîchi le discours mercantile du marché de l’art et cela fait du bien à lire.

N.B. pour apprécier votre contenu, il serait bien de diviser vos paragraphes. Ciao!

Jean dit: 30 juin 2015 à 13 h 07 min

Je ne vois que maintenant que vous avez aéré votre texte qui est désormais bien plus agréable à lire! Merci!

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