de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Adel Abdessemed en transit

Adel Abdessemed en transit


Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas toujours été très sensible au travail d’Adel Abdessemed. Sa statue géante de Zidane donnant un coup de tête à Materazzi (au pied de laquelle tant de touristes, devant Beaubourg, se sont photographiés), son mur d’animaux calcinés que l’on peut voir actuellement dans l’exposition Picassomania au Grand Palais, sa sculpture en lames de rasoir le représentant, avec son père, dans une attitude de sacrifice reprise d’un tableau du Caravage (dans la dernière exposition de la galerie Yvon Lambert) me semblaient relever davantage de la provocation gratuite et de l’esbroufe que d’une inspiration véritable. Certes, l’œuvre était violente, faisait preuve d’efficacité et semblait toujours en phase avec le monde d’aujourd’hui, mais elle manquait aussi de subtilité, avait recours à de grosses ficelles pour atteindre son but et finissait par rendre spectaculaire ce qu’elle entendait dénoncer.

Ce n’est donc pas sans un a priori négatif que je suis allé voir l’exposition que la Collection Lambert lui consacre au Musée de Vence qu’elle a temporairement investi (une précédente exposition a mis en avant Andres Serrano). Or j’en suis ressorti beaucoup plus convaincu que les fois précédentes. D’abord parce que le choix des œuvres est plus subtil et qu’il exclut les pièces trop tape-à-l’œil. Ensuite, parce que l’accrochage, dû à Jean Nouvel, y est particulièrement intelligent. Et c’est sans doute la force de cette exposition intitulée Jalousies en référence aux fenêtres caractéristiques du bassin méditerranéen et qui protègent autant de la chaleur qu’elles servent à dérober les femmes au regard extérieur : d’avoir réuni, sans que cela fasse gadget, l’artiste et l’architecte, celui qui est né en Algérie et a passé toute sa jeunesse dans la terreur et la violence et celui qui a fait du moucharabieh le principe de base de l’Institut du monde arabe qu’il a construit à Paris (il a aussi la responsabilité du Louvre d’Abou Dhabi qui doit ouvrir prochainement).

Abdessemed 3Nouvel n’a pas cherché à faire les pieds au mur, mais il a eu une idée magnifique : celle de faire en sorte que les œuvres n’apparaissent pas comme véritablement installées, mais juste posées sur leurs caisses de transports, comme si on venait juste de les déballer ou si, au contraire, on était sur le point de les réexpédier. On est dans un entre-deux, dans une zone de transit et d’incertitude qui répond si bien aux pièces d’Adel Abdessemed qui évoquent souvent la question des migrants (un néon que l’on retrouve à plusieurs reprises en haut d’une porte, pour signaler l’issue de secours, s’orthographie « Exil » à la place « d’Exit » et des dessins évoquent directement la tragédie des gens qui fuient leur pays d’origine sur des embarcations de fortune). Et le vieux château vençois n’apparait plus comme un musée, mais comme une demeure aristocratique où les meubles ont été retirés, mais où demeurent les traces d’une vie passée. Ainsi, dès l’entrée, une immense mappemonde réalisée à partir de boîtes de conserves et de cannettes de soda (métaphore, bien sûr, de la mondialisation) est posée sur sa caisse en métal et par la suite, toutes les œuvres ont ce statut précaire qui leur donne soudain une grande fragilité.

Mais l’accrochage de l’architecte, en complicité, bien sûr, avec l’artiste et Eric Mézil, le directeur de la Collection Lambert est remarquable aussi pour l’ordonnancement des œuvres et la sobriété avec laquelle il les montre. Tout au long des salles en enfilade sur deux étages, les pièces se répondent, se complètent, font bloc. A une vidéo montrant, en boucle, un pied fracassant un crâne (Histoire de la folie, référence aux Vanités de l’histoire de l’art mais aussi volonté de défier la mort) répond une vidéo dans lequel un pied (le même ?) écrase une rose (Ayaï) ; à une sculpture en ivoire reprenant la figure célèbre de la petite vietnamienne brûlée par le napalm (Cri) fait écho une sculpture de la même matière représentant le petit garçon juif apeuré, les mains en l’air, l’écharpe autour du coup, que les soldats nazis font sortir du ghetto de Varsovie (Mon enfant) ; le  premier  cabinet de dessins, celui consacré aux migrants ou aux enfants prêts à faire la guerre est complété par un autre, où les animaux sont rois, comme ce chien portant dans sa gueule la main d’un humain probablement victime d’un attentat. Les œuvres d’Adel Abdessemed sont là, avec leur message pas toujours subtil, tel ce pigeon voyageur portant sur ses ailes une charge de dynamite (Pigeon, 2015), mais face à la fenêtre où il est installé, dans l’écrin minimaliste où il s’inscrit, il devient un symbole d’une extrême élégance. Enfin, une très belle vidéo, Solitude 2014, ponctue l’exposition : elle montre Golshifteh Farahani, la star du cinéma indépendant iranien, que les mollahs condamnent pour l’image de liberté qu’elle véhicule, en train de dormir. Une douce musique orientale semble rythmer son sommeil, mais une larme perle sur sa joue, sans pour autant qu’elle se réveille. Elle se retourne et continue son rêve, en semblant fixer le plafond peint du Musée de Vence…

Abdessemed 4La question de la religion (si cruciale aujourd’hui) est aussi au cœur de l’installation. Elle apparait au travers d’une œuvre très forte, Histoire de l’art, qui est un Christ en croix, mi sculpture, mi dessin, puisque la tête en est en fil de fer barbelé, tandis que le corps est esquissé à grands traits sur deux grandes feuilles de papier (cette représentation saisissante s’inscrit dans la continuité d’une exposition que l’artiste avait réalisée à Colmar, en réponse au Retable d’Issenheim). Et elle se poursuit surtout dans la Chapelle des Pénitents blancs, situé à quelques pas du Musée et qui, pour l’occasion, devient une annexe de celui-ci. Là, trois vidéos ont été installées, dans une configuration qui est celle de la Croix : la première, Joueur de flûte, montre un homme nu jouant calmement de la flûte et a été réalisée en  1996, alors qu’Abel Abdessemed venait de quitter l’Algérie du fanatisme pour poursuivre ses études à Lyon ; la deuxième, God is design, est une animation faite de formes géométriques et abstraites qui contournent, dans la religion islamique, l’impossibilité de représenter le Prophète ; la troisième, Slate, est une autre animation, mais qui articule, elle, aussi bien des formes de cathédrales chrétiennes que des détails d’architecture de mosquées et fait ainsi écho à une autre chapelle célèbre de Vence, la Chapelle du Rosaire décorée par Matisse. Bref, ce sont les trois religions monothéistes qu’interrogent ici l’artiste et la manière dont elles peuvent s’imbriquer, se superposer, mais aussi dialoguer entre elles.

Au final, donc, une exposition qui vous poursuit longtemps et qui prouve qu’un bon accrochage peut changer la lecture d’un travail et lui donner une cohérence que l’on n’avait pas vue jusque-là !

Jalousies, Adel Abdessemed, jusqu’au 17 janvier seulement au Musée de Vence, Fondation Emile Hugues, 2 Place du Frêne, Vence. (www.museedevence.com)

 

Images : vues de l’exposition avec, en haut, la sculpture Cri ; au milieu, Histoire de l’art ; en bas, une image de la Chapelle des Pénitents (photos : Victor Picon)

Cette entrée a été publiée dans Expositions.

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commentaire

Une Réponse pour Adel Abdessemed en transit

Gertrud dit: 21 janvier 2016 à 7 h 55 min

Moi non plus, je n’aime pas toujours ses sculptures un peu tape-à-l’œil. Mais les dessins sont magnifiques.

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