de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Complicités collectives

Complicités collectives

Guillaume Désanges, qui vient d’être nommé à la direction du Palais de Tokyo, a été pendant plusieurs années responsable de la programmation de La Verrière Hermès de Bruxelles – cet espace d’exposition sous verrière situé à l’arrière du magasin -, où il a initié plusieurs passionnants cycles dont il a souvent été question ici (cf, par exemple, celui intitulé Poésie balistique : Le hasard et la nécessité – La République de l’Art (larepubliquedelart.com)). Le dernier en date avait pour titre Matters of concern / Matières à panser et il partait du constat que bon nombre de jeunes artistes se sont réappropriés des techniques artisanales (céramique, sculpture sur bois, marqueterie, etc.) et qu’ils entendent revenir à la matière, comme une alternative critique aux modes dématérialisés de l’économie dominante. Il s’est achevé récemment et Guillaume Désanges devait en mettre en place un nouveau, mais sa nomination à la tête de l’institution parisienne change la donne (un nouveau commissaire sera nommé prochainement). Avant de partir, il avait tout de même eu le temps de préparer les deux expositions à venir, dont celle qui vient de s’ouvrir et qui s’intitule assez mystérieusement Tactiques du rêve augmenté.

Comme il le dit lui-même, cette exposition « prolonge et dévie à la fois la réflexion écologique élargie et entamée par le cycle Matters of concern / Matières à panser en l’emmenant du côté de la spéculation, de l’anticipation, la science-fiction et des nouveaux récits, à inventer et à partager ». En fait, elle réunit un certain nombre d’artistes, de différentes générations, qui ont en commun des œuvres qui racontent des histoires plutôt qu’elles ne tiennent un discours critique sur le monde d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas de se désengager ou de renoncer à la lucidité pour se réfugier dans la fantaisie, mais de faire en sorte que celle-ci soit porteuse d’une nouvelle alternative, qu’elle ouvre des portes qui permettent d’envisager d’autres manières de se positionner dans la société. C’est un concept de « narration spéculative », initié en particulier par l’écrivaine Donna Haraway et le cinéaste Fabrizio Terranova, qui se révèle suffisamment large pour y faire entrer plein d’œuvres et plein de perspectives, mais qui, revers de la médaille, peut aussi sembler un peu flou.


Il a pour mérite en tous cas de pouvoir mettre en avant un certain nombre de jeunes artistes dont le travail nous semble très intéressant. Comme Alex Ayed, par exemple, qui vit entre la France et la Tunisie, et qui crée des sculptures hybrides à partir d’objets familiers, qui témoignent de ses déplacements et d’une transition entre le temps et l’espace. Ou comme Marie-Claire Messouma Manlanbien, qui est originaire de Côte d’Ivoire et qui réalise de grandes et poétiques tapisseries dans lesquelles elle mêle différentes influences culturelles ainsi que des objets traditionnels issus de l’institution matriarcale de son pays d’origine. Ou encore comme Tarek Lakhrissi, qui imagine, dans une optique très queer, des armes futuristo-fétichistes en verre et métal correspondant aux films ou récits populaires qui ont baigné sa jeunesse. Mais des valeurs reconnues sont aussi présentes : Paul Thek, dont on sait l’influence qu’il a aujourd’hui sur la jeune génération, Pierre Huyghe avec une pièce déjà montrée à plusieurs occasions (le prélèvement d’un morceau de mur d’un musée qui révèle les différentes couches de peinture qui y ont été superposées) et qui ne nous semble pas la plus adaptée au propos de l’exposition, Suzanne Treister avec une série de toiles très colorées qui mettent en lien les croyances alternatives avec l’avenir potentiel de l’humanité. Bref, une proposition qui n’est peut-être pas la plus aboutie de celles que Guillaume Désanges a envisagées pour Bruxelles, mais qui n’en permet pas moins de belles découvertes.

S’il y a un point en commun entre cette exposition et celle que Yann Sérandour propose chez gb agency sous le titre Ce devant quoi, c’est la question écologique. Car le commissaire, qui est aussi un artiste de la galerie, même s’il a l’élégance de ne montrer aucune de ses œuvres, est parti du principe qu’il n’était pas nécessaire de toujours produire du nouveau, d’être absolument dans la quête de l’inédit, sans toutefois renoncer à montrer quelque chose. Il a donc puisé dans les réserves de la galerie et dans sa collection personnelle pour montrer une sélection d’œuvres qui n’ont pas vraiment à faire, a priori, les unes avec les autres mais auxquelles son regard donne une cohérence. Car Yann Sérandour est artiste, il a donc une sensibilité particulière et ses goûts le portent plutôt vers les pièces atypiques, pas celles qu’on attend forcément le plus. Qui plus est, il a une manière de les faire dialoguer qui se révèle particulièrement pertinente et judicieuse. C’est ainsi qu’un grand et beau fusain de Dove Allouche est placé face à un petit dessin de Tirdad Hashemi (une des nouvelles recrues de la galerie), qui semble lui faire écho, tant sur le plan du sujet que de la couleur. C’est ainsi qu’une photo déjà ancienne de Roman Ondak et qui est une contre-plongée de lui, prise à hauteur de la taille de son fils, surplombe une photo de Július Koller (qui fut le maître du précédent) s’occupant lui-même de son propre fils. C’est ainsi qu’un triptyque d’Elina Brotherus sur les émotions renvoie à une très belle œuvre de Pak Sheung Chuen faite à partir de pages de livres sur lesquelles figurent des lignes d’horizons et dans laquelle un livre de la photographe finlandaise est inclus. Tout joue sur les changements de taille, de hauteur, de médium, les complicités et les affinités électives. Aucun discours théorique à proprement parler n’est tenu, mais c’est juste le plaisir de voir les œuvres dans une configuration intelligente et c’est déjà beaucoup.

Tactiques du rêve augmenté., jusqu’au 25 juin à La Verrière Hermès de Bruxelles, Boulevard de Waterloo 50 (www.fondationdentreprisehermes.com)

Ce devant quoi, jusqu’au 7 mai chez gb agency, 18 rue des 4 Fils 75003 Paris (www.gbagency.fr)

Images : 1 et 2, vues de l’exposition « Tactiques du rêve augmenté », La Verrière, Bruxelles, 2022 © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès ; 3, vue de l’exposition Ce devant quoi chez gb agency

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