de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Le hasard et la nécessité

Le hasard et la nécessité

Un mois après les attentats, Bruxelles panse encore ses plaies. Certains accès de métro sont fermés, les contrôles de sécurité sont évidemment renforcés et il semble que, passée une certaine heure, plus grand monde ne circule dans la capitale belge. Pourtant, fidèle à ses habitudes, elle a tenu à célébrer l’art contemporain et, la semaine dernière, pas moins de trois foires, une officielle et deux « off », s’y sont déroulées. La première est bien sûr la traditionnelle Arts Brussels qui, cette année, a aménagé dans de nouveaux et beaux locaux (Tour & Taxis) et qui a eu la bonne idée d’ouvrir un large spectre, en proposant à de jeunes galeries de faire découvrir de nouveaux artistes (ce qui n’est pas particulièrement original), mais aussi à des galeries plus établies de faire redécouvrir des artistes d’un certain âge (ce qui l’est beaucoup plus). La deuxième est YIA (Young International Art Fair), qui, après cinq éditions en marge de la Fiac parisienne, a voulu se lancer à la conquête du monde et a investi, avec 35 galeries, un espace situé dans la très « arty » avenue Louise (le Louise). Mais cette année, tous les regards se sont tournés vers Independent, cette foire new-yorkaise, née, elle, comme une réponse à l’Armory Show, et qui voyait sa première édition européenne. Avec un esprit résolument différent (un accrochage qui évite les stands fermés et incite à une circulation beaucoup plus ouverte entre les œuvres), une politique d’ouverture au plus grand nombre (l’entrée en était gratuite) et une localisation au plein centre de la ville (dans un immeuble de six étages situé juste derrière le Théâtre de la Monnaie), elle a accueilli quelques-unes des meilleures galeries (parmi lesquelles les puissantes Gladstone, David Zwirner ou Chantal Crousel) et donné du coup un sérieux coup de vieux à la foire tutélaire.

9ChannaHorwitzTout au long de cette riche semaine, la ville a bien sûr multiplié les vernissages et les manifestations artistiques en tous genres. C’est ainsi qu’à La Verrière de la Fondation Hermès s’est ouverte une exposition collective, Poésie balistique, qui, toujours sous la houlette de Guillaume Désanges, inaugure un nouveau cycle de propositions. En fait, pour bien comprendre le propos de ce nouveau cycle, il faut revenir à celui qui l’a précédé, Des gestes de la pensée, que le commissaire d’exposition a clos, il y a quelques semaines, avec l’installation d’Isabelle Cornaro (cf http://larepubliquedelart.com/la-mode-au-service-de-lart/). A l’époque, Guillaume Désanges avait voulu mettre ses pas dans ceux de Duchamp et dépasser l’opposition entre le geste et la pensée en montrant que l’on peut être à la fois totalement conceptuel et totalement formaliste et en présentant les travaux d’artistes qui ne se revendiquaient pas forcément de l’inventeur du « ready-made », mais qui partageaient avec lui une éthique commune. Aujourd’hui, il entend aller plus loin et « examiner de manière critique les écarts entre le programme et son résultat, autrement dit entre les intentions et les intuitions dans certaines formes artistiques qui jouent avec la notion d’abstraction ». C’est-à-dire qu’après avoir travaillé sur l’art conceptuel, sur les relations entre l’art et le savoir, « fasciné par ce que l’art contemporain offre à la connaissance, tout en déjouant les structures », il a voulu voir ce qui, dans ce type d’œuvre, faisait résistance, gardait sa part d’ombre et relevait de la poésie pure, car, dit-il, « je me suis aperçu que l’art que je continuais à aimer était précisément celui que je ne comprenais pas ». D’où le titre du nouveau cycle, Poésie balistique, qui peut sembler contradictoire, car alors que la balistique relève d’un programme, d’un calcul, d’une trajectoire (le terme de balistique est aussi utilisé dans les enquêtes criminelles), la poésie est liée à l’ineffable, ne supporte pas le discours et peut être synonyme de mystère, d’opacité, de creux. Et il l’a résumé dans un poème affiché à l’entrée de l’exposition, dans lequel on peut lire, entre autres :

« Poétique parce qu’insaisissable,

Balistique parce que saisissant

(…)

Poésie par évanescence

Balistique par précision »

1MarcelBroodthaersPour matérialiser cet oxymore, il a réuni des pièces qui sont donc le fruit d’un protocole ou d’un processus rigoureux, mais qui sont aussi porteuses d’une séduction formelle qui, d’une certaine manière, élargit et transcende ce simple processus. Des tirages de Christopher Williams, par exemple, cet artiste américain qui semble reproduire de manière tellement analytique les objets qu’il photographie, qu’il s’en dégage une indicible poésie. Ou d’autres de Jean-Luc Moulène qui, avec un simple détail dans la composition, invite à voir sous un autre jour les objets du quotidien et donne une complexité inattendue à une image apparemment très simple. Ou les œuvres de Scott Lyall qui sont réalisées à partir de protocoles mathématiques très sophistiqués pour aborder, in fine, la question de la densité de la couleur et du monochrome. Ou encore celles de Channa Horwitz, cette artiste américaine morte en 2013, qui a passé sa vie à mettre au point un système de notations proche de la partition de musique, dont le sens nous échappe quelque peu, mais qui fascine, parce qu’il se traduit formellement avec beaucoup de régularité et d’élégance. Ils sont une quinzaine d’artistes à entrer dans cette catégorie (parmi lesquels aussi Thomas Hirschhorn, Helen Mirra ou Guillaume Leblon). Et Guillaume Désanges les met en relation avec des poètes que l’on peut associer à la « poésie concrète » (Christophe Tarkos, Bernard Heidsieck, Mark Insingel), c’est-à-dire pour qui le poème a une valeur graphique, indépendamment du sens. Ou il les confronte au travail que Marcel Broodthaers, si important en Belgique, réalisa sur Un coup de dés n’abolira jamais le hasard de Mallarmé et au cours duquel il opacifia le texte imprimé pour ne plus en révéler que la structure.

Le résultat donne une exposition cultivée, élégante, exigeante. Certains diront qu’elle sert davantage le raisonnement et les recherches d’un commissaire d’exposition que les œuvres elles-mêmes et ils n’auront pas complètement tort. Mais le raisonnement de Guillaume Désanges est brillant, ambitieux et il ouvre sur une problématique large, qui vise à l’universel, même s’il est dicté par des considérations personnelles. On est donc tout prêt à le suivre dans ce nouveau cycle qui se précisera, sans doute, au fil des expositions monographiques qui vont suivre. La première à venir sera d’ailleurs celle consacrée à Hessie, une artiste peu connue, dont le travail constitue essentiellement en broderie de motifs abstraits réalisés en fil blanc ou en couleur sur du tissu de coton écru (en octobre prochain).

Poésie balistique, juqu’au 2 juillet à la Verrière, 50 bld de Waterloo, Bruxelles (www.fondationdentreprisehermes.org)

 

Images : Jean-Luc Moulène, Noeud, Barneville, 20 août 2007, 2012 Impression de bromure montée sur l’aluminium, 65 x 65 cm, Courtesy de l’artiste et Galerie Chantal Crousel, Paris © Jean-Luc Moulène / ADAGP ; Channa Horwitz, Language Series II – 1-3-8, 2003, Plaka sur carte, cadre, 34 x 46,7 x 3 cm © Photo Marc Domage Courtesy Air de Paris, Paris; Marcel Broodthaers, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, image, 1969, Édition originale sur papier mécanographique transparent, 32,5 x 25 cm Wide White Space Gallery, Antwerpen – Galerie Michael Werner, Köln © Estate Marcel Broodthaers

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