de Patrick Scemama

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Louise Hervé et Chloé Maillet, de l’anthropologie au cinéma de genre

Louise Hervé et Chloé Maillet, de l’anthropologie au cinéma de genre

Il faut les voir, Louise Hervé et Chloé Maillet, évoquer avec un même sérieux et un look de conférencière straight la vie des Saint-Simoniens et le péplum muet, Pythagore et les monstres ! Avec elles, tous les savoirs sont convoqués, des plus universitaires aux plus gores, sans aucune hiérarchie. Nadine, Michel & Michel, l’exposition qu’elles présentent cette semaine à la galerie Marcelle Alix, est la réactualisation de trois performances qu’elles ont déjà données dans trois lieux différents et qu’elles confient maintenant à de tierces personnes.

 

La République de l’art : Quelle a été votre formation et comment vous êtes-vous rencontrées ?

Chloé Maillet : Pour ma part, j’ai fait un double cursus en histoire et en histoire de l’art et j’ai fait un doctorat en anthropologie historique.

Louise Hervé : Moi, j’ai fait l’Ecole d’arts de Cergy et c’est au cours de mes études que j’ai rencontré Chloé. Rapidement, nous avons commencé à travailler ensemble sur des projets de performances – tout en faisant des choses aussi chacune de notre côté -, car c’étaient une dynamique et un mode de dialogue qui nous convenaient bien. Puis nous avons décidé de faire un film et à partir de là, nous n’avons plus eu que des projets communs.

-Performances et films, on a l’impression que d’emblée vous aviez trouvé ce qui allait être vos modes d’expressions favoris…

L.H. : Oui, les deux sont très liés, et pas seulement de manière chronologique. D’une part, parce que nos performances ont beaucoup à voir avec le cinéma dans leurs sources, les matériaux qu’elles mettent en œuvre et la manière qu’elles ont d’utiliser le récit, et d’autre part, parce que dès le début, ces performances étaient une manière de mettre en forme nos dialogues et que cela a très vite abouti à des films.

C.M. : Oui, en fait, les performances n’ont jamais été envisagées comme des projets qu’on pouvait tourner. C’étaient plutôt des moments arrêtés de l’état de nos recherches sur un film à venir. Ce qui nous plaisait, c’était le fait qu’on pouvait d’emblée apporter des images, des morceaux de films, des références historiques dans une forme qui était très souple et qu’on pouvait modeler à notre gré. D’ailleurs, au départ, on n’a pas appelé cela « performances », parce qu’on ne voulait pas forcément se référer à ce qu’une génération d’artistes avait fait dans les années 70. Nous voulions être totalement libres dans notre travail.

-Mais très vite, pourtant, vous avez codifié vos performances en leur donnant une forme qui pourrait être celle de la conférence et en créant des personnages…

L.H. : Je ne suis pas sûre que nos performances aient une forme véritablement codifiée. Ce qui nous a surtout intéressé, ce sont les formes de prise de paroles en public comme les cours, les séminaires, bref, ces manières d’intervenir en public qui ne sont pas du théâtre. Et nous avons bien sûr beaucoup étudié cette manière de se présenter devant un auditoire, le ton, les modes rhétoriques. Par exemple, nous aimons beaucoup les lectures d’écrivains.

C.M. : Je ne crois pas non plus qu’il y ait des personnages. En revanche, il y a des costumes. Comme le disait Louise, ce qui nous intéressait, c’était les formes de prises de paroles un peu hybrides, comme celle de la transmission de connaissance, qui n’est pas censée être codifiée, alors qu’elle l’est complètement. Ou la prise de parole politique, qui par sa volonté de convaincre les gens, prend une tournure particulière. Et le costume nous aide à incarner cette prise de parole. Comme nous ne jouons pas dans des lieux où la scène et le public sont identifiables, il nous permet aussi de nous démarquer, de trouver cette distance nécessaire.

Louise et Chloé-Vous avez fait le choix de ne jamais filmer vos performances. Pourquoi ?

L.H. : Nous avons essayé, mais cela ne nous a pas convaincu. Et encore une fois, nous préférons garder le contenu de nos performances comme des recherches pour un film à venir, comme nous l’avons fait, par exemple, en 2009, avec Un projet très important, film sur la science-fiction et l’utopie, qui était le résultat de plusieurs années de travail. Ou nous préférons les transcrire sous une forme plus littéraire, comme cela a été le cas en 2012, lors d’une exposition à la Synagogue de Delme, où nous avons repris le contenu de plusieurs performances passées pour en faire un roman-feuilleton, Attraction étrange, publié dans le journal.

C.M. : Oui, nous préférons produire de vrais films. En fait, notre rencontre s’est aussi faite autour d’une cinéphilie un peu dilettante, un goût pour le cinéma de genre qui s’est retrouvé dans nos discussions, donc nos performances, et qui nous a donné l’envie de produire nos propres images. Nous avons vraiment en commun d’aimer autant les conférences universitaires que le cinéma d’horreur ou de science-fiction !

-Justement, on touche là au cœur de votre travail, à cette manière de juxtaposer sur un même plan des recherches très sérieuses et des éléments de la culture populaire ou des références au cinéma de genre pleines d’humour…

L.H. : En fait, ce qui est bien dans le cinéma de genre, c’est que, souvent,  on a l’impression qu’il n’est pas fini. Il y a des choses bien et d’autres qui le sont moins et donc on peut penser qu’il y a encore du travail à faire. Du coup, c’est un cinéma qu’on peut s’approprier plus facilement et qui peut mener à d’autres projets. C’est en tous cas comme cela qu’on l’a envisagé.

C.M. : Oui, et la transmission du savoir, de quelque nature qu’il soit, est une source de plaisir. C’est là où intervient l’humour, aussi bien celui avec lequel on retransmet  ces informations que celui avec lequel on les appréhende. Et d’ailleurs il y a une forme d’érudition dans le cinéma de genre que l’on trouve, par exemple, dans des revues spécialisées qui vous expliquent combien de copies existent d’un film quasi oublié, etc. Il ne s’agit pas de dire que tout se vaut, mais que tous les savoirs méritent qu’on s’y attarde. Dans le cadre de mes recherches sur le Moyen-Age, j’ai beaucoup travaillé sur la période des encyclopédies, XIIIe et XIVe siècles, c’est-à-dire à une époque où il y a à la fois une multiplication des savoirs et un nivellement. Et les Dominicains, qui étaient les spécialistes de cet encyclopédisme, étaient très connus pour mélanger les ragots qui se racontaient sur la place du marché avec la théologie le plus pointue qui s’enseignait à la Sorbonne, sans que cela leur pose de problèmes. C’est un peu cela que nous voulons faire.

-Vos performances sont souvent liées aux lieux où elles ont lieu et impliquent une forme de déplacement dans le temps et l’espace.

L.H. : Oui, il est vrai que nos performances sont très ancrées dans le lieu qui les accueille et souvent s’en inspirent, comme lors d’un travail au Musée de l’Abbaye Sainte-Croix des Sables d’Olonne, en mai dernier, où nous avons écrit en fonction des collections d’art brut qu’il abrite. Mais le lieu est important aussi pour le déplacement qu’il induit : la structure de la performance en dépend. Toutefois, l’exercice auquel nous nous livrons en ce moment, en particulier pour l’exposition chez Marcelle Alix, c’est de voir comment ces performances qui étaient prévues pour un lieu peuvent se transposer à un autre tout en gardant le moment où les idées se cristallisent. Car ce qui nous plaît beaucoup dans cette forme d’art, c’est qu’elle permet de se déplacer virtuellement dans un lieu qui n’est pas celui dans lequel on se trouve. On est parfois parvenu à ce résultat en reconstituant des scènes de films.

C.M. : Oui, l’idée de déplacement intervient à plusieurs niveaux : dans les performances, on peut, avec le discours, déplacer le spectateur par projection mentale ; dans nos films, qui sont soit à caractère historique, soit à caractère futuriste, on déplace le spectateur dans le temps ; et dans les installations, qui ont souvent la forme de frise, on oblige le spectateur à se déplacer dans l’espace. Cela renvoie, je pense, à l’idée de chronologie, de profondeur, de strates temporelles qui sont superposées et que l’on peut explorer.

unpassagedeau-Très souvent, vous « interprétez » vous-même vos performances, mais il vous arrive aussi de les confier à d’autres personnes. Qu’est-ce qui détermine cette répartition ?

L.H. : En fait, ce sont les projets eux-mêmes qui déterminent ces choix. Comme nous sommes à la base des recherches, il nous semble légitime, la plupart du temps, de les présenter nous-même. Mais parfois aussi nous écrivons pour des personnes précises, parce que leur présence même fait sens dans le récit (comme pour une performance que nous avons donné au Palais de Tokyo avec Françoise Lebrun et Edith Scob). Et aujourd’hui, nous cherchons de plus en plus à transmettre nos textes. Ainsi, pour l’exposition à la galerie Marcelle Alix, nous avons écrit trois performances que nous allons confier à trois personnes différentes, qui sont des gens avec lesquels on a déjà travaillé et qu’on a formés. Et ce ne seront pas de nouvelles performances, mais une forme d’archives de performances qui existaient déjà et que l’on a retravaillées et réécrites pour les transmettre justement à ces nouveaux interprètes. L’idée est d’ailleurs qu’à l’avenir, si ces performances devaient être achetées et entrer dans des collections, elles puissent être accompagnées d’une formation données par ceux, pas forcément nous, qui les ont interprétées et qui peuvent devenir des personnes-ressources pour les transmettre à nouveau.

C.M. : Ces trois performances, qui avaient été données dans trois lieux différents, sont encore liées à un projet de film que l’on est en train de préparer et dont une première version sera donnée au sous-sol de la galerie. Il a pour titre : « Un passage d’eau » et met en scène parallèlement un groupe d’archéologues qui fait de la plongée sous-marine, un groupe de personnes qui fréquentent un centre de thalassothérapie et un autre groupe de chercheurs qui étudie la biologie sous-marine pour tenter de se transformer en créature subaquatique. La source d’inspiration en est en particulier The City under the Sea, le dernier film d’un des maîtres du cinéma de genre, Jacques Tourneur, qui raconte la résurgence d’une cité sous-marine et fait intervenir des hommes-poissons. Mais on aime beaucoup aussi Le Continent des hommes-poissons de Sergio Martino ou La Créature du lac noir de Jack Arnold…

Nadine, Michel & Michel de Louise Hervé et Chloé Maillet, du 1er février au 15 mars à la galerie Marcelle Alix, 4 rue Jouye-Rouve 75020 Paris (www.marcellealix.com)

-Images : Portrait de Louise Hervé & Chloé Maillet, 2010 photo: Aurélien Mole / direction artistique: Marcelle Alix ; Louise Hervé & Chloé Maillet, Nous attendons l’habit nouveau, dans le cadre de la FIAC, Jardin des Tuileries, 2013, performance avec la participation de l’ensemble vocal Camera sei Photo: Marc Domage ; Un passage d’eau, 2014, film HD (photo de plateau). Production Red Shoes/ I.I.I.I courtesy Marcelle Alix, Paris

 

 

 

 

 

 

 

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