de Patrick Scemama

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Archéologie des sens et de l’esprit

Archéologie des sens et de l’esprit

Etrange exposition que celle qui vient de s’ouvrir au CentQuatre sous le titre : Matérialité de l’invisible, l’archéologie des sens. En collaboration avec l’Inrap (Institut national des recherches archéologiques préventives), elle regroupe des travaux d’artistes en résidence dans l’institution dans le cadre du projet européen NEARCH, qui a pour vocation « d’explorer et de renforcer les rapports qu’entretiennent les citoyens européens à l’archéologie et à leur patrimoine culturel ». En bref, donc, elle présente des œuvres d’artistes contemporains qui s’intéressent de près à l’archéologie, avec comme postulat, l’idée que « l’art et l’archéologie ont en commun de rendre visible ce qui ne l’était pas, ou plus ». Mais d’autres artistes ont été invités, dont la pratique, même si elle n’est pas étrangère à des recherches scientifiques, n’a qu’un lien assez éloigné avec l’exhumation des trésors engloutis. Du coup, même s’il ne manque pas de panache et permet de découvrir des démarches souvent passionnantes, l’ensemble souffre d’un vrai problème de cohérence.

Matérialité de l’invisible, l’archéologie des sens s’ouvre par une double installation du duo Agapanthe (Konné & Mulliez), qui a choisi, d’une part de cristalliser dans le sucre des déchets non organiques de notre civilisation (l’idée d’une archéologie du présent) et, de l’autre, de reconstituer une réserve archéologique constitué de fragments en sucre ou en résine dont certains vont disparaître peu à peu au fil de l’exposition. Jouant tout autant sur l’histoire du sucre, sur son rapport à l’esclavage et à la colonisation, que sur la notion de simulacre et d’artefact, le duo produit une œuvre qui interroge aussi sa contestable utilisation dans l’industrie agroalimentaire (l’excès de sucre est à l’origine de nombreuses maladies, dont le diabète). C’est habile, bien réalisé, mais un peu léger et attendu dans le cadre d’un projet de ce type.
Anish Kapoor_Ascension©Lorenzo FiaschiA ses côtés, mais dans une autre salle (difficulté de concevoir une circulation fluide dans un espace aussi morcelé que celui du CentQuatre !), c’est une magnifique installation d’Anish Kapoor qui est présentée. Dans un espace clos, dans lequel on pénètre comme dans une spirale, une colonne d’air et propulsée d’en haut, comme pour sculpter l’espace. Il n’y a pas de lien direct avec l’archéologie, on peut davantage parler d’une réflexion sur le plein et le vide, mais on peut dire aussi qu’il s’agit de matérialiser l’invisible, comme l’annonce le titre de l’exposition. Seul problème : la pièce n’a pas été installée pour cette exposition, mais pour une exposition précédente, qui fêtait les 25 ans de la Galerie Continua et c’est parce qu’on a pensé qu’elle pouvait être en lien avec cette exposition-ci (et vraisemblablement parce que, vu les lourdeurs de l’installation, on a voulu en profiter plus longtemps), qu’on a choisi de la garder. Ce n’est pas hors de propos, mais on voit d’emblée le côté un peu bancal de la sélection.

On y est encore plus sensible dans l’espace suivant qui regroupe les travaux de trois artistes : Hicham Berrada, Ali Cherri et Julie Ramage. Car si les très poétiques œuvres du premier, qu’on a pu déjà voir au Palais de Tokyo et à la Biennale de Lyon fascinent (ici, une serre plongée de jour dans la nuit, de manière à ce que ses fleurs s’ouvrent à l’inverse de leur rythme habituel, des vidéos de ses expérimentations en aquarium et un château de cartes en acier immergé dans une substance qui le fait vieillir prématurément), on voit mal le lien qu’elles entretiennent avec l’exhumation de traces des civilisations du passé, sa pratique relevant d’un lien avec la nature, alors que l’archéologie se situe davantage du côté de la culture . Ce qui n’est pas le cas, heureusement, du travail de Julie Ramage, qui est basé sur le rapport de l’individu à l’espace qu’il occupe et qui a pris pour point d’appui, ici, l’imaginaire de la banlieue parisienne, ni celui d’Ali Cherri, qui est sans doute celui qui illustre avec le plus justesse et de pertinence le propos de l’exposition. A partir d’une vidéo (We, the Civilised) et d’une installation constituée au fil d’une année de fréquentation des maisons de ventes parisiennes, l’artiste, né au Moyen-Orient, s’interroge sur « la fétichisation des artefacts historiques au travers de la valeur que nous accordons à leur provenance et à leur authenticité ». Le propos est intelligent, il pose les vraies questions concernant notre rapport au patrimoine et à notre volonté de faire ressurgir à tous prix des choses qui mériteraient peut-être de dormir à jamais. De plus, il trouve, en particulier dans la vidéo tournée dans le désert des Emirats arabes unis et un site archéologique dans le Nord du Soudan, une solution plastique parfaitement maîtrisée.

Nathalie Joffre -la relève 1 (1)Comme sont maîtrisées et légitimes les interventions de Miranda Creswell et de Nathalie Joffre qu’on peut découvrir plus loin. La première s’attache à rendre visible l’évolution du paysage à travers le dessin (en l’occurrence le parc d’Harlow, en Angleterre, à Essex, et les Buttes-Chaumont à Paris, deux espaces verts qui ont en commun d’avoir abrité un temple romain, l’un authentique, l’autre reconstitué au XIXème siècle). La seconde s’intéresse aux gestes qui ont trait à la pratique archéologique, en particulier dans une très intrigante vidéo qui agit comme une chorégraphie et dans laquelle on voit un corps convoité, au premier plan, derrière lequel s’agitent des ombres qui répètent des gestes mécaniques (les gestes des fouilles), sans jamais parvenir, toutefois, à l’atteindre. Mais très vite, on retombe sur des installations dont le lien avec l’archéologie peut sembler tiré par les cheveux : celle, intelligente au demeurant, de Ronny Trocker qui révèle le hors champ d’une photo de migrant ou celle de Johann Le Guillerm, un très talentueux artiste surtout connu pour ses spectacles de cirque, qui fait intervenir d’étranges et belles machines, uniquement mues par des énergies naturelles…

Pour être tout à fait honnête, on a surtout le sentiment que José-Manuel Gonçalves, le commissaire de l’exposition, qui est aussi le directeur du CentQuatre, a voulu – ou a été contraint – de montrer le travail des artistes en résidence chez lui, mais que, sentant que celui-ci ne serait pas suffisant pour réaliser une exposition conséquente, il a cru bon de faire appel à des artistes supplémentaires (ou à des œuvres déjà existantes) pour le compléter. Ce qui n’a rien de condamnable, mais encore eut-il fallu que ces artistes tracent un même sillon, pas un sillon parallèle. Le résultat est là : passionnant à bien des égards, brinquebalant à d’autres.

AcetoA propos d’archéologie, on pourrait parler d’archéologie mentale, c’est-à-dire de psyché, et évoquer la première exposition qu’Alfredo Aceto, un artiste italien âgé de seulement 24 ans, présente à la galerie Bugada & Cargnel. Car c’est bien l’intérieur de sa pensée que semble mettre en scène le jeune homme, comme l’indique cette statue, The Thinker, qui trône au milieu de la galerie et qui représente un homme se tenant la tête entre les mains (c’est la reproduction en 3D d’une statue datant des Vème-IVème millénaires av. J.-C., que le musée de Piatra Neamt, en Roumanie, qui la possède, veut agrandir pour l’installer au milieu de ronds-points). L’exposition est en effet constituée d’éléments qui font plus ou moins référence à la jeune histoire, mi-vécue, mi-fantasmée, de l’artiste, mais qui sont tous mis dans une même temporalité: cela va de la ville ukrainienne de Pripyat, abandonnée après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, qu’il découvre dans les livres d’école et qui devient le sujet principal de son travail pictural entre 2005 et 2006, jusqu’à une toile représentant la porte de la galerie turinoise où il a fait sa première exposition et dans laquelle il a montré, justement, les dessins consacrés à cette ville (la toile étant ici adaptée aux dimensions des portes de la galerie Bugada & Cargnel), en passant par une horloge criblée de balles, allusion au temps arrêté, encore à celui de Pripyat, bien sûr, mais aussi à celui de ses obsessions antérieures (comme celle qu’il a pu avoir, pendant de longues années, pour l’artiste Sophie Calle). Le centre de la galerie est barrée d’un rideau en PVC comme ceux que l’on trouve à la porte des entrepôts et derrière le rideau, apparaît, en transparence, une autre œuvre qui est elle aussi synonyme d’espace mental : il s’agit d’une fenêtre installée à l’horizontale et qui reproduit un élément architectural  de la Winchester House, une maison en Californie que sa propriétaire, Sarah Winchester, la veuve du célèbre fabricant d’armes, persuadée qu’elle était victime d’une malédiction, ne cessa d’agrandir jusqu’à sa mort, passant de huit à 160 pièces, pour conjurer le mauvais sort et honorer la mémoire de toutes les personnes tuées par la carabine conçue par son mari…

Tout est théâtre dans cette exposition, depuis le flamboyant sol orange qui tranche avec l’habituel béton brut et gris et de la galerie, jusqu’aux projecteurs qui ont pour fonction, lorsque la nuit est tombée, d’éclairer les œuvres comme sur une scène (il vaut mieux voir l’exposition en fin de journée). Et c’est ce qui étonne le plus dans la proposition d’un aussi jeune artiste, formé, il est vrai, dans une des meilleures écoles du moment, L’Ecal de Lausanne : cette faculté d’occuper l’espace, de le mettre en scène le plus efficacement possible. On pense parfois, dans sa manière de raconter une histoire et d’articuler les éléments entre eux, à l’univers d’un autre grand mélancolique, son compatriote suisse Ugo Rondinone (Alfredo Aceto vit désormais à Genève). Et le titre qu’il donne à son exposition, Everyone Stands Alone at The Heart of The World, Pierced by a Ray of Sunlight, and Suddenly It’s Evening, ne va pas sans rappeler les titres aux allures si poétiques avec lesquels son illustre aîné baptise ses œuvres. Mais le jeune homme a son univers propre et il serait vain de vouloir d’emblée l’accabler de références trop lourdes. Laissons-lui le temps d’évoluer et nul doute qu’il aura encore beaucoup d’autres et passionnants secrets à nous livrer…

Matérialité de l’invisible, l’archéologie des sens, jusqu’au 30 avril au CentQuatre, 5 rue Curial 75019 Paris (www.104.fr). Les 11 et 12 mars auront aussi lieu des performances d’Adrian Schindler et d’Eric Arnal Burtschy, rencontres scientifiques avec l’Inrap.

– Alfredo Aceto, Everyone Stands Alone at The Heart of The World, Pierced by a Ray of Sunlight, and Suddenly It’s Evening,  jusqu’au 2 avril à la galerie Bugada Cargnel, 7-9 rue de l’Equerre, 75019 Paris (www.bugadacargnel.com)

Images: Ali Cherri, We the Civilised, 2016, video, Courtesy de l’artiste et de la galerie Imane Farres, photo : Ali Cherri ; Anish Kapoor, Ascension, techniques mixtes, Courtesy de l’artiste et Galleria Continua, San Gimignano/Beijing/ Les Moulins/Habana, photo: Oak ; Nathalie Joffre, Apparitions, installation vidéo et son. 5’30, en boucle. Photo: Nathalie Joffre; Alfredo Aceto, Everyone Stands Alone at the Heart of the World, Pierced by a Ray of Sunlight, and Suddenly It’s Evening loyal sauce B.C. – noisy whitish A.D. ; vue de l’exposition photo: Martin Argyroglo

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