de Patrick Scemama

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Jonathan Binet

Jonathan Binet

Né en 1984, Jonathan Binet est un des artistes les plus novateurs de sa génération.  Il a déjà exposé au Palais de Tokyo, au CAPC de Bordeaux, au Centre d’art de Neuchâtel et a fait partie des sélectionnés, l’an dernier, pour le Prix Ricard et le Prix Meurice. Sa pratique de peintre, que l’on a souvent associée à la performance, consiste à investir un espace et à jouer avec son architecture (souvent à partir d’un point donné existant) pour donner un sens de lecture aux œuvres et les mettre en résonnance. Mais pour sa seconde exposition à la galerie Gaudel de Stampa, à l’occasion de l’ouverture du nouvel  espace de celle-ci, il entend faire davantage confiance aux tableaux et leur donner plus d’autonomie. Quelques clous, néanmoins, restent sur les murs, comme des traces du processus tumultueux qui a pu mener à l’accrochage définitif. Rencontre avec cet artiste en recherche constante et en perpétuel mouvement.

-La République de l’art : Dans votre travail, l’accrochage est un moment essentiel, celui où les choses se cristallisent, prennent leur sens et leur signification. Pourtant, vous venez de l’atelier avec des œuvres qui existent individuellement. Comment expliquez-vous ce double mouvement ?

-Jonathan Binet : A dire vrai, je ne sais pas si c’est parce que je manque de temps (alors que j’en ai eu pas mal pour préparer l’exposition) ou parce que je ne peux pas faire autrement, que c’est ma manière de travailler. Je sais que c’est par ce biais qu’on définit ma pratique, mais je me demande si cela correspond à une réalité, si ce n’est pas, au fond, quelque chose qu’on invente avant même que j’ai pu moi-même le décider. Et c’est la raison pour laquelle, pour cette exposition, j’ai voulu concevoir des tableaux qui aient une vraie autonomie, entre lesquels il n’y a pas de relation directe et dont le lien existe sans qu’on soit obligé de le marquer avec une ligne( par exemple avec une ligne de crayon sur le mur) . Au fond, dans n’importe quelle exposition, l’accrochage est un moment décisif: le rapport entre les tableaux, la place laissée entre eux, etc. C’est là que les choses prennent forme. Moi, j’ai pu aller plus loin dans cette logique (en particulier lors de l’exposition au Palais de Tokyo, qui se passait dans un escalier et qui n’était donc pas un espace où j’aurais pu accrocher facilement des tableaux), mais je ne faisais qu’obéir à la règle.

-Tout de même, est-ce que vous pensez  vraiment les œuvres individuellement ou plutôt  le lien qui existe entre elles ?

-En fait, je me fais avoir par l’espace. Je commence par travailler sur un tableau à l’atelier et, quand je reviens le lendemain et que je veux travailler sur un autre, je décroche le premier pour accrocher l’autre à la place. Et comme je suis attentif à ce qui se passe, c’est là que je vois le lien qui se tisse entre les deux et que je l’exploite. Pour bien faire, il faudrait que j’ai un très grand atelier pour pouvoir accrocher les tableaux loin les uns des autres ou que je travaille avec des œillères pour ne pas voir ce qui passe autour de moi. Mais encore une fois, pour cette exposition, j’ai envie de faire davantage confiance aux œuvres elles-mêmes. Aux œuvres elles-mêmes, mais mises les unes à côté des autres…

GGdS-Jonathan-Binet-2014-010-Pourriez-vous m’expliquer comment vous en êtes arrivé à ce type de pratique, quelle a été votre cursus ?

-Au début de mes études, j’ai beaucoup travaillé le dessin et ça a été la base de ma formation ; c’est peut-être le qualificatif de dessinateur qui me correspond le mieux. Mais comme je n’étais pas très soigneux, je froissais le papier, je le déchirais, il ne résistait pas à mes coups de crayons. Alors, j’ai décidé de travailler sur une matière qui était plus solide, et c’est la raison pour laquelle j’ai utilisé la toile, le châssis, mais de manière moins conventionnelle, pour dessiner dessus ou avec (cependant, je n’arrive toujours pas à dessiner un cheval ou une voiture). Bien sûr, j’aurais pu utiliser d’autres matières, tout aussi résistantes, qui  n’évoquaient pas directement le vocabulaire de la peinture. Mais je ne l’ai pas fait. En fait, j’adorerais faire de la peinture, mais je ne m’en sens pas capable.

-Vous voulez dire que vous définissez votre travail par l’impuissance que vous auriez à peindre ?
-C’est ce que je me dis parfois ! Non, en réalité, quand je suis arrivé aux Beaux-Arts de Paris et que j’ai commencé à peindre, je me suis rendu compte qu’il y avait un rapport trop sacralisé au tableau qui ne convenait pas. J’avais besoin de m’exprimer hors de ce cadre, la surface de la toile me limitait trop. Alors je suis passé à une pratique plus libre, qui est encore celle que j’ai aujourd’hui. Mais pour autant, il n’y aucune volonté chez moi de dire que la peinture « traditionnelle », qui se tiendrait à l’intérieur d’un tableau, est terminée, qu’on ne peut plus la concevoir ainsi aujourd’hui. D’ailleurs, dans certains tableaux que j’expose aujourd’hui, je reviens à cette forme, même s’il s’agit de diptyques qui sont davantage nés d’une série de combinaisons (ils devaient avoir une structure différente au départ) que de la volonté de faire des tableaux dits « traditionnels ».

-Quand vous avez commencé à peindre, respectiez-vous certains protocoles ?

-Oui, mais je me suis rapidement rendu compte qu’ils ne me satisfaisaient pas. En fait, ce qui m’intéresse, dans les protocoles, c’est que j’en tire des règles qu’une fois comprises, je peux adapter comme je le veux. Et ce n’est pas un signe de faiblesse, si on trouve en cours de route quelque chose de plus riche, que de laisser tomber la première piste pour suivre la nouvelle qui se profile. Je fais beaucoup de vélo, par exemple, et au début, je trouvais que c’était un peu dur, mais je m’astreignais à pédaler pendant plusieurs heures sur le même chemin. Et puis un jour, au retour d’une ballade, je me suis senti la force de continuer. J’ai pris alors un chemin de traverse, sans savoir où j’allais ni combien de temps je mettrais pour retrouver ma route. J’en ai ressenti une forme de liberté.

-Parmi ces protocoles, il en est un auquel vous êtes resté fidèle, c’est celui de la mesure de votre corps. Tout votre travail devait être à la mesure de celui-ci et vous laissiez parfois sur les murs la trace des sauts que vous effectuiez pour peindre, à la bombe, le plus haut possible…

-Oui, et c’est un élément que je prends toujours en compte aujourd’hui. Dans un des tableaux que j’expose actuellement, par exemple, il y a un arc de cercle qui a été réalisé avec mon bras, comme s’il s’agissait d’un compas, et les autres sont toujours grosso modo à ma taille. Mais je cherche à faire en sorte que l’aspect performatif soit moins visible, qu’il soit plus intériorisé. Je ne voulais pas que cela devienne une marque de fabrique et que l’on dise que j’étais un « peintre-performeur ».J’ai cherché à aller plus loin dans cette voie, mais je me suis rendu compte que cela menait à une impasse. Ce qui reste performatif, c’est sûrement le fait que, comme je suis souvent mécontent de ce que je fais, je manipule le tableau, je le malmène et il résulte des accidents « physiques » de ce qu’on pourrait appeler corps à corps ou étreinte.

GGdS-Jonathan-Binet-2014-013-Justement, êtes-vous nourri par d’autres arts comme la danse ou la musique ?

-J’écoute beaucoup de musique, mais je ne suis spécialiste d’aucune forme. En revanche, j’ai beaucoup d’amis qui ont des goûts très spécialisés et qui me les font partager. Moi-même, j’écoute aussi bien du classique que Fun Radio… Ce qui m’intéresse beaucoup, cependant, c’et la notion de rythme. C’est pour cela, par exemple, que dans mes tableaux, je suis très attaché à la forme du diptyque qui permet à deux éléments de se combiner, de se compléter, de se contrarier, bref, d’agir comme un collage. Et j’aime aussi le rythme pour des questions de pleins et de déliés, pour la tension qu’il instaure dans le travail. Je suis toujours dans la retenue, parce que c’est plutôt ma tendance naturelle, mais j’aime les éclats, les gestes pulsionnels qui tout d’un coup donnent du relief à un tableau.

-Une des caractéristiques de votre travail est de souvent récupérer des œuvres anciennes pour les repeindre ou les recouvrir, mais sans nier pour autant ce qui a été fait précédemment. Pouvez-vous précisez cela ?

-Ce n’est pas vraiment une caractéristique, je dirais plutôt une possibilité. C’est la volonté de ne pas laisser les choses se perdre, de les recycler, mais c’est surtout pour avoir une base, pour ne pas partir d’une page blanche. Quand j’ai des doutes ou quand je bloque, je préfère partir de quelque chose que j’ai déjà fait pour aller de l’avant. Dans l’exposition actuelle, par exemple, il y a un tableau qui avait été exposé au Palais de Tokyo, mais qui avait été tagué et que j’ai voulu reprendre, parce que j’avais le sentiment que la personne qui avait réalisé ce tag avait réussi à faire ce à quoi j’aspirais, pas à un tag, mais plutôt à investir la toile vierge. Je l’ai donc réutilisé pour l’inscrire dans une autre forme. Et quand je recouvre des œuvres anciennes, dont je ne suis pas complètement satisfait, c’est comme pour les effacer et repartir à zéro, mais en sachant très bien ce qu’il y a dessous et même en jouant avec cela. Et puis repartir à zéro, c’est une longue histoire. C’est la raison pour laquelle, dans ce cas-là, j’inscris deux dates derrière le tableau : celle de la première version et celle de la dernière. C’est une manière de me situer dans le temps qui me plait beaucoup.

-Dernière question : votre travail fait souvent preuve de légèreté et d’humour. Vous le revendiquez ?

-Oui, tout à fait. Dans l’expo, par exemple, il y a un tableau qui a une forme un peu bizarre et quand je l’ai montré pour la première fois à des amis, ils m’ont dit : « oh, c’est moche, on dirait une caricature d’une carte de France » -il avait à l’origine une forme un peu hexagonale qui a été coupée depuis. Mais moi, ça m’amusait de jouer avec cette forme, de la prolonger et, depuis, c’est quasiment devenu mon tableau préféré. D’ailleurs, dès la semaine prochaine, je vais me remettre au travail à l’atelier pour essayer d’en faire toute une série de variations…

-Jonathan Binet, jusqu’au 25 octobre à la Galerie Gaudel de Stampa, 49, Quai des Grands-Augustins 75006 Paris (www.gaudeldestampa.com)

Images : vue de l’exposition ; Sans titre, 2014, Diptyque, Partie 1 : acrylique sur toile, Partie 2 : acrylique sur toile, 222.5 x 194 cm ; Voiture, 2014, Acrylique sur toile et spray sur bâche pvc, 173 x 215 cm. Courtesy Gaudel de Stampa, Paris.  Photos : Aurélien Mole

 

 

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