de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Les deux Louise

Les deux Louise

Il y aurait un rapprochement à faire entre Louise Bourgeois et Louise Nevelson, outre le fait qu’elles partagent le même prénom : elles appartiennent à une génération proche (la première est née en 1911, la seconde en 1899), elles ont vécu toutes les deux aux Etats-Unis, mais elles viennent d’un autre pays (la première, de France, bien sûr, la seconde d’Ukraine, d’où elle est partie, avec sa famille, à l’âge de six ans, sans doute pour échapper à la persécution des Juifs sous l’Empire russe) et elles ont fait de la sculpture leur médium de prédilection, même si elles n’ont été reconnues que tardivement. Mais ce sont surtout deux femmes qui se sont affirmées artistiquement à une époque où il était encore bien difficile de le faire : la première malgré l’emprise de son mari, le critique d’art Robert Goldwater, qui l’avait entrainée à New York, la seconde parce qu’elle s’ennuyait dans son rôle d’épouse et de mère, après le mariage qu’elle avait contracté en 1920 avec Charles Nevelson, un riche entrepreneur dont les affaires périclitèrent rapidement et dont elle se sépara quelques années plus tard.

Un autre thème leur est commun : celui du corps. On sait que tout l’œuvre de Louise Bourgeois tourne autour du corps, de la sexualité et des traumas qui lui sont liés (chez elle, en particulier, la liaison adultère que son père entretint avec sa professeure d’anglais et que sa mère cautionna, le sentiment très oedipien qu’elle éprouva pour lui). On sait moins en revanche que Louise Nevelson fut d’abord attirée par le théâtre, qu’elle s’imprégna des spectacles de Martha Graham (elle prit des cours de danse jusque dans les années 50) et que la place du spectateur, de son corps autour des sculptures, eut pour elle une importance considérable (ce qui la mit à l’écart d’une certaine modernité newyorkaise de l’époque, visant à réduire à l’œuvre à sa supposée essence). Ce n’est qu’en 1931, après avoir entrepris un voyage en Europe au cours duquel elle suivit l’enseignement de Hans Hofmann à Munich qu’elle opta définitivement pour les arts visuels.

Mais bien sûr, leurs langages plastiques différent totalement. Chez Louise Bourgeois, qui est d’une certaine manière assez proche des surréalistes (elle a beaucoup fréquenté ceux qui étaient venus s’installer aux Etats-Unis pendant la guerre), on trouve encore des éléments reconnaissables (les organes génitaux, les seins, tout ce qui est lié à la maternité et à la famille, etc.) qu’elle assemble et organise dans des « cellules » ou dans ce qu’elle appelle des « femmes maisons ». Alors que chez Louise Nevelson, même si une forme de surréalisme n’est pas totalement absente, elle est plus abstraite, plus proche de l’expressionnisme et moins autobiographique. Ce qui l’intéresse, elle, c’est le bois qu’elle récupère d’abord pour se chauffer, puis qu’elle recycle, agrémente d’objets divers et peint en noir pour en faire des modules emboitables qui jouent avec l’ombre et le lumière et lui permettent d’investir comme elle souhaite les espaces d’expositions mis à sa disposition. De ce point de vue, elle est une des premières artistes à avoir travaillé « in situ » et à s’être vraiment intéressée au dialogue que l’œuvre entretient avec le contexte qui l’accueille.

Deux expositions leur rendent hommage en ce moment. La première se tient dans le nouvel espace que la puissante galerie Hauser & Wirth vient d’ouvrir à Monaco, sur la place du Casino (un lieu étonnant, conçu par Selldorf Architects New York, en sous-sol, éclairé partiellement par un puits de jour par lequel entre le soleil) et elle est consacrée à Louise Bourgeois. Elle s’intitule Maladie d’amour, tout autant en référence aux romans d’amour courtois du Moyen-Age qu’à la chanson d’Henri Salvador, Maladie d’amour, maladie de la jeunesse (la chanson de Michel Sardou n’a rien à voir là-dedans) et elle est consacrée au couple, à cette relation à deux qui a toujours hanté l’artiste et qui l’a autant attirée qu’elle lui a fait peur, qu’elle lui a fait craindre le rejet, la solitude. On y voit un certain nombre de pièces de grande dimension (comme Toi et Moi, ce grand miroir devant lequel deux chaises sont placées et qui renvoie une image distordue de l’Autre, ou deux Couple, des sculptures de torses enlacés, sans tête, et dont on ne sait pas s’ils sont réunis par l’amour et l’attirance physique ou la violence). Aux murs sont accrochées plusieurs séries de dessins, parmi lesquels The Puritan, qui raconte l’histoire d’un homme effrayé par ses propres désirs ou The Family, qui met en scène un couple à la fois dans un lien sexuel, un enfantement et une maternité. A l’extérieur, dans les jardins du Casino, une immense araignée, symbole de la mère (rappelons que ses parents tenaient un atelier de restauration de tapisseries), a été installée. Dans son ensemble et aussi avec la force qu’elle acquiert dans ce contexte (la salle d’exposition fait neuf mètres de hauteur sous plafond), l’exposition prend une valeur muséale et offre un regard particulièrement pertinent sur un aspect majeur de l’œuvre de cette grande artiste.

La seconde a lieu dans un espace que Kamel Mennour, à Paris, a aussi ouvert récemment rue du Pont de Lodi (avec l’exposition Buren-Parreno, cf Seules les galeries… – La République de l’Art (larepubliquedelart.com)) et elle est consacrée à Louise Nevelson. Elle est focalisée sur des œuvres des années 70 et rend compte de la diversité du travail de l’artiste. On y voit donc les fameux assemblages de bois peints en noir, mais aussi des sculptures en métal de la même couleur, qui favorisaient davantage les commandes publiques. Et tout un ensemble de collages qui semblent faire écho à ceux de Braque et de Picasso est présenté. Là, dans un format plus intime, l’artiste fait preuve de délicatesse, d’une même obsession de l’espace et du passage du plein au vide, mais aussi d’un sens graphique qui rappelle le constructivisme.

On l’a déjà dit : pour diverses raisons, ces deux artistes ne furent reconnues que tardivement. Mais quand on voit ces expositions, on se rend compte à quel point elles eurent de l’influence sur les générations suivantes. La première en libérant la parole de la femme, même si elle-même ne se définissait pas comme féministe, la seconde en donnant au geste sculptural des perspectives nouvelles. La preuve, dans son autre espace de la rue Saint-André des Arts, Kamel Mennour la fait dialoguer avec une jeune artiste de grand talent et dont le travail s’inscrit parfaitement dans la brèche ouverte par l’altière Nevelson : Alicja Kwade…

-Louise Bourgeois, Maladie d’amour, jusqu’au 26 septembre à la galerie Hauser & Wirth, Place du Casino, Monaco (www.hauserwirth.com)

-Louise Nevelson, jusqu’au 24 juillet à la galerie Kamel Mennour, 5 rue du Pont de Lodi 75006 Paris (www.kamelmennour.com). A noter dans l’espace de l’Avenue Matignon de la galerie, une sublime et simplissime installation d’Ugo Rondinone : un moulage de femme en cire peinte, regardant pensivement vers le sol, dans un environnement aux couleurs aussi flashy qu’un costume de clown. Une mélancolie pop en quelque sorte !

Images : vues de l’exposition inaugurale Louise Bourgeois à la galerie Hauser & Wirth de Monaco, © The Easton Foundation / ADAGP, Paris 2021, Courtesy the Foundation and Hauser & Wirth ; Vue de l’exposition, « Louise Nevelson. Solo exhibition », kamel mennour (5 rue du Pont de Lodi, Paris 6), 2021 © ADAGP Louise Nevelson.  Photo. archives kamel mennour Courtesy the artist; kamel mennour, Paris / London; Pace Gallery, New York / London / Hong Kong / Seoul / Geneva / Palo Alto / East Hampton / Palm Beach

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