de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Les laboratoires à images de Neïl Beloufa

Les laboratoires à images de Neïl Beloufa

Soyons clairs : le travail de Neïl Beloufa, qui est présenté actuellement à la Fondation Ricard, n’est pas d’un accès facile et moi-même, qui m’apprête à en rendre compte, ne suis pas sûr, loin de là, d’en connaître tous les tenants et les aboutissants. Mais ce dont je suis sûr, en revanche, c’est qu’il s’agit d’une œuvre importante, annonciatrice, quelque chose qui est en phase son époque, parce que justement elle en traduit la diversité, la complexité et les multiples manières de l’appréhender. Et puis, est-il toujours nécessaire de comprendre absolument une œuvre ? Les grandes œuvres ne sont-elles pas celles qui résistent en partie à la compréhension. Je ne suis pas un adepte du « mystère pour le mystère » ou de l’œuvre qui serait d’une essence tellement supérieure qu’elle n’aurait pas de compte à rendre au jugement du commun des mortels, mais il faut admettre que certains artistes fixent des règles qui leur sont propres et que c’est au spectateur d’en trouver les clefs (Picasso et Braque, au début du XXe siècle, en inventant le cubisme analytique, firent-ils autrement ?). Ce sont donc les règles instituées par cet artiste né en 1985 et qui vient d’être récompensé par plusieurs prix (dont le Prix Meurice décerné l’an passé, au moment de la FIAC) que je vais m’efforcer de décrire.

Neïl Beloufa fait des vidéos qu’il inscrit dans un dispositif spatial. Mais ce dispositif n’est pas simplement un cadre ou un environnement d’où regarder la vidéo, il en est une partie intégrante. Ainsi, en 2012, pour l’ouverture des espaces agrandis du Palais de Tokyo, il a réalisé une exposition intitulée « Les Inoubliables Prises d’autonomie » et, pour cette exposition, il a réalisé une série de vidéos qui ont été tournées au sein même du Palais, dans un décor spécialement conçu à cet effet. A la fin du tournage, une fête a été organisée, au cours de laquelle le décor a été en partie détruit. Et c’est avec les débris qu’il a conçu la structure dans laquelle allaient être accueillies les vidéos et dans laquelle allait déambuler le spectateur. Ce qui fait que ce qu’on voyait à l’écran figurait aussi dans l’espace dans lequel on se trouvait, la réalité se confondait avec la fiction, les frontières s‘abolissaient dans un perpétuel jeu de miroirs. Et comme les vidéos présentaient un certain nombre de poncifs ou de lieux communs liés soit au monde des séries télévisées soit au monde de l’entreprise (une mettait en scène une fausse téléréalité, une autre une sorte de conseil d’administration), ce sont ces lieux communs qui étaient mis à mal, cette manière d’envisager le monde qui était soudain dynamiter de l’intérieur. Neïl Beloufa s’intéresse aux signes, à la représentation, à l’autorité véhiculée par l’image, et produit des systèmes qui sont de véritables extrapolations de la vidéo initiale. Pensées en fonction d’un lieu, comme une entité autonome qui recycle tout ce qu’elle utilise, ces extrapolations ont un statut indéfini (à mi-chemin entre sculpture et installation), délivrent une information ambigüe et avancent dans un équilibre précaire, où tout peut basculer dans la confusion et le n’importe quoi, comme tout peut trouver sa place et faire sens. On y est en pleine « ère du soupçon » comme disait Nathalie Sarraute.

FR-Neil Beloufa-090L’exposition qu’il présente actuellement à la Fondation Ricard, mystérieusement intitulée « En torrent et second jour» résulte d’une autre logique. La matrice en est cette fois une vidéo réalisée en 2010, Brune Renault. Dans cette vidéo, tout se passe dans une voiture où ont pris place quatre jeunes gens qui ont des préoccupations à peu près équivalentes à celles des personnages d’Hélène et les garçons. La voiture est censée roulée à vive allure, mais on voit les cales sur lesquelles elle a été posée et l’impression de vitesse est donnée par la projection de petites lumières sur un mur. Par ailleurs, cette voiture est découpée en quatre morceaux qui se désarticulent et dont on distingue parfaitement les jointures. Ce démembrement permet de détourner les conventions filmiques habituelles et d’inventer une nouvelle manière de « faire tenir » le récit. « Puisque nous pouvons ouvrir la voiture, dit l’artiste lui-même, des mouvements de caméras improbables nous font entrer et sortir de l’objet. Je voulais que la sculpture se mue en objet fonctionnel, une fois que les spectateurs commençaient à suivre la fiction. »

Cette vidéo est projetée dans la première salle de l’exposition et détermine les salles qui suivent. Dans la deuxième, où trônent deux espèces de bureaux, un dispositif met en relation les images d’une webcam, un miroir et un trou dans la cloison. Il envoie un mélange brouillé de vidéo et de direct vers un écran mobile en polystyrène, sur lequel d’autres images sont projetées qui évoquent les personnages du film. C’est comme si la présence réelle du spectateur se mêlait à celle des personnages du film pour ouvrir le champ à une nouvelle possibilité de fiction. Puis, après être passé par un corridor où sont présentés, comme des œuvres en soi, des sédiments laissés par la préparation de l’exposition (toujours l’idée que rien ne se perd), on arrive dans la salle où, dixit Mihnea Mircan, le commissaire de l’exposition, « les personnages, humains ou non, du scénario du film et de l’exposition réapparaissent comme des incarnations monumentales (…) rendues vulnérables par les matériaux dans lesquels leurs portraits sont exécutés ». Et, de fait, rien d’immédiatement identifiable, mais des briquets, des bouteilles d’eau minérale et autres accessoires de rien qui évoquent, en creux, les situations du court-métrage et qui sont filmés par une caméra de surveillance, en superposition avec les actions, les voix et les gestes de celui-ci pour créer une possibilité narrative supplémentaire. Enfin, l’exposition s’achève par une vidéo projetée sur un écran de contrôle du bar de la Fondation et qui en est comme la métaphore : on y voit des gens assister à une performance faite d’effets spéciaux, mais qui échoue à produire ces effets spéciaux et qui dévoile l’artifice.

FR-Neil Beloufa-003On le voit : tout le travail de Neïl Beloufa est fait de renversement, de déconstruction et de mise en abyme, sans pouvoir être taxé, pour autant, de formalisme (à aucun moment l’artiste se complait dans la séduction du « jeu pour le jeu »). A son propos, « laboratoire » est peut-être le mot qui convient le mieux. Tout y est disséqué, analysé, synthétisé et proposé sous une autre forme et sous un autre angle d’approche. Et comme dans les laboratoires, les recherches peuvent y être longues, fastidieuses, se heurter à des impasses. Mais elles peuvent aussi aboutir à de grandes découvertes. C’est alors notre manière de penser le monde qui en est modifiée, un ordre des choses qui s’établit autrement.

En torrent et second jour de Neïl Beloufa, jusqu’au 24 mai à la Fondation Ricard, 12 rue Boissy d’Anglas, 75008 Paris (www.fondation-entreprise-ricard.com)

-Images : vues de l’exposition © Aurélien Mole – Fondation d’Entreprise Ricard

 

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