de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Les oiseaux nichent au Palais

Les oiseaux nichent au Palais

Connaissez-vous le Palais idéal du Facteur Cheval ? Situé dans le petit village de Hauterives, dans la Drôme, à 45 mn en voiture de Valence, c’est un édifice surprenant, qui ressemble à première vue à un temple asiatique. Il est l’œuvre de Ferdinand Cheval, facteur de son métier, qui pourtant n’a pas bougé de sa région de toute son existence. Pendant plus de 30 ans, entre 1879 et 1912, à partir des cartes postales ou des reproductions auxquelles il avait accès, et en ayant recours à des techniques de construction tout à fait novatrices, cet original construisit, la nuit, à partir de pierres qu’il ramassait ça et là, un monument qui devait à l’origine être son tombeau et qui évoque tout autant l’Orient que l’Occident, l’Histoire avec Vercingétorix, César et Archimède que la mythologie, la Bible que tout un bestiaire d’animaux fantastiques. « Que faire en marchant perpétuellement dans le même décor, avouait le facteur aux tournées régulières, à moins que l’on ne songe. Pour distraire mes pensées, je construisais en rêve un palais féérique. »

Ce rêve devenu réalité demanda 10 000 journées et 93 000 heures de travail, souvent nocturne, pour être mené à bien. Très vite, il attira l’attention de touristes qui se piquèrent d’intérêt pour ce « palais » qui ne ressemble à aucun autre et le facteur, avant sa mort en 1924, devint célèbre dans le monde entier. Les artistes, et en particulier, les Surréalistes, se passionnèrent pour cette architecture qui leur rappela sans doute le principe du « cadavre exquis ». En 1969, contre l’avis de nombreux détracteurs qui n’y voyaient qu’un « affligeant ramassis d’insanités qui se brouillaient dans une cervelle de rustre », Malraux décida de faire classer le palais au titre de Monument historique. Récemment, un film de Niels Tavernier avec Jacques Gamblin et Laetitia Casta a retracé la vie de ce personnage hors du commun et l’édification de cette « folie » que l’on associe souvent à l’art brut. Et aujourd’hui, alors qu’il n’est sur aucun axe de passage et qu’il faut vraiment se rendre à Hauterives pour le visiter, le Palais est un des lieux patrimoniaux les plus visités en région, avec environ 180 000 visiteurs par an, venant des quatre coins de la planète.

Depuis quelques mois, il s’est aussi doté d’un nouveau directeur en la personne de Frédéric Legros, qui a travaillé à la Monnaie de Paris avant de prendre en charge une passionnante Biennale à Melle, en 2018 (cf http://larepubliquedelart.com/melle-largent-fait-le-bonheur/). Et celui-ci a décidé d’ouvrir la programmation artistique à la création contemporaine associée à l’hommage à la figure créatrice du Facteur. Ainsi, il propose déjà de voir, en reproductions, toutes les œuvres que les artistes, de Max Ernst à Ben en passant Tinguely et Agnès Varda ont réalisé autour de son Palais (seule la très belle série de photos qu’Aurélien Froment a faite récemment à l’aide de tentures noires, pour isoler des détails, est encore absente, mais elle ne devrait plus l’être longtemps). Et surtout, il montre un fac-similé d’un carnet de dessins que Picasso a croqué lors de sa visite en 1937, avec Dora Maar, qui est conservé au Musée Picasso de Paris et qui est exceptionnel : le facteur y apparaît sous les traits d’un cheval à la tête d’un oiseau messager sur lequel est écrit P.T.T. et qui, à cette époque où le génial peintre entretenait des rapports érotiques troubles avec sa muse, se livre à des activités très sexuelles…

Dans cette même salle, Fabrice Hyber a été invité à rendre hommage au Facteur à travers une suite de dessins qui mettent l’accent sur le premier métier de celui-ci (boulanger) et la réactivation d’une oeuvre (Cage mangeable, 1994), qui est une structure faite en baguettes de pain dans laquelle deux insérables sont enfermés, qui ont la possibilité d’interagir avec leur environnement, soit en s’en nourrissant, soit en l’épargnant. Mais l’exposition la plus conséquente est ailleurs, d’abord dans les jardins qui jouxtent le Palais, puis dans la maison qu’habita le Facteur et qui est ouverte au public pour la première fois. Là, Frédéric Legros a voulu réunir des artistes qui, comme Ferdinand Cheval , ont observé la nature avec attention, et en particulier les oiseaux, pour nous transporter dans d’autres univers, où règnent le rêve et l’utopie. On y voit donc des œuvres d’Ali Cherri (dont une machine à voler, Flying Machine, que l’on avait déjà pu voir l’an passé dans le jardin des Tuileries, au moment de la Fiac, et qui illustre bien cette notion d’hybridation, de dépassement de l’opposition nature/culture qui est au cœur du travail de ce magnifique artiste), des photos venues du Musée de Saint-Etienne du non moins profond et poétique Jean-Luc Mylayne, dont l’exposition vue l’hiver dernier à la Fondation Van Gogh d’Arles tourne toujours le monde (cf http://larepubliquedelart.com/jean-luc-mylayne-ouvre-les-portes-du-paradis/), une très belle sculpture de Rebecca Horn, Swan Lader, 1994, qui réunit une plume de cygne et de l’encre noire dans une boîte en verre et une pièce très raffinée et soyeuse de Kate MccGwire uniquement composée de plumes de colvert.

L’exposition, petite, mais très en situation, a pour titre : Le vent et les oiseaux m’encouragent, c’est paraît-il une phrase que Jacques Gamblin prononce dans le film. Nous ne saurions trop, nous, vous encourager à faire le voyage au Palais idéal du facteur Cheval, à vous laisser emporter par les vertiges sans fin de son imagination et à savourer les contrepoints qui y sont proposés, tout en élégance et subtilité.

-Palais idéal du Facteur Cheval, 8 rue du Palais 26390 Hauterives (www.facteurcheval.com). Les expositions ont visibles jusqu’au 5 janvier.

Images : Vue du Palais idéal du Facteur Cheval, photo Frédéric Jouhanin ; Ali Cherri, Melancholy of Birds B, 2017, Lithographies, Courtesy Galerie Imane Farès, Paris ; Jean-Luc Mylayne, N°22, Juin-Juillet 1981, Photographies couleurs marouflées sur aluminium , Collection Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne

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