de Patrick Scemama

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La République de l'Art
Réhabiliter les genres mineurs

Réhabiliter les genres mineurs

Pendant longtemps, le dessin a été considéré comme un genre mineur, esquisse ou préfiguration de tableau pour le peintre, étude préparatoire pour le sculpteur. Et il n’était pas question de lui consacrer d’expositions entières, sauf s’il était de la main d’un grand maître. Aujourd’hui, le dessin a acquis une autonomie et il se place au même niveau que les autres médiums, certains artistes lui consacrant même l’intégralité de leur carrière. Pourtant, pour bien des créateurs, il ne reste que le meilleur moyen de noter rapidement une idée ou de donner à penser ce que sera l’œuvre ultime. Mais comme notre époque s’intéresse autant au processus de fabrication qu’à l’aboutissement, elle n’hésite plus à montrer ces phases intermédiaires, quitte même à se passer de ce vers quoi elles tendent.

C’est ainsi qu’on présente en ce moment à la Bibliothèque nationale de France les  dessins de Matthew Barney. Cet artiste est surtout connu pour ses performances et ses vidéos dont le fameux cycle Cremaster, épopée wagnérienne en plusieurs époques qui a pour thème principal l’ambiguïté de la différenciation sexuelle (le mot « crémaster » désignant le muscle qui contrôle la hauteur des testicules en réaction à un stimulus extérieur)1. Pour accompagner, préparer ou prolonger cette œuvre monumentale – mais aussi d’autres comme Drawing Restraint, un film qu’il a tourné sur un baleinier japonais, avec son épouse la chanteuse Björk, et qui met en scène un mariage sous la forme d’une cérémonie du thé traditionnelle -, il a produit de nombreux dessins qu’il a encadré lui-même dans une matière plastique chirurgicale autolubrifiante pour prothèses, un matériau que l’on retrouve dans bon nombres de ses sculptures, et qui les délimitent, dixit le commissaire de l’exposition, « comme un espace intérieur, un rejet ou un prolongement du corps humain ». Ancien athlète de haut niveau ayant eu à subir les souffrances qu’impose au corps la pratique d’un sport intensif, Matthew Barney a en effet fait de l’enveloppe charnelle et de sa résistance l’interrogation essentielle de son travail. Il n’a pas hésité à s’affubler lui-même de prothèses et de chaînes pour s’obliger à produire des œuvres contraint.

Ce sont donc ses dessins, d’abord rapides et sommaires, puis plus élaborés, faisant appel à des techniques sophistiquées et qui rappellent, par leur maniérisme, certaines œuvres de Bellmer ou des surréalistes, qui forment l’essentiel de l’exposition, intitulée La Chambre des sublimations. Mais l’artiste leur a adjoint des vitrines à qui il a donné le nom très cinématographique de « storyboard » et qui rassemblent un certain nombre de documents qui lui ont servi à l’élaboration de films ou de performances (dont des trésors de la BNF, comme un « Livre des morts » datant du XIIe siècle ou des ouvrages anciens sur la franc-maçonnerie). On y voit entre autres les éléments qui lui servi d’inspiration pour River of fundament, un film basé sur le roman de Norman Mailer, Ancient Evenings, et qui transpose dans l’Amérique contemporaine le mythe égyptien du voyage de l’âme, depuis le cadavre jusqu’à la renaissance et la réincarnation (sortie l’année prochaine). L’univers de Matthew Barney est riche, baroque, foisonnant, très sexualisé, mais aussi très ésotérique et je me demande ce, qu’en l’absence des vidéo et des performances auxquelles les œuvres sont rattachées, le visiteur qui ne connaît pas bien son travail peut comprendre de ces traces mystérieuses. Peut-être lui donneront-elles l’envie de se plonger plus avant dans ce monde singulier et, en ce sens, l’exposition n’aura pas été inutile.

MB080_1 Cremaster 4Si le dessin a longtemps été considéré comme un genre mineur, que dire du tapis d’artiste, considéré lui comme un élément secondaire, accessoire, pour ne pas dire féminin ou industrieux ? Pourtant, nombreux sont les artistes qui s’y sont intéressés, depuis Lurcat en France dans les années 30 ou les artistes du Bauhaus en Allemagne jusqu’aux créateurs contemporains. Et si, au XIXe siècle, le rôle de l’artiste se réduisait à fournir un carton destiné à être tissé, à partir du XXe, il devient beaucoup plus actif, puisque ce sont souvent les artistes eux-mêmes qui tissent leurs tapis « en faisant références à des pièces anciennes ou en utilisant des motifs ethniques et géométriques ». A partir des années 60, les tapis et les tapisseries d’artistes sont souvent porteurs d’un message politique ou féministe en faisant référence à l’artisanat qui les produit. Et ils posent la question du décoratif en art, une question importante que de nombreux peintres comme Matisse ont été amenés à se poser et que continuent à le faire ceux qui naviguent entre art et design (on pourrait aussi renvoyer à la magistrale installation, entièrement faite de tapis, que Rudolf Stingel vient de proposer au Palazzo Grassi de Venise).

C’est pour réhabiliter ce genre par trop méconnu que le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, qui possédait lui-même dans les années 80 un département Art et Création Textile, a choisi de présenter Decorum, une exposition qui, sous la houlette d’Anne Dressen, propose plus d’une centaine de tapis et de tapisseries signés tant par des artistes modernes comme Fernand Léger ou Picasso que par des artistes contemporains comme Dewar et Gicquel (qui expose en ce moment à Beaubourg) ou Vidya Gastaldon. Et elle le fait en confrontant ces tapis à des pièces anonymes, souvent plus anciennes et extra-occidentales (manière de montrer comment l’orientalisme a joué un rôle essentiel dans l’art du début du XXe siècle) et de manière thématique, en regroupant ces tapis dans des salles consacrées au « pictural », au « décoratif » ou au « primitivisme », soit à autant de termes-clés de l’histoire de l’art moderne.

Le projet est passionnant et méritait vraiment une exposition, d’autant plus que très peu de choses ont été faites à ce jour sur le sujet. Mais celle-ci réussit-elle pour autant à rendre toute son importance au rôle du tapis dans la production des artistes ? Pas complètement et pendant les deux tiers du parcours, on a un peu le sentiment de se promener dans un show room de magasin de vente (attention aux allergies à la poussière !). Car pour rendre au tapis toute sa juste place, peut-être aurait-il mieux valu montrer comment il s’intègre dans la production d’un artiste, le confronter à d’autres aspects de son œuvre. On aurait sans doute davantage compris ce qui a pu inciter un moment un créateur à passer du dessin ou de la peinture au textile (et pas pour la seule motivation de faire des multiples, donc de toucher un plus large public). Là, les artistes qui s’en sortent le mieux sont ceux qui ont véritablement intégré le tapis et ses conditions de fabrication au sein même de leur travail (comme Alighiero Boetti qui fit réaliser ses tapis en Afghanistan puis au Pakistan pour évoquer les problèmes politiques de son temps). Et ceux de la dernière section, dite « le sculptural », qui ont fait sortir le tapis de sa dimension bidimensionnelle pour en faire des sortes d’installations originales. On est là plus proche d’un processus véritablement créatif, même si certains tapis présentés précédemment sont des pièces uniques.

Malgré ces quelques réserves, Decorum est une exposition qu’il faut aller voir. Car, outre qu’elle montre de très belles pièces (comme ce tapis réalisé en partie par ordinateur par Pae White), il est toujours bon de redonner une dignité à ceux que l’on a trop souvent foulés aux pieds et enrichissant de fouiller les tiroirs encore peu explorés de l’histoire de l’art.

1 Une grande exposition lui a été consacrée au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 2002.

 

La Chambre de sublimation, dessins de Matthew Barney, jusqu’au 5 janvier 2014 à la Bibliothèque nationale de France, Site François Mitterrand, quai François Mauriac, 75013 Paris (www.bnf.fr)

Decorum, tapis et tapisseries d’artistes, jusqu’au 9 février au Musée d’Art moderne de la Ville de Pris, 11 avenue du Président Wilson, 75116 Paris (www.mam.paris.fr)

-Images : Pae White, Berlin B, 2012 , Tapisserie coton, polyester et toile trevira , 290 x 440 cm, Courtesy de l’artiste et Neugerriemschneider, Berlin, Photo : Jens Ziehe, Berlin © Pae White :  Matthew Barney, CREMASTER 4: Manx Manual, 1994–95, Five drawings: graphite pencil, lacquer, and petroleum jelly on paper in cast epoxy, prosthetic plastic, and Manx tartan frames, Each: 13 x 15 x 2 inches (33 x 38.1 x 5.1 cm) © Matthew Barney Private collection © Courtesy Gladstone Gallery, New York and Brussels

 

 

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commentaires

2 Réponses pour Réhabiliter les genres mineurs

versus dit: 11 octobre 2013 à 10 h 44 min

« il est toujours bon de redonner une dignité à ceux que l’on trop souvent fouler aux pieds et enrichissant de fouiller les tiroirs encore peu explorés de l’histoire de l’art. »

Ne vous êtes vous pas pris les pieds dans le tapis de cette phrase là, par hasard?
Bien cordialement à vous.

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